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 Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]

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Mistral Despair
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MessageSujet: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 21 Juin - 23:56









La Vedova Noire avait soigneusement rangé son drapeau de paria et les cales pleines étaient cadenassées à double tour. En fait rien ne la différenciait sinon sa beauté sombre des autres navires qui mouillaient dans les docks de Liverpool. Les ailes délicatement repliées contre ses flancs, alignée aux côtés d'autres bateaux des airs, on l'aurait prise pour l'un de ces rapides vaisseaux marchands qui assuraient le déplacements de biens qu'on n'osait pas confier aux gros bâtiments de transport. C'est qu'on avait encore plus peur de cette nouvelle génération de pirates qui ne se contentait plus de terroriser les sept mers mais aussi les cieux de tous les horizons.

Sous le soleil couchant, tous ses marins – ils préféraient le terme à ''aéronautes'' – alignés sur le pont, le Capitaine Despair se tenait debout sur la rambarde en bois qui se trouvait juste devant le gouvernail (il avait voulu garder une certaine authenticité malgré les machines et ailes). Du haut de ses quelques vingt-huit ans il était plus jeune que beaucoup des corsaires qui lui faisaient face. À peine sorti de son manoir, il ne connaissait au final de la vie que bien peu. Mais il avait la fougue, l'autorité et la part effrayante suffisante pour faire de lui un meneur de hors-la-lois hors pair.

Mistral – c'était son prénom – leva haut la main gauche dans laquelle il tenait un petit sac de cuir et laissa son regard faire le tour de son équipage. Les machinistes, les canonniers, le cuisinier et tous ceux qui formaient sa petite armée personnelle. Un sourire lui étira brièvement les lèvres devant ce qu'il avait réussi à accomplir du peu qui lui restait quand il avait fui l'Italie, puis il éleva la voix dans un anglais qui s'entachait toujours d'un profond accent français mêlé de quelques touches italiennes (au départ ça avait été l'inverse, mais il tentait d'oublier la part latine de son sang) << Ces dernières semaines, notre Veuve n'a encore une fois laissé derrière elle que des amants décharnés. >> Il laissa passer les grognements d'approbation, les accolades et les commentaires de trois douzaines de mâles se rassurant les uns et autres sur leur virilités respective. Le genre de comportement qui dépassait le jeune homme mais qu'il laissait faire.

Afin captiver à nouveau l'attention des pirates, il lança le sac qui s'écrasa avec un lourd bruit sur les planches du pont. Quand le silence se fit, il reprit << Le fond des cales craque sous l'or , la soie et les richesses ; vous avez mérité un peu de repos >> Du doigt, il désigna la bourse en cuir << Il y a là-dedans de quoi vous amuser. Vous avez trois jours et comme d'habitude une seule règle : pas de femmes sur le bateau >> Il était intransigeant sur ce point et veillait à le rappeler à chaque halte. Le Capitaine sauta à bas de son perchoir et ajouta rapidement << Les retardataires au décollage seront laissés ici et leur affaires reparties entre le reste de l'équipage. >> Les criminels approuvèrent vivement avant de s'éparpiller et Mistral les observa un moment, souhaitant en voyant un corsaire essuyer un croûte de sang séché sur sa joue qu'ils pensent à prendre un bain durant leurs vacances.

Se dirigeant vers sa cabine, le français songea à quel point il état différent de ces pirates. Pas seulement en apparence mais dans les idées. Lui se battait pour le contrôle, la richesse, le prestige et la vengeance. Eux avaient bien sûr une part d'appât du gain, mais ils se rebellaient surtout pour la liberté face aux grandes puissances tandis que Despair tentait de s'y faire une place, de devenir le Marquis qu'il méritait d'être par naissance.
Dans un soupir, il enfila une redingote par-dessus sa chemise, masquant ainsi les deux pistolets jumeaux sur son torse, et jeta un coup d'oeil dans le miroir de la coiffeuse.

C'était toujours les même yeux bleus, les longs cheveux noirs et les traits racés du sang pur mais son air était plus sauvage et moins distingué qu'avant. Et il avait de la poudre sur les mains. Des saletés de traces noires sur ses doigts fins d'aristocrate.
Ah, si le Capitaine Despair s'en sortait très bien, Mistral de Raincourt avait définitivement besoin d'un regain de beauté et d'innocence dans sa vie.
Sur cette pensée son regard se détourna de la glace.
Il s'était pourtant promis d'arrêter.





