Partagez | 
 

 [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 15 Jan - 14:20

Mme Haendel était une belle femme. Ses cheveux d'un blond ambré, légèrement ternes du fait qu'elle gagnait de l'âge, étaient toujours relevés en un chignon vaguement lâche agrémentés de quelques broches. Comme toutes les maitresses de maison appartenant aux familles cossues de la capitale allemande, elle prenait un soin particulier à s'apprêter de la plus élégante façon, à la fois noble, distinguée et chaleureuse. C'était somme toute une dame tout à fait ordinaire, en dépit de son statut d'expatriée du fait qu'elle était originaire de Londres, comme il en existait des centaines dans ce milieu. Et comme Peter en avait déjà croisé moult fois sans les avoir comptées.

Mme Haendel n'avait mentionné que brièvement à son époux l'affaire du "garçon à la fenêtre". Mr Haendel, directeur de la filiale allemande d'une grande société britannique, était quant à lui un homme austère, un brin grincheux, un tantinet guindé, que l'idée même de fantaisie horripilait. Le concentré de fantaisie, justement, que représentait ledit garçon était comme une tâche sur son habit impeccable, une ombre au tableau. Une fausse note dans sa mélodie régulière et tranquille.
En outre, quelque chose de plus irritant encore faisait grincer des dents le pauvre monsieur. Depuis que Peter "Pan" Davies avait intégré son foyer sans plus de cérémonie, Mr Haendel ne s'en sentait plus autant le maitre. Il tâchait de se raisonner, de se conforter : "Allons, ce n'est qu'un gamin ! Un gamin des rues qui faribole, qui fanfaronne pour qu'on le prenne en affection et qu'il y gagne un morceau de pain ! Ce n'est rien que cela !"
Oh oui, il mettait tout son coeur à se convaincre de cette vérité !

Pourtant, lorsque leurs regards s'affrontaient en silence, Mr Haendel comme Peter savait que ce n'était pas "rien que cela". Peter avait conquis la demeure de l'homme insipide. Avec les armes invincibles de la joie, du rêve et de l’extraordinaire, l'enfant oiseau s'y était introduit avec panache, sans une once de crainte ou d'embarras, il avait chamboulé l'ordre méticuleux instauré par le père de famille. Il avait fait battre les coeurs à l'unisson. Quel terrible, terrible enfant que celui-là ! Mais du fait que l'enfant en question n'avait, finalement, rien fait de condamnable, l'époux dépité n'avait d'autre choix que de l'accepter, le tolérer, et laisser la domination juvénile s'installer tandis que la sienne battait en retraite.

A mesure que les jours passaient – cela faisait déjà une semaine que Peter s'était immiscé dans la vie de cette famille – Mr Haendel ressentait de plus en plus le besoin de déserter son propre foyer. La présence du garçon ne le dérangeait plus seulement, elle l'angoissait, l'affolait secrètement. Il ne respirait plus. Ce fut ainsi que ce soir-même, il proposa, ou plutôt intima à sa femme de sortir. Aller au restaurant, au théâtre, à la galerie nocturne, n'importe où plutôt que dans cette maison où le rire espiègle et démoniaque de l'enfant envahissait chaque pièce.
Le théâtre donc. Soit. Mr Haendel n'avait cure de ce qu'il verrait, d'où il se rendait. Il devait partir. Il devait se trouver loin de lui.

Une nourrice fut appelée afin de surveiller les enfants. Mr Haendel semblait particulièrement nerveux. Peut-être craignait-il que Peter lui dérobât sa descendance le temps de son absence, et peut-être, peut-être n'avait-il pas tort...
En attendant que la nourrice arrivât, Mme Haendel prépara ses enfants afin qu'ils donnassent la meilleure impression. Ils étaient au nombre de deux en plus de Peter. Une fille d'une douzaine d'années, tout juste plus haute que lui, et un tout petit garçon de cinq ans. Ils étaient blonds, les yeux d'un vert pâle, comme leur mère. Peter, avec ses cheveux rougeoyants et ses yeux d'elfe aux prunelles sombres, jurait un peu avec ce joli portrait de famille. Mais il ne semblait pas réellement s'en préoccuper, aussi ne nous en préoccuperons-nous pas non plus.

Les enfants, qui cherchaient toujours à se tenir le plus près possible de Peter, se bousculaient légèrement pour tenter de se placer à côté de lui. Peter ne disait rien, laissant à peine un sourire malicieux étirer ses lèvres minces. Leur mère mit un terme à la dispute en plaçant Peter au milieu, de sorte que chacun pût profiter de sa présence de manière égale.
Une fois la paix retrouvée, Mme Haendel plaça ses enfants juste devant la porte, dans le hall d'entrée, prêts à accueillir la nourrice qui s'occuperait d'eux jusqu'au retour des parents.

A huit heures précises, une sonnerie distinctive perça le silence. Une femme passa la porte, et les enfants ne purent retenir l'expression de surprise qui démangeait leurs traits. Sa peau était étrangement brune, son allure très peu allemande, ni même anglaise. Mais Peter avait vu quelque chose que les autres n'avaient pas vu.

– Bienvenue, Madame, je suis Mme Haendel, mon époux est encore dans son cabinet. Voici les enfants : Mary, Karl, et Peter que nous avons... recueilli. Ils sont d'un tempérament facile et calme. Vous n'aurez plus qu'à préparer le diner, s'assurer qu'ils aient pris le bain, puis à les coucher dans la nursery. En mon absence, il arrive à Karl de mouiller ses draps, mais il m'a promis qu'il tâcherait de faire attention cette fois-ci. Vous aurez votre dû à notre retour. Cela vous convient-il ?

Mme Haendel avait le ton quelque peu hautain mais sa voix conservait sa tendresse usuelle. Elle s'adressait tout de même à une simple nourrice, une employée, et manifestement étrangère qui plus est. Les nourrices et autres gens de maison ne bénéficiaient guère du respect des plus hauts, et en ce sens le timbre policé de Mme Haendel était finalement plutôt inhabituel.
Peter ne l'écoutait que d'une oreille. Ses yeux ne pouvaient se détacher de ce qu'il avait remarqué, dès qu'elle avait passé la porte. Allons, personne d'autre ne l'avait vu ?

Ces yeux rouges, rouges comme deux rubis, comme deux flammes dansant dans ses iris.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Sam 18 Jan - 18:26

Haendel... Madame Haendel.

La brise légère caressait ma peau, m’aidant à réaliser la chose avec un brin de mélancolie. Heandel, c’était un nom de famille qui pouvait déjà tout dire sur cette femme ; ce sans même avoir échangé un regard avec elle ni sans même s’être trouvée face à ses formes que je m’apprêtais de toute évidence à trouver emballées dans une tenue surchargée de froufrous et breloques - qui devait encore avoir couté à en faire cauchemarder son mari. Plus que probablement, ça allait encore être ce genre de… de péripatéticienne qui n’en a que faire de ces enfants… une de celles qui n’attendent jamais d’eux que le silence et l’obéissance absolue. Je regardais la porte avec agacement. Oui, non ? Une mère ne ferait jamais appel à une nourrice, sinon. C’était dépenser de l’argent, qui plus est confier une partie d’elle-même à une autre. Les femmes ne sont-elles pas toutes des rapaces au fond d’elles-mêmes, après tout ? Celle-ci ne pouvait être que comme toutes les autres, de toute façon. Mon cœur battait déjà la chamade d’exaspération devant l’entrée ; je réajustai mon haut et esquissai un sourire hypocritement amical. Il ne pouvait pas exister d’exceptions en ce monde pitoyable. Huit heures précises : ma main s’approcha de la sonnette et un « dring ! » timide retentit, étouffé à mes oreilles par la porte encore fermée.

Quelques secondes plus tard, le discours habituel résonnait dans le hall éclairé par une lucarne au-dessus de la porte. Tant de lumière, tant d’espace… ça me donnait mal à la tête.

« Bienvenue, Madame, je suis Mme Haendel, mon époux est encore dans son cabinet », m’expliqua-t-elle avec un poil d’orgueil coincé dans la voix et un sourire benêt. « Voici les enfants : Mary, Karl, et Peter que nous avons... recueilli. Ils sont d'un tempérament facile et calme. Vous n'aurez plus qu'à préparer le diner, s'assurer qu'ils aient pris le bain, puis à les coucher dans la nursery. En mon absence, il arrive à Karl de mouiller ses draps, mais il m'a promis qu'il tâcherait de faire attention cette fois-ci. Vous aurez votre dû à notre retour. Cela vous convient-il ? »

Mon regard que je fis rassurant se tournait vers les trois petits et balayait rapidement chacun d’eux un à un pour leur offrir mon bonjour affectueux, tandis que les explications se concluaient. Je ne m’étais visiblement pas trompée, elles étaient toutes lamentables jusqu’à la moelle ; j’avais déjà envie de cracher sur la mère de famille qui se tenait devant moi. Son air supérieur me donnait envie de vomir. La première impression se devait d’être la meilleure, vous n’aurez pas une seconde chance, Madame Haendel. Mais je le savais, je devais me contrôler et ne pas dépasser la maigre limite que je m’étais imposée.
Les enfants de clients restent en vie, Lamia. Tu t’amuseras après…

« Vous pouvez me faire confiance, Madame. N’ayez crainte, tout ceci sera fait avant votre retour », lui répondis-je d’une voix faible pendant que mon irritation proliférait doucement dans mon esprit.