Dernière édition par Mistral Despair le Mar 19 Aoû - 11:38, édité 2 fois
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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 22 Juin - 19:31






- J’ai faim...

La voix, enfantine et plaintive, provenait d’un tas de couvertures crasseuses. Assise en tailleur devant une caisse renversée, la jeune fille aux yeux noirs ne lui jeta pas un seul regard. Toute son attention était concentrée sur la lettre qu’elle finissait de rédiger avec un soin étrange, quasi-maniaque. D’un geste vif, elle signa de son prénom avant de replier le papier et de le glisser dans une enveloppe que l’humidité n’avait pas trop attaquée. L’enfant qui avait parlé était un petit garçon malade aux joues pâles et aux côtes saillantes. Assis non loin de lui, un autre gamin le fusillait du regard. Il était vrai que les gémissements n’avaient jamais aidé à améliorer le moral des troupes.

- Ferme-la. On a tous faim ici.

- Ça suffit.

Ran s’était levée et avait rajusté la veste usée et trop grande qu’avait sur ses épaules. Le petit groupe d’enfant s’était tu, l’observant lorsqu’elle annonça avec un petit sourire :

- Je pars en chasse, comme ça on aura de quoi se payer à manger.

Il y eut un petit silence.

- Tu veux de l’aide ?

- Ça ira, merci.


Tous savaient que Ran préférait se débrouiller seule, mais cela ne les empêchait pas de poser la même question à chaque fois. Assise dans un coin, une fille aux cheveux noirs et aux allures de spectre se leva et s’approcha d’elle. Ses yeux rouges luisaient d’une lueur qui semblait faire écho à celle du crépuscule, une lueur qui avait le don de tous leur fait un peu peur.

Sauf Ran.

Ran n’avait peur de rien, c’était ce qui se disait chez les enfants des rues. La jeune fille en blanc s’arrêta à quelques centimètres d’elle, la toisant de ses yeux immenses presque pareils aux siens.

- Tu es sûre ?

La gamine haussa les épaules. Elle savait à quoi Selene faisait référence : la série de déconvenues qu’elle avait essuyé ces derniers jours l’avait épuisée. Mais la jeune fille qui venait du froid refusait de croire que cela puisse avoir un quelconque impact sur son efficacité. Du haut de ses 13 ans, elle était convaincue qu’un jour, elle pourrait conquérir le monde.
Elle n’en dormait pas.

C’était égal.

- Tu sais que je ne me ferais jamais prendre, non ?

La fanfaronnade fit sourire tous les autres enfants... mais pas Selene. Cette dernière continuait de la transpercer de son regard sérieux, un regard d’adulte. Ran ne parvenait pas à détourner les yeux. Au bout d’un temps long, silencieux, Selene fit par la prendre dans ses bras, la serrant dans une étreinte puissante, trop forte. Mais la jeune voleuse la laissa faire. Elle connaissait sa compagne depuis des mois et savait qu’elle ne contrôlait pas toujours les «élans d’affection humaine», comme elle les appelait.
Il lui semblait que le regard de son amie était redevenu vague lorsqu’elle la lâcha.

- Ne meurs pas.

- Je ferai de mon mieux !


Sur cet échange de mots solennels, Ran salua le petit groupe d’un geste et quitta en quelques pas l’impasse qu’ils occupaient en attendant de retrouver un logement désaffecté. Cette bande d’enfant ne s’était formée que par nécessité, pourtant la jeune fille se retrouvait à les apprécier de plus en plus jour après jour.

Alors qu’elle parcourait le quartier prolétaire, se rapprochant des docks, Ran gardait les yeux levés vers le ciel. En ce jour d’octobre, elle voulait accomplir une action de valeur. Un vol efficace qui regonflerait son égo malmené par la réaction des marins à son égard.

C’était en arrivant en Angleterre après des mois d’errances qu’elle les avait vus pour la première fois. Les silhouettes élégantes de ces navires qui quittaient les mers pour le Ciel. Bouche bée, incapable de détacher le regard des fiers bateaux volants, elle avait senti les larmes couler sur ses joues alors qu’une émotion indéfinissable s’était brutalement emparée d’elle. Et à l’intérieur de son âme avait rugi l’Appel, l’envie de plus, toujours plus.

L’envie de toucher le Ciel.

Alors elle avait cherché. Elle s’était proposée à tous les aéronautes qu’elle croisait, abandonnant sa fierté, suppliant pour une petite place à bord. Mais même les équipages incomplets n’avaient pas voulu d’elle.

« C’est bien connu, les femmes portent malheur. »

Elle n’était pas au courant, mais tout le monde avait eu l’air de s’entendre sur ce fait. Et cela avait duré des jours et des jours. Pour l’envol, elle avait oublié le vol, s’engageant dans une quête fiévreuse et allant même jusqu’à négliger ses pairs. C’était Selene qui l’avait forcée à prendre du repos, la gardant auprès d’eux jusqu’à ce qu’elle se résigne quelque peu.
Elle n’abandonnait pas cependant, mais son groupe avait eu besoin de leur voleuse la plus talentueuse. Ran avait donc ravalé sa ferveur et avait recommencé à voler. C’était souvent hasardeux, elle avait failli se faire prendre plusieurs fois mais pas ce soir.
Ce soir, tout serait parfait. Elle reviendrait avec une jolie bourse de pièces d’or auprès des gamins. Et ils mangeraient tous à leur faim, même le petit malade que la fièvre rendait vorace.

La taverne était bondée, occupée par une nuée d’hommes bruyants, de tous âges et classes sociales. Ran entra discrètement, personne ne fit attention à elle. Faisant quelques pas sur le côté, elle observa les tables avec attention avant de bloquer son regard sur une table située non loin du centre de la pièce. C’était risqué, mais il y avait là une occasion qu’elle ne pouvait pas louper.

L’homme - plutôt riche d’après son estimation - était à une table avec trois autres clients. Il avait laissé sa bourse suspendue au sommet de sa chaise, contre une cape dont il s’était également délesté. L’enfant observa la disposition du local : il lui suffirait de s’emparer rapidement de l’argent en traversant la salle et de le cacher sous son manteau. Elle était petite et rapide, personne ne ferait attention à elle. Certes, la localisation de la table ciblée n’avait rien d’idéal mais c’était là la seule variable problématique de son plan. Rien qu’elle ne pouvait gérer et au pire... elle fuirait.

Elle inspira. Une fois, deux fois. Puis, sans réfléchir plus, elle avança d’un pas déterminé vers la table.

Tout se déroula extrêmement vite. Alors qu’elle s’emparait du cordon de la bourse, une grosse main se plaqua contre la sienne, entourant son poignet avant de la soulever sans aucun problème.

- Hé !

Le propriétaire s’était levé, la soulevant à la hauteur de son visage. Se débattant avec une vivacité peu commune, Ran le fixa d’un regard farouche.

- Lâchez-moi !

- Parce que tu crois que je ne t’ai pas vue faire, espèce de voleuse ?


Il avait l’air furieux. L’enfant déglutit, se débattant de plus belle. Peine perdue, ses pieds ne touchaient pas le sol. De sa main libre, elle tenta de griffer la grosse patte qui la retenait.

- J’ai rien fait ! Lâchez-moi !!

Elle n’eut pour réponse qu’un rire cinglant. Les trois compères de l’homme qu’elle avait tenté de voler l’observaient avec un amusement qui n’avait rien de rassurant. Personne ne s’était levé, mais tout le monde les regardait. Prise d’un élan de panique, Ran laissa échapper un grognement. Si elle griffait le visage de l’homme, il y avait peut-être une chance qu’il la lâche ?

- N’y pense même pas.

Etait-elle si transparente que ça ? D’un ton moins strident, tentant de l’attendrir, Ran se fit suppliante.

- S’il vous plaît...

- Tu sais ce qui arrive aux parasites dans ton genre ?