Tes enfants me réclameront bientôt.

Je baissai les yeux vers le sol par politesse, me pliant légèrement dans une révérence parcimonieuse ; mes longs cheveux sombres tombèrent sur les côtés de mon visage et je ne pus qu’apercevoir le rictus de la mère, peut-être un peu entêtée par la phrase que j’avais prononcée en retour. C’était bien mon but. Ce n’était pas elle qui mènerait le jeu.

C'est toujours pareil. Pile, tu gagnes ; face, tu perds.
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 22 Jan - 17:55

Un sentiment étrange serrait le coeur de Peter Davies.
Un genre de... d'angoisse ? Non, pas lui, pas maintenant, pas pour si peu. Il n'était pas de ces enfants que la perspective de avoir leur mère loin d'eux effraie. Il était libre, farouchement libre, et d'ailleurs il ne connaissait pas la peur ! Qu'on se le dise.
Pourtant, c'est bien malgré lui qu'il se mit à se tortiller les doigts, les dents serrées, tandis qu'il contemplait son hôtesse sur le départ. Ne pouvait-elle pas rester encore un petit peu ? Karl n'avait pas l'air tranquille. Sans prendre conscience de cette nervosité, l'enfant oiseau cherchait fébrilement une quelconque excuse pour la faire demeurer auprès d'eux.
Ce fut finalement l'intervention de M. Haendel qui lui rendit son orgueil – tout aussi farouche, croyez-le bien – alors que ce dernier pénétrait dans la pièce en suivant l'exemple de sa bien-aimée. Il adressa un bref sourire à l'égard de la nourrice, s'attardant un tout aussi bref instant sur son allure exotique, avant d'enfiler sa cape et son écharpe.

– Êtes-vous prêtes, ma mie ?

– Oui, Sigmund, je viens à l'instant de faire part à Mlle Rosenberg des tâches qui seront les siennes au cours de la soirée. Partons-nous ?

Et voilà les deux silhouettes adultes s'éloigner dans la nuit, drapées dans leurs parures opulentes et peu conscientes du danger qui plane secrètement sur leur progéniture.
Cela étant, Peter non plus n'en était pas conscient – il n'était déjà pas conscient de grand chose – il sentait simplement, il pressentait. Il y avait quelque chose de louche. Quelque chose d'intrigant. Un parfum d'aventure. Parce que le danger, c'est l'aventure. Ne croyez pas que Peter le conçût autrement.


– Pendant que tu fais le diner, on peut aller jouer ? s'enquit le petit Karl lorsque la porte se fut refermée.

Ayant reçu l'autorisation, Peter se laissa entrainer par ses frères et soeurs improvisés jusqu'à la nurserie. Mais le coeur n'y était pas. L'âme n'y était pas. Il ne parvenait plus à les faire trembler d'émoi en racontant ses péripéties, à s'introduire dans leurs jeux de rôle afin d'en devenir le centre gravitationnel exclusif, ni même à écouter Mary lui lire les contes de fée qu'il affectionnait tant. Les iris incandescents obstruaient sa pensée, interrompant son fil et excluant toute autre vision.
Elle l'intriguait trop.

Prétextant un besoin pressant, Peter finit donc par déserter la nurserie et descendit les marches menant au rez-de chaussée prudemment. C'était étrange de se dire que les trois bambins étaient livrés entre les mains d'une inconnue, dans une maison vide de toute autre présence.
Trois jours auparavant, la bonne et la cuisinière – qui se révélaient être des soeurs – avaient contracté une grippe sévère qui les avaient tenues éloignées du labeur – mais bien plus important des enfants, que la simple idée qu'ils pussent souffrir d'un rhume des foins horrifiait Mme Haendel. Mlle Rosenberg était la garante exclusive et absolue des rejetons.

L'allure plutôt désinvolte, Peter entra dans la cuisine et vint se placer tout près de la jeune femme. Il se cala contre le buffet sur lequel elle s'affairait, observant ses mains s'agiter, la casserole bouillir, et puis un peu ses yeux, aussi. Il devait assez enquiquinant, mais il s'en moquait bien.

– Comment tu t'appelles ?

Son allemand s'était perfectionné, au fil des ans, mais il y restait coincé une pointe d'accent britannique. Peter posa ses coudes sur le buffet et soutint son visage de ses paumes, sans cesser de fixer le visage de la nourrice.

– C'est un drôle de nom. commenta-t-il à la réponse de cette dernière. D'où tu viens ? Est-ce que tous les gens de ton pays ont des yeux comme toi ?

Toujours aussi détaché, Peter s'empara d'une carotte épluchée et croqua dedans sans plus de cérémonie.
Allez, femme à la peau d'ambre, laisse-moi sonder ton mystère...


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mar 28 Jan - 19:22
« Tu sais, tu peux m’appeler simplement « nourrice »… Ou « gardienne », si tu le préfère. Hélas, je ne suis probablement pas là pour m’occuper de toi, Karl et Mary pour fort longtemps… »

La question était fort peu habituelle de la part d’un de mes petits protégés. Il était si mignon, celui présent à mes pieds, gesticulant intérieurement à côté de mon travail d’un air intéressé. Dans mon angle de vue, je sentais son regard attentif posé sur moi, comme pour m’observer dans les moindres détails par intérêt envers ma personne et bien plus que mes simples origines. C’était comme s’il fut démangé soudainement dans un recoin de son être par ce besoin d’en savoir plus. En un mot, il était curieux ; et c’était plutôt adorable.

« Mais puisque tu veux le savoir, je m’appelle Lamia », lui répondis-je calmement avec un sourire sincère et des yeux attendris.

Avec sa tignasse rousse qui semblait malgré tout l’effort qu’on aurait pu fournir un peu décoiffée, il me venait l’envie de l’embrasser sur le front ; cela dit, je me retins avec une pointe de déception. Pas encore, chaque chose en son temps, me répétais-je en coupant avec application les légumes pour le repas de cette soirée.

Une seconde question retentit cela-dit à mes oreilles.
Un frisson me parcourut de la tête aux pieds en une seconde, mais je me contentai de sourire bêtement à l’entende de ses paroles. Ces petits êtres avaient toujours les yeux emplis d’une espèce d’insouciance dont ils pouvaient de toute façon se permettre, qui les caractérisait d’une certaine manière.

« Oh, tu sais, c’est vrai que je viens de très loin… Je viens d’un pays chaud, où l’air lourd est en permanence empli du parfum des épices et des fruits mis en valeur sur les étalages des marchands. Dans ces régions, le sol est toujours recouvert de sable là où il n’est plus de simples sentiers de terre battue. Les maisons sont juste des gros cubes ocres avec quelques trous faisant office de fenêtre et les gens possèdent tous une peau aussi foncée que la mienne à cause du soleil qui tape. Il y a des hommes qui reviennent du désert encore emballés dans le grand drap qui protège leur visage du sable, des marchands joyeux avec le sourire aux lèvres, des femmes superbes dont les cheveux sont aussi longs qu’ils pourraient toucher le sol. Et c’est beau, ce paysage, c’est magnifique. Mais pas plus qu’ici, pas moins. C’en est différent, juste différent. »

Je laissai s'échapper un véritable soupir de mélancolie. Des gestes avaient naturellement trouvé leur place dans mon histoire et me voilà qui remuai doucement face au jeune garçon, le couteau encore serré dans la main. Je devais paraître rêveuse dans ces bribes de descriptions. Je prenais un plaisir immense à conter ces souvenirs comme si je m’y étais encore trouvée peu de temps auparavant ; aussi en profitais-je, peut-être, pour m’éloigner de la question, tranquillement, simplement, et de la manière la plus naturelle qui soit. Je me remis à trancher les légumes dans un mouvement monotone et appliqué en espérant ne pas recevoir d’autres questions plus menaçantes.

Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Lun 3 Mar - 15:32

Spoiler:
 


Peter appréciait irriter les grandes personnes. Peut-être influencé par l'opinion des fées à leur égard – les fées ne se considérant pas de la même façon que les grandes personnes humaines – il les jugeait instables et faibles. Il était extrêmement aisé de leur faire perdre patience, d'attiser leur rage ou d'insuffler un doute ou un regret en leur cœur rapiécé. En somme, Peter aimait foutre le bazar au sein de leur âme bien rangée. Or, la chose n'était guère concluante en la personne – mais si grande mais plus si jeune – de la curieuse Lamia.
La nourrice demeurait placide, tendre même, se préoccupant peu de voir ce jeune garçon la questionner sans plus de manières. N'importe quel enfant ayant un tant soit peu d'éducation aurait eu le bon sens de se montrer bien plus poli, bien plus réservé, et aurait fait preuve de bien plus de tact ! Peter, être brut et sauvage, était direct et ne ménageait personne. Lui avait reçut son éducation des fées – sa propre mère n'ayant jamais eu la force de l'élever – et le résultat était qu'il était fort différent de la plupart des enfants.

Cela étant, bien que Lamia eût été franche et conciliante avec lui, Peter n'était point satisfait. Le sourire de la jeune femme autant que ses mots étaient trop calmes, trop creux. Il s'y cachait quelque chose ! Comme un trésor, ou bien une aventure, et Peter savait les renifler, ces trucs-là ! Mais Lamia était coriace. Tellement douée que même lui se prit à douter, songeant dans sa confusion qu'il aurait pu se tromper, et que Lamia était pratiquement semblable aux petites filles qu'il emmenait dans son Pays.
Le parfum d'exotisme qui enrobait le récit de Lamia acheva presque d'endormir sa méfiance. Peter adorait l'exotisme. Parce que l'exotisme, c'était le rêve, le tout-est-possible, c'était un puits à imaginaire et un souffle de féérie. Il y vivait tous les contes du monde. Chaque mot déclaré par la nourrice prenait des contours précis et jolis dans la pensée de Peter tandis qu'il les mettait en image sous son crâne échevelé.

– D'accord, finit-il par répondre, s'extrayant lui-même de ses rêveries en adoptant une expression plus grave. C'est sûr, ça m'a tout l'air d'un chouette pays. Moi non plus je suis pas d'ici. J'ai un pays à moi. Il est pas juste différent, il est nettement mieux !

A la suite de cette déclaration saupoudrée de fanfaronnade, Peter fut presque tenté d'aider Lamia dans sa tâche. Elle s'activait à couper les aliments, et sa dextérité démontrait de son expérience en la matière. Mais il y renonça, convaincu que ce labeur était réservé aux mères et à défaut, aux femmes. Lui, il tranchait des têtes et des mains, certainement pas des légumes !

– Est-ce que c'est un repas de ton pays ? Il fronça soudain les sourcils, en proie à une réflexion peu coutumière, et poursuivit. Et puis je ne comprends pas, si tu aimais tant ton pays, pourquoi l'as-tu quitté ? Moi, je n'ai jamais envie de quitter mon pays. Je reviens sur le continent par obligation, pour mes affaires.

Afin d'accentuer l'aspect formel de cette dernière phrase, Peter se donna un air important, et s'il avait pu avoir une pipe en main, sûr qu'il se serait mis à la fumer – pour de faux, forcément.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 12 Mar - 13:36
Spoiler:
 

Les souvenirs étaient reposants. Ils étaient la chose réelle à quoi se rattacher, ils étaient les seules fondations sûres en ce monde si cruel et empli de désespoir. Cela attendrissait davantage la nourrice, cela l’emplissait de ce sentiment de mélancolie. Cette terre qu’elle ne foulerait pourtant plus jamais la rendait paisible, comme si la quiétude de là-bas qu’elle contait lui apparaissait comme une évidence, et qu’elle se répercutait sur son état à elle quand elle y repensait à toute heure du jour ou de la nuit.

Et autant la lamie pouvait avoir des souvenirs gravés dans son crâne, autant le petit à côté d’elle semblait s’en créer, à ses yeux. Mais qui dans sa tendre enfance ne s’était pas pris une fois pour un grand héros ou un inventeur de génie qui révolutionnerait le monde ? Il semblait mener une double vie ici, s’évader de ce monde bien triste par l’imagination d’une terre autre que celle que nous foulons chaque jour. Elle devait être belle, magnifique même ; mais surtout aussi inestimable que le sourire que pouvait avoir l’enfant en y pensant. Lamia restait douce et bienveillante en écoutant les mots enthousiastes que lui lançait Peter, d’un air songeur et néanmoins fort attentif. L’écouter parler comme parler elle-même lui donnait ce sourire réellement béat, un tout autre que celui qu’elle ornait bien souvent sans vraiment ressentir une joie quelconque.

« On peut dire que c’est un repas qui vient de là, oui. La cuisine de chez moi s’inspirait beaucoup de celle des pays alentours. J’espère que tu aimeras », lui répondit-elle en lui lançant un regard chaleureux.

Pour la suite, elle préféra s’éloigner du sujet que de déblatérer contre cette femme qui lui avait cassé tous ces rêves. Et puis, cette histoire expliquée à un gamin ne serait pas la même réalité que celle racontée à un être plus âgé, cela lui demanderait du tact… et aussi de tourner encore plus la situation à son avantage. Son visage s’éclaircit à nouveau.

« Et tu sais, c’est une fort longue histoire que de te raconter pourquoi j’ai quitté cet endroit lointain où je vivais. Tu ne préfèrerais pas me parler de ton pays à toi et de ce que tu y fais ? Tu m’as l’air de bien t’y sentir, j’aimerais beaucoup savoir à quoi il ressemble, lui aussi. »

Après tout, il n’existait rien de mieux pour faire parler un enfant que de lui demander de révéler de ce qui le faisait rêver… ou alors de le mettre en valeur - il en était de même avec les hommes, hélas. La jeune femme espérait pouvoir se nourrir de paroles optimistes et roses en travaillant plutôt que de devoir se rappeler des mauvais moments. C’était un peu hasardeux de jouer cette carte, car le jeune Peter semblait bien curieux de la vie de la lamie elle-même. Une chance sur deux et il parlait de lui ; mais son pays imaginaire était-il un sujet qui l’emballerait assez ?
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 26 Mar - 13:09

Un silence ensuivit les paroles suaves et tranquilles de Lamia. Peter était partagé, à la fois continuellement intrigué par le mystère qui se diffusait de la jeune femme, et désireux d'exhiber les propres richesses de son pays à lui. Il plissa les yeux, plus dubitatif que réellement méfiant, mais la nourrice semblait accoutumé à dissimuler les secrets qui encombraient sa conscience. Elle ne laissait rien paraitre. Et Peter n'était point assez patient, point assez tenace sur ces sujets là pour prendre le temps de gratter sa coquille jusqu'à découvrir ce qui se nichait au creux de Lamia Rosenberg. Il succomba à la seconde option.

– C'est un pays que j'ai trouvé dans la mer, déclara-t-il d'un ton désinvolte, haussant les épaules. Il est plutôt amusant. Des fois, j'amène des enfants, mais ils sont lourds à porter. La plupart du temps je reste tout seul là-bas.

Comme d'habitude, il ne se rendait pas compte à quel point ses révélations se trouvaient choquantes et atypiques pour tout individu ordinaire. Il se trahissait sans même s'en inquiéter.
Une fébrile vague de nostalgie écuma à son coeur. Lorsqu'il évoquait son pays, parfois, Peter Davies le regrettait aussi brusquement qu'amèrement, comme si le sol du continent se mettait à lui brûler les pieds. C'était si soudain qu'il lui arrivait d'en pâlir, ou même, d'en pleurer.

– Et sais-tu que dans cette île, qui est toute petite mais bien remplie, eh bien dans cette île, j'amène des petites filles parfois. Pas longtemps... C'est juste pour qu'elles s'occupent des garçons que j'ai amené là-bas. Mais quand elles repartent, plus personne ne s'occupe d'eux, alors ils meurent... C'est un peu triste. Je leur creuse des tombes. Les filles sont les meilleures pour s'occuper des enfants. C'est pour ça qu'aucun homme n'est mère. Seules les femmes sont mères.

Sa logique était si... logique, qu'elle en devenait déconcertante. Mais aux yeux de Peter, c'était le fruit d'une profonde réflexion qui incarnait l'ordre essentiel du monde.

Soudain, un bruit de verre brisé suivi d'effusions de cris se firent entendre de l'étage. Peter leva la tête en direction du plafond. Mary était manifestement en train de réprimander avec véhémence son cadet qui semblait avoir fait une sacrée bêtise.

– Tu devrais aller voir. Ce soir, c'est toi notre mère.

Il plongea alors son regard cendré dans celui, rougeoyant, de la jeune femme.