Oh oui, elle le savait. Incapable de retenir un cri, l’enfant tenta de blesser son agresseur. Ce dernier esquiva ses coups avec une nonchalance qui la heurta (était-elle donc si faible que ça ?). Ran avait entendu la punition qu’on infligeait aux voleurs, elle ne voulait surtout pas que cela lui arrive. Elle se débattit encore plus. Comme une possédée, un animal que l’on conduisait en cage. N’y avait-il donc personne pour l’aider, faire preuve de compassion ou même pour croire à l’innocence qu’elle clamait à tort ?

Elle se figea, épuisée, abattue, les yeux emplis d’une lueur de panique. Elle ne pouvait pas croire que tout se terminait de cette façon. Ce n’était pas comme ça que son histoire devait s’achever. Un frisson de désespoir parcourut son échine, secouant son âme enserrée par la peur. Elle ne pouvait pas mourir ainsi, pas avant d’avoir vu le Ciel de plus près.


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Mistral Despair
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Jeu 26 Juin - 0:21










Dans la taverne portuaire, l'alcool, les cartes et la jeune sommelière passaient de mains moites et mains souillées. Le vacarme faisait que l'on devait crier toujours plus fort pour se faire entendre et l'odeur épicée du tabac masquait à peine la crasse des marins et la puanteur du bord de mer en milieu industriel. Mais c'était bien l'idée du lieu; liberté et libertinage dans le fog des quartiers malfamés de Liverpool.

Le Capitaine, lui, ne goûtait que peu de ces grossier plaisirs, d'ailleurs il méprisait les porcs humains qui ne savaient pas se tenir et laissaient leur animalité les réduire à l'état de bestiaux en public. Le seul abandon autorisé se faisait dans l'intimité et il aurait du être interdit d'exposer celle-ci aux yeux des autres.
Être spectateur de cette décadence le confortait pourtant dans sa décision que jamais il n'en ferait partie et que sa place se trouvait loin de cette bière brute et des manifestations gastriques de soûlards.
Néanmoins il aurait été injuste de sa part de cracher totalement sur cette vie. Depuis qu'il avait acheté son navire et engagé son équipage il se trouvait plus épanoui qu'avant. Il avait enfin des responsabilités et pouvait forger ses talents de meneur sur ses pirates avant de viser plus haut.

Soudainement l'attention générale fut attirée vers le centre de la pièce ; Mistral suivit le mouvement et son regard convergea vers un trentenaire solidement bâti et habillé avec un certain faste. À son accent et sa manière de se prendre pour un homme de loi, il aurait parié sur un capitaine de frégate. Peut-être même un navigateur des mers qui avait un ego à soigner ainsi entouré d'aéronautes plus sophistiqués et utiles qu'il ne pouvait prétendre l'air ainsi soumis à la gravité et l'eau.
À bout de bras le marin tenait une jeune fille très mince aux cheveux noirs qui se débattait comme une diablesse pour échapper à sa poigne d'acier. Deviner le pourquoi du comment n'avait rien de difficile. Elle était sale et amaigrie, et Despair avait aussi vu en entrant l'argent de l'anglais inconscient exposé à tous sur le dossier de sa chaise.

L'accident se serait clos pour lui et il aurait laissé les choses suivre leur cours s'il n'avait pas aperçu d'abord le visage de la voleuse à travers ses mèches sombres et fileuses. Ni enfantine ni complètement femme, elle avait les traits fins et délicats sous sa peau pâle et de grands yeux à peine bridés, apeurés et noirs comme les tréfonds d'une cale. Si on grattait la saleté, elle était pour sûr aussi belle et parfaite qu'une fille de sang. Toute entière elle était un subtil mélange des détails qu'il avait préféré chez les autres.
Et puis alors qu'il allait boire un coup et s'éloigner de ces dangereuses pensées, le bourreau de la gamine lui décocha une gifle qui boursoufla sa lèvre en continuant de la menacer de choses qui sous l’ébriété avaient de moins en moins à voir avec la justice.
Mistral tenta vainement de résister mais voir une telle perfection abîmée lui causait un mal physique et il avait presque des haut-le-cœurs à la perspective d'une pureté gâché par le détestable anglais.