Spoiler:
 


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Sam 5 Avr - 14:25
Le visage de la jeune femme s’immobilisa, stupéfait. Ce que le garçonnet lui avait dit plus tôt ne l’avais pas troublée tant que ça, mais là, ses muscles se bloquèrent. Un instant, le temps sembla se figer, et continuer ensuite avec son rythme irrémédiable bien à lui. Mais elle était là, imbécile, étourdie, le regard plongé dans celui qui venait de la nommer « mère ». Lorsque sa pensée se remit à ses réels desseins, elle était déjà dans l’escalier qui menait à l’étage. Ses jambes marchaient seules, sans véritable intérêt. Depuis quand ne l’avait-on plus appelée « maman » ?

« Tout le monde va bien ? » s’inquiéta-t-elle en montant les marches, encore décidément troublée par ce qu’elle avait entendu.

Elle arriva au premier étage avec un air assez grave, mais quand son regard croisa celui du petit Karl qui semblait un peu désorienté, son faciès s’adoucit.

« Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins… ? »

Les deux enfants se tenaient assis à côté d’un ramassis de ce qu’on aurait dit de la porcelaine. Visiblement, le vase sur l’appui de fenêtre n’avait pas résisté à l’assaut du petit – qui, le pauvre, ne devait pas avoir compris ce qu’il lui arrivait. Mary n’avait pas l’air très contente de cette bêtise ; rien qu’entendre ce bruit devait les avoir tout deux tout chamboulés. C’était toujours très stressant, ce genre de mésaventures. Lamia essaya de les rassurer au maximum plutôt que de les gronder. Ce qui se passait maintenant était sous son entière responsabilité et, s’il le fallait, elle dirait que c’était elle qui l’avait cassé sans l’avoir fait exprès.

« Ecartez-vous un peu, vous risquez de vous blesser », leur murmura-t-elle avec un sourire rassurant sur le visage. « Je m’en occupe. »

Elle redescendit et chercha de quoi ramasser les morceaux ; elle remonta et se mit au travail.

La lamie écouta les enfants qui jouaient, à quelques mètres d’elle, et fit comme elle le pouvait pour rassembler les bouts du vase cassé. On y distinguait à peine les petits oiseaux peints auparavant. Elle se coupa un peu le doigt, mais fit comme si ne rien était, et se laissa à sa tâche en chantonnant doucement dans la nurserie. Elle fixait le sol avec un sourire niais, imbécile, étrangement effrayant.
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Lun 28 Avr - 15:38
Spoiler:
 


Au début, Peter joua.
Il ne lui vint pas à l'esprit de venir en aide à la nourrice. Il se contenta de fixer sur le petit Karl un regard inquisiteur, ridiculeusement paternel, qui empourpra instantanément le visage de l'enfant. Et puis, il eut l'idée d'un jeu, un jeu de rôle certainement, et oublia tout de l'incident.

Jusqu'à ce qu'au bout d'un certain temps – le jeu devait commencer à le lasser, comme à l'accoutumée – la curiosité intriguée qu'il éprouvait à l'égard de Lamia Rosenberg revint se frotter à son attention, comme un chat affamé. Peter la laissa ronronner un moment avin de daigner s'y concentrer, incapable de résister plus longtemps à l'appel de l'indiscrétion.
Il ne faisait que l'observer du coin de l'oeil, se déconcentrant du jeu sans toutefois le quitter complètement, décorticant ses gestes et ses expressions en catimini. Cette sensation puissante, entre adrénaline et anxiété, ne cessait de venir frapper son coeur. Mais d'où venait-elle ? D'où venait-elle ?! Lamia en était l'origine, c'est tout ce qu'il savait. Sa conscience, pour peu qu'elle pût être effective en cet instant, s'arrêtait là. Lamia.

– Vous ne trouvez pas qu'il y a quelque chose de louche chez elle ? murmura-t-il à l'égard de sa fratrie improvisée, tandis que la nourrice quittait la pièce.

– Louche comment ? Que veux-tu dire ?

Peter vérifia que la jeune femme ne pouvait les entendre et reprit, tout en approchant son visage de celui de Mary.

– Je ne sais pas. Je dois le découvrir. Oh, il en frissonnait de plaisir. Quelque chose dans ses façons. Dans son... Dans son regard.

Brusquement, une vilaine peur parcourut son corps, glaçant son sang juvénile. Il la sentit remonter dans son oesophage jusqu'à enfumer son crâne. Il en aurait presque vacillé tant l'effet était brutal.

– Je... Je reviens.

Il cavala dans la maison, les gestes dispersés et l'expression alerte. Etrangement, c'est elle qu'il cherchait. Elle était retournée à la cuisine.

– Lamia ! Heu, mademoiselle. Je... Je dois m'absenter un instant.

Mais lorsque Lamia se retourna, son sourire le déconfit littéralement. Il avait l'air absent, irréel, faux. Un peu dément. Son regard embrasé avait quelque chose de dérangeant. Pourtant, une douceur infinie émanait de sa gestuelle. Les plats qui entouraient la jeune femme laissaient entendre que le repas était prêt. Peter déglutit.

– Ce. Ce n'est pas grave. J'irai après.

Et pour cause, il avait laissé sa poussière de fée, produit magique et non moins pernicieux dont il ne pouvait guère se passer, calé sur le toit. Il ne voulait pas que des mains imprudentes la dénichassent.


Un petit quart d'heure plus tard, les enfants étaient regroupés autour de la table. Ils se léchaient les babines et se trémoussaient sur leur siège, excités par les parfums sucrés et délicats que diffusaient les mets préparés par Lamia. Seul Peter ne partageait pas cette effervescence. La peur l'avait saisi tout entier et en dépit de ses efforts, elle ne semblait pas encline à le relâcher.

– Oh, comme tout ceci me semble délicieux, Mademoiselle ! s'extasia Mary. Vous m'avez l'air d'une splendide cuisinière. Avez-vous des enfants ? J'ai dans l'idée que seules les mères de famille ont de telles compétences de cuisine ! Vous auriez du les amener avec vous, cela aurait été distrayant de jouer en leur compagnie !

Mary était toute guillerette, presque déchainée. Quant à son frère, il trépignait d'impatience.
Peter, à la remarque de l'aînée, fit pivoter son regard droit sur Lamia. Il était curieux d'entendre sa réponse. Encore une fois. Et encore une fois, il ne savait même pas pourquoi.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Lun 28 Avr - 21:28
Spoiler:
 


« Qu’attendez-vous donc ? Vous pouvez manger, il ne faudrait pas que cela refroidisse », glissa doucement la nourrice.

Elle s’assit près d’eux, au bout de la table, et les regarda manger, aussi mignons qu’ils étaient, et avec une gentillesse pleine de candeur. Les plats fumaient doucement, d’odeurs bien singulières et plutôt alléchantes. En humant l’air, Lamia pouvait presque s’imaginer dans la cuisine de chez-elle, auprès de sa douce et tendre mère, lui apprenant tout de cette vie d’épouse à laquelle elle devait se préparer. Si la jeune femme avait fait plaisir aux enfants, son but était bel et bien atteint.
Il est vrai qu’elle aurait voulu pouvoir leur faire plaisir à eux aussi, ce soir, mais cela demeurait bien impossible.

« Je suis sincèrement désolée, Mary », répondit-elle en cachant la larme qui coulait doucement au coin de son œil, « mais mes deux jeunes fils sont bien loin de nous en ce moment… »

Elle se reprit un peu, malgré cette douleur qui venait de la submerger. Sa voix ne vacillait pas beaucoup ; mais c’était tout juste si elle n’avait pas senti, en un instant, le gout ferreux de sa langue mordue se répandre dans sa bouche. Ses poings se serrèrent, et ses ongles s’enfoncèrent douloureusement dans sa peau.

« Crois-moi, ils auraient été très contents que je les invite », continua-t-elle gentiment. « Je ne doute pas du fait que vous vous seriez très bien entendus. »

Quand elle ferma les yeux un instant, le visage du plus jeune, encore bébé, lui revint comme un flash-back. Certes elle aurait voulu pouvoir l’attraper et le sortir de ce songe pour le serrer contre elle, mais elle savait que plonger dans ce nuage ne ferait qu’en disperser un peu plus les fumées.
Elle n’insista pas plus et le souper se finit de la manière la plus tranquille et naturelle possible. Elle se glissa doucement derrière le jeune Karl et l’aida un peu à se débrouiller avec sa viande, malgré sa fierté de petit garçon. Elle continua la soirée avec son sourire crispé gravé sur le visage ; on voyait que ce n’était pas l’envie de paraître naturelle et chaleureuse qui lui manquait.

« Vous pouvez aller jouer, je vais m’occuper de ranger tout ça. Je vous aiderai ensuite à vous apprêter pour la nuit. »

Les aidant à sortir de table, elle rajouta :

« Amusez-vous quand même doucement : il ne faut pas trop se bouger avant d’aller se coucher ! Je ne vous gronderai évidemment pas, mais vous risqueriez de mal dormir cette nuit. »

Elle rassembla les couverts avec docilité, empila les assiettes avec servitude, tria les restes avec entêtement. Elle posa doucement les piles à laver, et se dit qu’elle s’occuperait de la vaisselle après le coucher, avant le retour des chers parents.