Dans son ample inconfort il avait du faire un mouvement involontaire car son quartier-maître – un danois d'une quarantaine d'années – posa une main sur son avant-bras et lui dit d'un ton bas << Laissez les choses se faire, Capitaine. C'est le Général Charles Westsburgh, il est agréé par la royauté et ne supporte pas les aéronautes. Vous attireriez trop l'attention sur nous. >>

Ah, il avait vu juste avec ses soupçons. Mais cela ne fut pas suffisant pour que son besoin d'intervenir s'envole (il n'avait pas non plus d'ordres à recevoir) et Despair se leva, une partie des regards se tournant vers lui dans la foulée. S'approchant lentement du fameux Westsburgh et le saisissant par le velours de sa veste, il dit d'un ton égal quoiqu'on pouvait goûter l'arrière-goût piquant de fureur << L'argent est dans ta poche, sombre idiot, pas la sienne. >>

Avec un charme tout anglais, le marin lui cracha dessus un mélange de salive et de résidu de whisky qui alla s'écraser avec toute l'élégance du mollard contre le voilage de coton de sa chemise. << Le ciel te fait croire que tu peux prendre de grands airs avec moi blanc-bec ? >> il secoua violemment la fragile créature qu'il tenait toujours par le bras avant de la lâcher sur le sol et de saisir à pleine poigne ses longs cheveux noirs. Ce qui d'une façon inconsidérée enragea Mistral. << Je punirais cette garce comme il me le plaira >>

Le jeune homme glissa discrètement une dague de sous ses vêtements et l'appuya contre le pantalon du général << Tu me parais bien certain de tes capacités, Charlie. Les dames sont bien plus exigeantes de nos jours que du temps des voiliers. >>

<< BY ST. BOOGAR AND ALL THE SAINTS AT THE BACKSIDE DOOR OF PURGATORY! You little bastard ! >> il lâcha l'enfant et fonça sur lui << Je vais t'arracher les yeux et les- >>

Il ne finit jamais sa menace dans un mouvement souple Despair le déséquilibra et parvint d'une manière ou d'une autre à lui clouer la main à la table de sa dague. Ce qui lui amena un fort sentiment de satisfaction et fit exploser la taverne. La plupart de ses pirates se mirent en travers du chemin des hommes de Westsburgh, pendant que son quartier-maître le tirait en arrière avec force. Il parvint juste à saisir le bras de la gamine.

<< Ah Capitaine, Hvis nogen havde fortalt mig, at jeg ville møde dig i dag, var jeg blevet i min seng. >>

Mistral ne comprenait pas le Danois mais il devinait qu'il ne s'agissait pas d'une déclaration d'amour. Peu importait, l'adrénaline et la folie lui empêchait tout remord. Et puis à quoi servaient les pirates sinon commencer les rixes ? << Rassemble les hommes, Jørgen. On pissera sur Liverpool et Westesburgh cette nuit. Décollage dans deux heures. >> Reportant enfin son attention sur sa protégée qui lui arrivait à peine à la poitrine il s'adressa à elle << Suis-moi, petite. On doit filer d'ici. >>

Sans attendre son véritable il l'entraîna à sa suite dans les rues remplies de brouillard salé -ce qui l'arrangeait plutôt. Il faisait plutôt frais et leur souffles dessinaient de la buée supplémentaire dans l'air, mais le français préféra ne prendre aucun risque en leur faisant faire un détour avant de finalement aider l'adolescente à grimper sur le corps de sa Veuve. Traversant le pont laqué de nuit avec elle, il les fit entrer dans sa cabine, prenant garde à s'assurer que la porte était bien fermée au cas où on viendrait les traquer, même s'il en doutait. Il n'avait pas commis de crime majeur.