Elle gravit les marches de l’escalier d’une manière toujours plus songeuse, et quand elle sentit grincer la dernière marche, s’acquitta de l’une de ses dernières corvées, mais aussi de l’un de ses derniers divertissements.

« Je pense qu’il est l’heure du bain », leur dit-elle, en passant devant la nurserie pour continuer vers les chambres sans se retourner.

La lamie prit délicatement les habits de nuits des trois marmots et les posa sur la commode de la salle de bain. Elle versa l’eau chaude dans la baignoire.

« Tu voudrais passer en premier, Mary ? »
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 30 Avr - 19:37

L'heure du bain. Au delà de la perspective horrifiante que ce concept évoquait à l'esprit de Peter – comme tous les garçons, il n'aimait point trop se laver – l'enfant oiseau ne se trouvait pas très à l'aise à l'idée d'être ainsi exposé à Lamia. L'impudeur, passait encore, mais le fait d'être enfermé dans une salle de bain, sans échappatoire, sans allié, et sans même un vêtement sur le dos ! Oui, tout cela avait quelque chose de décontenançant.

Mary – qui, étant une fille, attendait patiemment l'heure du bain chaque jour de la semaine – répondit docilement à l'invitation de la nourrice. Peter la regarda détacher ses cheveux dorés avant de rejoindre la salle immaculée où Lamia l'attendait déjà. Adossé contre le mur, le pied contre la façade et les bras croisés – il se donnait parfois vraiment des airs de petit dur – Peter Davies la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte se refermât. La dernière chose qu'il vit, ce furent les yeux rubescents de la jeune femme.

Et puis rien. A quoi il s'attendait après tout ? Il n'aurait su le dire. Il demeurait dans la même position, entre raideur et décontraction. Feignant une indifférence songeuse, il guettait en fait le moindre signe d'alerte, le moindre son bizarre qui laisserait entendre que quelque chose n'allait pas. Mais force était de constater que rien, rien dans la maison, rien autour de lui n'était anormal. Il se faisait des idées. Lamia Rosenberg, quelque fût l'origine de ses prunelles embrasées, accomplissait ses tâches avec parcimonie, et les enfants n'avaient à déplorer aucune injure. Tout allait bien. C'était son imagination. Comme d'habitude.
Blessé dans son orgueil d'avoir été ainsi victime d'une anxiété que seuls les adultes faibles subissent, Peter commença à grincer des dents. Il s'en voulait de se plomber l'esprit avec de telles sornettes. Il s'en foutait bien lui ! Il voulait juste jouer, putain !

– Peter ? Qu'est-ce que tu fais ?

– Quoi ? Je fais rien, Karl. On joue d'accord ?

Mais il s'était trop agacé, lui qui ne faisait d'ordinaire que s'épater à répétition, et la chose était trop envahissante de par sa rareté. Il n'arrivait pas à s'en affranchir. Même pas à coudre un autre jeu, alors que c'était là sa spécialité.
Une décision s'imposait.

– Ne dis à personne que je pars.

– Mais tu vas où ?

– Chut ! Ta gueule, Karl ! Je vais jute sur le toit. Motus et couche bousue !

Peter ne savait pas bien employer les expressions.

Il ouvrit la fenêtre, s'y percha comme un volatile sur le point de décoller, balaya la rue déserte des yeux, avant d'étendre ses ailes pour prendre son envol. Ledit envol ne l'emmena guère loin, puisqu'il se contenta de gagner les toitures afin de récupérer la précieuse poudre lumineuse. Il l'empoigna avec une fébrilité qui témoignait de l'émoi maladif qu'il ressentait à son contact, puis retourna dans la chaleur du foyer, tout heureux, tout gai.
Revenu dans la nursery, il referma précautionneusement la fenêtre, avant de prendre une pincée de poussière dans sa paume pour s'en saupoudrer allègrement le visage. Il insuffla, une fois, deux fois, trois fois. Et se laissa aller à un soulagement béat.

– Karl ? Mary ? Où vous êtes donc ? Vous voulez jouer ?

La vision légèrement brouillée et un furieux sentiment d’ébullition gigotant dans ses veines, Peter se dirigea joyeusement vers la porte de la salle de bain.

– Lamia ? Lamia, tu es là ? C'est fini le bain ? J'aimerais jouer avec Mary !


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Lun 12 Mai - 20:41


La jeune femme faisait glisser les cheveux de la fillette entre ses doigts. Des odeurs légères de savon commençaient à envahir la pièce, se mêlant à la vapeur qui avait déjà voilé le miroir. Avec ses mains fines et sombres, elle frottait étape après étape le corps pâle de Mary pour lui retirer le peu de crasse qui avait pu prétendre lui retirer sa pureté. Elle était silencieuse, et la demoiselle qui se laissait laver ne semblait pas s’en plaindre : ce n’était pas un vide gênant ou oppressant, mais un calme qui semblait les laisser seules et en confiance. Cette ambiance était paisible et agréable, dans la salle de bain ; rien n’aurait pu les faire partir de là sans une bonne raison.

Elle aida la petite, comme une véritable princesse, à sortir du bain, et entoura bien vite son corps frêle et tremblant de la serviette beige qui attendait sur le meuble. Elle la frotta doucement et consciencieusement, comme avec une peur irrémédiable de la casser si elle le faisait trop fort, et empêcha le froid de prendre possession d’un être si fragile à ses yeux.

Cela dit, un empressement certain se fit soudain entendre derrière la porte.

Lamia se détacha quelques secondes de Mary pour répondre, peu consciente de la réelle nervosité qui bourgeonnait alors peu à peu dans le couloir.

« Oh, plus que quelques minutes, Peter. Préviens déjà Karl que ce sera son tour ensuite », l’avertit-elle avec une voix douce. S’il voulait tant jouer avec sa sœur, elle n’allait pas les séparer.

Elle assista cette dernière pour enfiler sa robe de nuit et ses chaussons. Elle n’oublia pas d’essorer ses cheveux de manière à ce qu’elle n’attrapât pas froid, et se redressa sur ses jambes. « Elle est vraiment belle », pensa-t-elle une dernière fois avec un sourire figé sur le visage.
Quelle ne fut pas sa surprise quand elle eut le loisir d’ouvrir la porte et de rendre Mary à sa fratrie, que de trouver Peter dans un tel état d’agitation.

Spoiler:
 
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 4 Juin - 17:57

Peter pétillait. Beaucoup. Trop.
Son comportement, son timbre, sa gestuelle, tout en lui trahissait quelque chose d'instable, de surfait, qui n'avait rien de naturel. Les enfants en étaient à la fois perplexes et excités.
Et puis, comme trop souvent lorsque son sang bouillonnait d'une allégresse artificielle sous l'effet de sa poudre, Peter fut épris d'un inébranlable désir de liberté. Extrême et imprévisible, comme lui.
Il se leva et considéra ses deux compagnons.

– Il est temps pour moi de m'envoler vers de nouvelles aventures ! claironna-t-il fièrement, calant ses poings sur ses hanches.

– Que veux-tu dire, Peter ?

– Ce n'est pas contre toi, Mary, mais je m'ennuie ici. Je veux retourner auprès des fées petites, afin de danser en leur cercle. Ainsi, je suis sûr de ne pas m'ennuyer.

– Oh. Je comprends, répondit sombrement la fillette, déçue et un peu vexée.

Sans attendre davantage, Peter se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit en grand. Le vent frais vint fouetter son corps tout entier, et l'enfant oiseau ne put retenir le souire que lui provoquait cet appel.

– Mais ! Tu ne vas tout de même pas partir maintenant ? Ainsi... Dans la nuit... Tout seul. Tu n'es qu'un enfant !

Peter se tourna vivement vers elle, son pied déjà posé sur le rebord de la fenêtre. Il adressa à Mary un sourire lutin et rétorqua tendrement :

– Allons, Mary. Je ne suis pas comme les autres enfants. Je suis extraordinaire.

A ses mots, il éjecta ses ailes qui déchirèrent bruyamment son chemisier sous le coup – la scène avait quelque chose de délicieusement théâtral – et se projeta gracieusement dans l'immensité du ciel.
Oh, il ne se posa qu'à quelques pas de là, déambulant allègrement dans les rues obscures, à la recherche de quelque verdure. Et alors qu'il quittait le foyer rupin des Haendel, Peter pouvait tout juste entendre les voix affolées de ses frères et soeurs de fortune, qui hélaient leur nourrice.


"Peter est parti, Peter est parti !"


______________



Spoiler:
 


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mar 24 Juin - 15:41

« Peter est parti, Peter est parti ! »

L’affolement général n’aida pas fort la jeune Lamia à comprendre la situation ; elle intima à Karl de se taire et laissa parler Mary, la plus âgée. Les rideaux soyeux du couloir flottaient doucement dans le courant d’air léger qui traversait désormais la pièce, imperturbables. La lamie tourmentée se précipita à la fenêtre et observa rapidement la rue, tandis que l’air froid la titillait nerveusement. Les pavés luisaient sous les grands lampadaires, mais un calme arrogant se dégageait du paysage : à cette heure-ci, les gens ne sortaient pas la tête dehors pour courir après leurs gosses insouciants. Pourquoi, Peter ; comment… ?
La nourrice coucha les deux enfants en essayant de cacher son inquiétude, les rassurant par de paroles impossibles à garantir.
Mais oui, elle le retrouverait… Mais oui, elle le ramènerait… ! Ce n’était qu’un petit cauchemar, et Karl se réveillerait bien vite le lendemain avec Peter à ses côtés, tout sourire. Il fallait juste qu’ils la laissent faire sans s’en mêler, sans intervenir, le plus vite possible… Il fallait juste qu’ils dorment et qu’ils soient saufs demain !

Elle éteignit la lampe en leur envoyant une dernière promesse, puis entreferma la porte de la chambre. Elle n’enfila pas son châle, ne fit pas attention à ses chaussure ; elle dévala les escaliers et sortit avec une anxiété qu’elle ne pouvait cacher. Elle courait dans l’avenue avec des mouvements non réfléchis, jurait à chaque coin de rue, et trébucha jusqu’à ce qu’elle en perdit ses deux chaussures.
Désespérée, elle alla jusqu’à se laisser faire encore une fois. En effet, elle ne réussit plus à combattre ce pacte qu’elle avait fait avec le diable, qui resurgissait et la rongeait de l’intérieur. Sa nature monstrueuse fit à nouveau surface, et ses jambes disparurent à nouveau pour laisser place à cette abomination reptilienne qu’elle détestait tant. Mais maintenant, de nouveau sens s’ouvraient à elle, de nouvelles sensations… et elle se laissait dominer sans plus lutter : ce corps de femme était si fragile et lent !

Elle fut submergée de tout ce flux désagréable, comprenant cette odeur humide et lourde qu’elle n’arrivait à négliger et la froideur ambiante qui la dérangeait profondément. Tel un prédateur traquant une proie, elle rampait discrètement d’un bout à l’autre des maisons, des rues, de la ville. Ses doigts griffus s’agrippaient aux briques et aux dalles pour échapper la lumière et se camoufler dans l’obscurité comme le meurtrier qu’elle ne voulait pas être cette fois. « Il faut le retrouver en vie », se motivait-elle avec conviction, « j’ai besoin de cet argent et de la sécurité qui va avec. »
Son passé défilait tristement devant ses yeux. Mais elle n’aurait plus recourt à ses trafics de vie, à cette mafia de l’ombre, pour combler sa faim, et elle deviendrait responsable. Toutes ces années à se contenir et à amasser sa maigre bourse ne suffiraient pas si elle n’y mettait pas du sien maintenant.
Il fallait qu’elle retrouve cet enfant, et qu’elle se calme.
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mer 25 Juin - 13:04

Il l'avait vu cette fois. Vu. VU.
Au début, étrangement, ce ne fut qu'une satisfaction soulagée qu'il ressenti, propre à son ineffable inconscience. Il avait vu juste, alors ! Lamia était bien une femme atypique, tout à fait bizarre même, et ses yeux de braise n'étaient que la partie émergée de l'iceberg. Ils dissimulaient le plus gros, le plus impressionnant, le pire.

Peter, perché sur un lampadaire à la manière d'un corbeau de nuit, contemplait le spectacle d'épouvante que Lamia venait de produire devant ses yeux. L'ombre le cachait, le protégeait, car Lamia ne fixait que le sol. Sa queue de serpent, énorme, luisante, traçait son sillage terrible dans les ruelles vides. Elle était abominable. Peter n'avait jamais, y compris dans ses chimères, été face à une telle créature.
Lamia respirait fort, comme alléchée par quelque fragrance, ou bien angoissée, alerte, énervée. Peter vibrait de tout son corps, les mains et les pieds crispées contre son refuge improvisé. La nourrice – si tant est qu'on pouvait encore la nommer ainsi – poursuivait son chemin sinueux, évitant les zones exposées, gagnant l'obscurité des coins reculés. Peter se demanda si elle avait déjà dévoré Mary et Karl. Ce fut à cette pensée qu'il consentit à décoller, pour se poser sur le trottoir.

Lamia avait disparu de son champ de vision. Longeant prudemment les murs tout en tâchant de rester dans la lumière des réverbères, Peter, la gorge sèche et le coeur battant, cherchait des yeux la silhouette difforme de la femme. Peut-être s'était-elle enfui, finalement, trouvant la paix dans les égouts où personne ne viendrait la dénicher.
Peter, sans cesser de rouler des orbites dans tous les sens à la recherche de la silhouette distinctive, s'interrogeait de plus en plus. Avait-elle reçu un sort ? Était-elle, elle-même, une sorcière ? Ou bien une fée ? A moins qu'elle n'ait simplement reçu ce pouvoir depuis toujours... Mais sous quelle action se déclenchait-il ? Peter l'avait bien reconnu, cette lueur, cette lueur reconnaissable dans ses yeux. Vorace, avide. C'était cet éclat, bien plus que sa métamorphose, qui l'avait tétanisé.

Au moment où sa réflexion s'était approfondie à tel point qu'il en oubliait presque la peur, il réalisa qu'il s'était lui-même engouffré dans un endroit ombragé, au milieu de poubelles et autres déchets, à l'écart de la rue principale. Avant qu'il ne pût songer à faire demi-tour, deux immenses yeux rouges surgirent de la pénombre. Peter sursauta, figé, terrorisé. Il déglutit et lâcha d'une voix tremblante :

– Tu ne peux pas me manger. J'ai du métal dans le dos. Tu mourrais.

Il fixa ses propres yeux de charbon dans ceux de la bête.

– As-tu tué Mary et Karl ? Es-tu une sorcière ou une fée ? Une de celles dont on dit qu'elles se nourrissent d'enfants ? Sache... Sache bien que je ne suis pas comme les autres enfants !

D'un geste qui se voulait discret, Peter tâta son flan et s'empara de son poignard. Il doutait de l'efficacité de cette arme sommaire sur un être tel. Mais il refusait de mourir sans combattre. N'était-il pas le plus courageux de tous les garçons, après tout ?


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Sam 28 Juin - 17:58
Elle était face à lui, maintenant. Elle ne chercha vraiment pas par quelle inconscience il s’était placé face à elle ; cette question ne lui effleura même pas l’esprit. L’âme de la jeune Rosenberg avait maintenant disparu sous celle de la lamie, qui guidait ses gestes avec une emprise qui ne faisait que croitre. Le monstre s’approcha plus près encore du jeune garçon, les yeux exorbités et injectés de sang. Ils réclamaient la chair, la violence, ne pouvaient se détacher de la pauvre proie qu’ils distinguaient nettement dans la ruelle sombre. Son visage s’approcha de l’oreille du jeune garçon, autour duquel sa queue écailleuse tournait et tournait encore, dans un sens puis dans l’autre, dans une valse nerveuse.

« Ne t’en fais pas, Mary et Karl ne pourront que te suivre en Enfer », lui murmura-t-elle dans un souffle chaud et dérangeant, d’une voix rauque qui avait cessé d’être la voix douce de la nourrice.

Dans un ultime geste, elle se recula un peu et prit le temps d’observer chaque partie de sa proie avec minutie en lui passant derrière, puis devant, pour finalement revenir à sa place. Elle vit ses ailes étranges de métal, se dit qu’elle ne ferait que croquer son ventre et que cela lui suffirait ; elle vit son petit couteau qu'il tenait maigrement, et se dit qu'elle le croquerait avant même qu'il n'ait pu l'utiliser. Il était beau ; quoiqu’un peu trop maigrichon à son gout. Son estomac soudainement affamé s’en contenterait largement pour ce soir.
Ses cheveux de jais en épis flottaient aléatoirement dans l’air, sans plus aucun ordre ni aucune tenue. Elle reprit sa stature droite et accorda au gosse ses dernières paroles. Devant ses yeux défilait déjà la scène, sa queue le serrant si fort qu’il en suffoquerait, tandis que ses dents se planteraient dans sa chair juteuse sans retenue, avec une saveur prononcée et ferreuse.
Il paierait maintenant son impertinence et sa curiosité ; c’était là de bien laids défauts pour un jeune homme.

« Sache que je ne suis pas une fée, et encore moins une sorcière ; j’ai été femme avant d’être abomination… » lui rajouta-t-elle avec un profond mépris calé dans une gorge sèche.

Son regard hautain dévisageait soudainement le petit homme avec dégoût. Sa cage thoracique puissante respirait l’air fort bruyamment.

« De toute façon, cela ne te sert plus à rien de le savoir, mon jeune ami. »

Sa queue rougeâtre glissa sur le sol et s'enroula doucement autour du pantalon sombre du garçonnet, à hauteur de ses tibias. Elle espéra voir enfin sur son visage cette expression de crainte et de désespoir qui la faisait frémir.

« Es-tu prêt à mourir ? »
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Dim 6 Juil - 15:35

Peter respirait fort, si fort qu'il ne pouvait même plus fermer la bouche. Peter respirait fort, et son souffle était cahoté, haché par l'angoisse et les sanglots qu'il n'avait pas su retenir. Peter respirait fort, comme figé devant la mort elle-même, comme pétrifié à l'approche de son doigt décharné, fatal. Il n'y était pas loin.

Il avait lâché son poignard. Son corps vibrant d'effroi demeurait raidi, immobile, tandis que l'énorme queue reptilienne de la bête enveloppait son corps d'un cocon mortel.

– Je... n'ai... pas peur... de la mort, souffla-t-il entre deux hoquets.

Il fixa un point devant lui, un point qu'il ne voyait pas.
Il se refusait à croiser le regard de Lamia, car il craignait trop que cela pût le faire flancher. Peter ne redoutait pas la mort, c'était vrai. Pas la mort quand elle succédait à une aventure épique où le trépas n'était rien d'autre qu'une apothéose romanesque qui ne pouvait que le glorifier davantage. Mais la mort, seul, tremblant, la mort dans le fond noir d'une ruelle sale et isolée... Ce n'était pas pareil. Ce n'était vraiment pas pareil.

– Alors vas-y ! cria-t-il, la voix éraillée. Venge-toi de ton mal !

Car à la lueur carnassière et blessée qui dansait dans les pupilles de Lamia, Peter avait pressenti la rancune, amère et dévastatrice. Lamia se vengeait. Il ne savait juste pas de quoi, de qui.

– J'ignore ce qu'on t'a fait, mais t'es pas la seule à avoir muté en monstre !

Comme pour mieux illustrer cette vérité, il éjecta ses ailes dans son dos, esquissant une grimace de douleur que vinrent perler quelques gouttes salées.

– Voilà ! Femme serpent, enfant oiseau ! La peur le faisait hurler. Allez, tue-moi, et étouffe-toi avec le métal greffé à ma peau ! Crêve-moi, tu sais, j'ai pas de mère pour me pleurer.

Deux monstres de solitude. Peter osa, cette fois, fixer ses yeux dans le regard écarlate de la lamie.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mar 15 Juil - 19:47
Le monstre buvait les paroles du gamin face à lui avec appétit. De sa petite voix ressortaient un passé peu louable et une tristesse impossible à enfuir indéfiniment. Quand il se décida enfin à plonger son regard dans le sien, la lamie en ressortit une satisfaction indescriptible, un sentiment de puissance. Il admettait avoir ressenti en sa poitrine ce sentiment primitif et incontrôlable : il savait qu’il pouvait se retrouver à mourir dans les minutes, les secondes qui s’écoulaient ici bien lourdement. Elle mit de côté sa faim et se laissa enchanter par ce petit bout d’homme qui se disait prêt à mourir. Elle se demandait presque, par curiosité, s’il se rendait compte du trou profond et vide dans lequel elle avait le pouvoir de l’envoyer. On parlait bien là de la mort, de la vraie mort. De la mort fade qui n’avait aucun gout particulier ; de celle que les gens normaux devraient subir sans rien pouvoir y changer, sans ne pouvoir avoir leur mot à dire. Il crèverait, ici et maintenant, seul et oublié de tous si elle et elle seule le décidait. Elle apportait cette sentence crainte par tous, par le billet d’une vengeance horrible qu’elle ne pourrait éviter sans rendre Lamia folle.
Oui, elle avait tenté maintes fois de ne pas céder, de rester catholique et de respecter les principes simples qu’elle c’était fixée au même titre que presque chaque être humain un poil moral ; hélas, elle avait besoin de cette chair fraiche dans son estomac, mais aussi de cette peur sur le visage de ses proies. Elle ne vivait encore que grâce au malheur des autres.

Le monstre tenta de garder son rire pour lui-même, et se contenta de pouffer d’un air sinistre. Sa voix était trop rauque pour rire, trop déchirée que pour reproduire les expressions humaines. D’un air un peu malicieux que la créature cachait bien, elle soutint longuement son regard, et annonça :

« Accepterais-tu de me servir, si tu es ainsi prêt à mourir ? »

Elle réfléchit à une contrepartie. La vie de ce petit être était si insignifiante qu’elle ne conservait même plus assez de valeur que pour servir de monnaie à un quelconque échange.
Et soudain, dans cette ruelle sombre, elle comprit.

« Je gage en échange de te protéger de cette mort fade que tu crains, au risque de la connaitre moi-même. »
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Lun 21 Juil - 11:44

Les larmes aux yeux mais l'expression résolument farouche, Peter laissait les paroles de Lamia s'insinuer profondément dans sa pensée. Il la laissa parler jusqu'à la fin, alors même que sa proposition seule suffisait à le faire bouillir de l'intérieur. Il aurait voulu s'insurger avec fougue et courage, mais la peur brida sa hargne et étouffa sa voix. Il ne put que prononcer, du bout des lèvres, les mots suivants, qui étaient vrais.

– Je préfère encore mourir que d'appartenir à une grande personne.

La liberté avant tout, ou du moins ce qui s'en approchait le plus – car rien n'était moins sûr que la liberté réelle de l'enfant oiseau –, la liberté avant la mort. Peter avait renoncé à la stabilité, au confort, à l'amour pour cet ultime souffle libre. Rejetant toutes les tentatives des femmes attendries qui auraient voulu l'adopter. Parce que Peter "Pan" Davies ne serait jamais l'enfant de quelqu'un. Voilà pourquoi, de fait, il ne grandirait jamais.

Une réflexion macabre s'achemina en son esprit. Lamia et lui n'étaient pas si différents. Là où la lamie dévorait les corps, lui capturait les âmes. Dans tous les cas, ils étaient des ravisseurs. Des ravisseurs d'enfants.
Déglutissant, il se campa plus stablement sur ses jambes et dit d'une voix où germait une assurance ravivée :

– Mais, si je ne te sers pas, Lamia, je peux quand même te rendre service.

Maitrisant comme faire de peut sa propre crainte, Peter consentit à fixer le regard incandescent du monstre.

– Je suis un meneur de bandes d'enfants. Mais le propre des enfants, Lamia, c'est qu'ils grandissent. Et moi, les grandis, je ne sais pas quoi en faire. Ils se mettent à cesser de croire en les fées petites et aux histoires que je raconte. Ils deviennent encombrants, et ils sont des traitres. Si tu apprécies aussi la chair des grands marmots, on peut conclure un deal.

Il ajouta plus bas :

– Pour prouver ma bonne foi, je peux faire en sorte que Mary et Karl te servent de repas pour ce soir. Sans qu'on pense à te soupçonner. Ou alors... Je t'amène un gamin. Le genre dodu.

Peter connaissait une bande qui squattait les égouts, pas très loin. Son propre regard noir était illuminé par les flammes rouges qui dansaient dans les yeux de Lamia.

Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Dim 7 Sep - 21:57
Dans les yeux rubis de la créature se reflétaient les idées les plus sombres, à l’entente de la proposition du jeune garçon en face d’elle. Sa tête était submergée par les cris et les corps tétanisés par la peur, et, au lieu de la torturer, cela l’emplissait d’une sensation de puissance considérable. Un rictus légèrement désarticulé se lisait maintenant sur le visage du monstre. Ses doigts s’ouvrirent et se fermèrent sur eux-mêmes dans un mouvement nerveux, et il libéra les jambes de Peter de l’emprise de ses muscles puissants sans réelle douceur. La lamie ne se demanda même pas si son choix était le bon, et se dit qu’avec un simple coup de dent, le traitre ne serait de toute façon plus.

Il voulut lui prouver qu’il pouvait aussi être fidèle, et proposa à la femme serpent la proie qu’elle gouterait avec le plus de satisfaction. Elle le coupa à la fin de sa phrase, avec une soudaine froideur :

« Ne t’étends pas trop, Petit homme. »

Elle voyait là dans cette proposition une façon assez simple de parvenir à ses fins, mais il fallait qu’il la laisse réfléchir, débattre avec elle-même. Après une vie constituée de fuites perpétuelles, pourquoi n’était-il pas enfin temps de se poser pour accomplir sa tant désirée vengeance ? Ce coin, cette ville… L’étonnement de la jeune femme dans les dédales de rues disparaissait peu à peu pour laisser place à ce sentiment de sécurité. Elle connaissait tout, ici ; elle se sentait chez elle plus que nulle part d’autre au monde. Et ici, même ces marchés dont elle fuyait toujours la foule en plein jour ne lui faisaient plus peur. La Lybienne avait assez voyagé pour sa sombre vie, et les gens de passage dans ce triste endroit subiraient les foudres de la lamie en colère autant de fois qu’il le faudrait. Pour qu’elle se calme, pour qu’elle retrouve une vie normale. Il fallait qu’elle apaise son cœur constamment lourd d’un péché qu’elle n’avait pas commis.
Mais cette ruelle était humide, sombre. Même si son esprit flirtait soudainement avec ce ciel bleu qu’elle contemplait avant avec tant d’amour, elle se trouvait là dans cette nuit noire que la lune tentait en vain d’éclaircir. Même si elle ne voulait penser qu’à cette vie qu’elle souhaitait, elle ne réfléchissait encore et encore qu’à tuer.
Les pauvres pensées de Lamia ne parvenaient même plus jusqu’à ses propres oreilles.

Seuls les visages des deux marmots se formèrent dans son esprit avec une naïveté figée ; leurs yeux doux la fixaient avec un bonheur assez indescriptible. Et elle voulait leur voler leur bonheur.

« Laisse-moi Karl et Mary… Si tu faillis à ta tâche, tu connaîtras de toute façon la douleur que peuvent causer mes crocs », ajouta-t-elle pour finir, sèchement.

Spoiler:
 
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Peter Davies
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Mar 23 Sep - 17:07

Peter marchait vite, ses petits pas secs frappant le sol dallé dans un bruit mat. Il portait des godillots neufs, généreusement offerts par les Haendel. Mais en cet instant, les bottines de Peter étaient de son dernier intérêt.
Il sentait sa démarche légèrement vacillante, comme s'il n'avait pas mangé depuis longtemps. Au bout d'un moment, il dut même marquer un temps d'arrêt, appuyant son bras contre un réverbère grésillant afin de soutenir son corps courbé. L'émotion le gagnait après coup, une fois la tension relâchée, une fois le danger de mort éloigné. Mais il sentait toujours, dans son dos, braqué sur lui comme une arme, le regard incendiaire de la lamie. Elle le suivait dans l'ombre, le traquait, s'assurant qu'il remplissait sa part du marché. Il le ferait. Du moins se le répétait-il intérieurement, inlassablement. Je dois le faire, je dois le faire, je dois le faire.

L'enfant oiseau ne put néanmoins réprimer le soupir qui s'imposa à lui, lorsque le grand immeuble qu'occupait les Haendel apparut à sa vision, se découpant dans le ciel rendu brun par la lueur des lampadaires. Il leva la tête en direction de la fenêtre, entrouverte, de la nursery.
Après un dernier coup d'oeil derrière lui, apercevant les deux éclats écarlates, il éjecta ses ailes et gagna la fenêtre.


* * *


– Oh Peter, tu es rentré !

Il constata tout de suite que les deux enfants avaient pleuré. Des cernes humides entouraient leurs yeux clairs. Il recula froidement lorsque Mary voulut l'enlacer.

– Oui je... Je ne voulais pas vous abandonner.

Il se trouvait fourbe et lâche, et cette pensée le mortifiait férocement, car cela ressemblait à l'attitude d'un adulte.

– Ecoutez-moi, arrêtez de crier d'accord ? Ecoutez-moi... J'ai trouvé un trésor.

Les deux enfants, muets, prirent un air perplexe.

– Il est dehors, dans une ruelle. Un gros trésor. On pourrait le partager.

– C'est un trésor de pirate ? demanda le petit Karl.

– Oui, un gros trésor de pirate !

Il tentait si fort de croire à son propre mensonge, mais son sourire tremblotant trahissait son trouble.

– Peter, c'est encore un jeu ? rétorqua durement Mary, l'air grave.

Les filles étaient toujours les plus malines.

– Non enfin... Il y a vraiment un trésor et je...

Des larmes perlèrent à ses yeux, tandis qu'il détournait la tête.

– Peter, qu'est-ce qui se passe ?

Il hésitait. Il hésitait comme jamais, car hésiter c'était penser, réfléchir, et ça, Peter ne le faisait pas. Lamia était puissante, radicale. Elle ne montrait ni clémence ni n'acceptait aucun compromis. Lamia l'avait piégé, enroulant autour de son âme sa queue écailleuse à la manière d'un étau. Il était piégé, piégé, piégé !
A moins que...

– Vous croyez aux fées ? s'enquit-il, brusque, faisant oublier la mention loufoque du trésor imaginaire.

– Comment ?

– Les fées ! Ecoutez, il y a un monstre dehors. Il y a un monstre. On peut encore le fuir, parce qu'il m'attend. Mais il n'attendra pas longtemps ! Il faut... Nous devons fuir.

– Fuir ? Mais papa, et maman !

Peter vadrouillait hâtivement dans la chambre, bousculant les meubles et vidant les étagères, comme pour faire croire qu'il y avait eu du chambardement dans la pièce.

– Tant pis pour eux ! Tu préfères mourir ? Je te préviens, ce n'est pas un petit monstre. Il a des yeux rouges comme le sang, une longue queue de serpent, et il mange les enfants ! IL DÉVORE LES ENFANTS !

Peter était devenu hystérique, fou de terreur.
Il sortit maladroitement sa bourse en un mouvement précipité. La poussière de fée, poudre d'or, se projeta contre le visage des deux enfants, dont le nez gigota sous le coup.

– Pensées heureuses, vite, vite !

Dans l'affolement, rien n'était plus difficile. Il attendit, fébrile et anxieux, que Mary et Karl trouvassent de quoi se réjouir en leur for intérieur. Puis il s'avança vers la fenêtre laissé ouverte et décortiqua la rue sombre qui s'étendait en bas. Les deux flammes rougeoyantes dansaient encore dans l'ombre d'une ruelle, patientes, redoutables.

– VITE !

Il s'empara des mains des enfants, une de chaque côté, et Mary demanda où il les emmenait.

– Loin, très loin. Au pays de jamais.

Ils s'élancèrent. Et tandis qu'il fuyait avec désespoir l'être infâme qui avait failli le rendre fourbe et lâche, il lui sembla entendre un cri déchirant, monstrueux, envahir le ciel qu'il fendait comme une comète éperdue.


* * *


Le plus triste dans cette affaire, c'est qu'après avoir secouru les petits Mary et Karl en les éloignant du mal sur son île merveilleuse, il les oublia certainement. Peut-être vaut-il mieux mourir sous les griffes d'un monstre maternel que sous la lente action de la désillusion et de l'oubli.



Revenir en haut Aller en bas
Invité
Lamia Rosenberg
avatar

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    Jeu 19 Fév - 22:15


Lamia observait Peter. Ce gamin terrible était une proie, mais étrangement, elle le protégeait comme une mère. Peut-être était-il aussi d’une certaine façon issu du Mal, ce père infâme duquel chaque humain naît ; c’était là que se trouvaient le lien de sang qui les unissaient. Mais ne le protégeait-elle pas aussi comme la mère malsaine qu’elle était pour chaque enfant en ce monde ? Elle était simplement tombée amoureuse de sa jeunesse et de sa chair.
Et la femme-serpent ne pensait pas, elle salivait.

La froideur de l’air ne semblait pas atteindre ses muscles et s’arrêtait sur sa peau laiteuse comme sur une barrière impénétrable. Le vent ne produisait de plus aucun son à ses oreilles, et l’humidité sur ses écailles perlait sans atteindre ses nerfs. La puissance que la victoire lui procurait lui transmettait toujours cette chaleur intense dans la poitrine, qui faisait briller ses yeux et couler sa salive.

Mais les ombres à la fenêtre ne s’écrasèrent pas comme prévu sur le sol froid et dallé, devant les membres reptiliens qui attendaient impatiemment. Ce furent des âmes heureuses qui s’envolèrent de cette terre crasseuse, pour comme des anges rejoindre le ciel sombre et la lune faible.

Si l’air eut été du cristal, il aurait été misérablement brisé par le cri de désespoir qui emplit en un instant l’espace, par tous ses côtés.
Après tout, en cette nuit ténébreuse, la lamie avait perdu.


Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé

MessageSujet: Re: [Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.    
Revenir en haut Aller en bas
 

[Année 03] C'est pour mieux te manger, mon enfant.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Contes Défaits :: L'Europe :: Allemagne-


saigoseizon Cabaret du Lost Paradise bouton partenariat