Son regard dériva sur le visage de la fille, éclairé d'orange par la flamme de la lampe à pétrole. Un peu de sang tachait son menton et le côté droit de son visage était tuméfié. L'acte de l'anglais d'avoir abîmé une si parfaite innocence était impardonnable. Prenant une longue inspiration, il se détourna vers une petite commode d'où il sortit un mouchoir immaculé et un peu d'alcool fort ainsi qu'un onguent cicatrisant. Il posa le tout à côté d'une miche de pain, de viande séchée et de quelques pommes sur une petite table clouée au sol. Il aurait voulu la soigner lui-même, mais elle avait été malmenée par un homme à peine une heure plus tôt et son but n'était pas de l'effrayer << Il y a de quoi te soigner ici, et bien sûr tu peux manger à ta faim. >> il alla s’asseoir dans un fauteuil lui aussi solidement fixé aux planches (il détestait le désordre que mettaient les tangages) après s'être saisi d'une pipe délicatement ouvragée et d'un peu tabac. Tout en la fourrant il poursuivit << Pour toi comme les autres je suis le Capitaine Despair, mais si tu préfères tu peux m'appeler Mistral quand ils ne sont pas là. Là tu es sur la belle Vedova Noire et lorsque nous volons c'est avec un pavillon noir. >> glissant l'embout de la pipe entre ses lèvres il l'alluma de son briquet à amadou avant d'en tirer une bouffée à l'odeur agréable tout en observant la gamine à travers la fumée, un sentiment qu'il n'avait plus éprouvé depuis plusieurs années dans les veines << Mais parle-moi un peu de toi. Commence par ton nom. >>






Dernière édition par Mistral Despair le Mar 19 Aoû - 11:39, édité 1 fois
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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Jeu 26 Juin - 20:43







Ran continuait de se débattre, plus par panique que par réel espoir qu’il ne la laisse partir. Un instant l’enfant se maudit pour son audace : pourquoi n’avait-elle pas accepté de l’aide quand les autres le lui avaient proposé ? Pourquoi avoir insisté pour se rendre dans une taverne aussi fréquentée et surtout... pourquoi avoir agi dans la précipitation ? Elle n’eut pas le temps de se tourmenter encore, une gifle qui l’aurait envoyée dans le décor si elle n’avait pas été suspendue vint mettre un terme à ses pensées. Portant machinalement la main à sa joue, elle fusilla son agresseur du regard, retenant des larmes de douleur et de rage.

L’homme aurait sans doute continué si quelqu’un n’était pas intervenu, détournant son attention et celle de Ran par la même occasion. C’était un homme de haute stature aux longs cheveux noirs. Toujours maintenue en l’air, la jeune fille s’immobilisa : une telle intervention était providentielle, inespérée. Salvatrice.

Peut-être pourrait-elle se servir de la brèche que créerait ce nouvel imprévu pour s’échapper. Ran ne bougeait plus, bien que son bras et son visage la faisaient souffrir : elle écoutait ce qui se disait, elle était attentive aux moindres gestes.

- Le ciel te fait croire que tu peux prendre de grands airs avec moi blanc-bec ?

Ses yeux noirs s’agrandirent sous le coup de l’étonnement : le ciel, il avait bien parlé du ciel ? A nouveau elle n’eut guère le loisir de poursuivre ses réflexion : l’homme fortuné la secoua avec violence avant de... la lâcher. Elle tomba misérablement au sol et fut saisie par les cheveux alors qu’elle tentait de s’éloigner. La jeune voleuse eut un gémissement de dépit, cherchant des yeux n’importe quel objet tranchant qui serait à sa portée. Poignard, couteau... tout conviendrait tant qu’elle pourrait se trancher les cheveux avec. Elle pourrait se dégager ainsi et puis... les cheveux repoussaient.

Pas les mains.

Il y eut un nouvel échange de parole. Distrait par la remarque de l’aéronaute aux cheveux noirs, le client désormais furieux fonça vers lui, lâchant Ran qui pourtant ne pensait plus à partir. Hypnotisée par le spectacle qui se déroulait devant ses yeux, elle vit la main de celui qui l’avait malmenée se faire transpercer et éprouva une satisfaction aussi sombre que sauvage d’être vengée ainsi. Aussitôt, en réponse à ce geste, d’autres hommes se levèrent, prêts à se battre. La jeune fille s’apprêtait à filer lorsque quelqu’un l’attrapa, la tirant vers lui. Elle se raidit puis reconnut celui qui avait pris sa défense. Toujours incapable de dire un mot, comme submergée par la vague de violence et de tension qui avait pris possession des lieux, elle ne put qu’acquiescer lorsqu’il lui demanda de le suivre. Ils s’éclipsèrent rapidement, quittant le bouge qu’elle avait mis à sac sans même en avoir eu l’intention.

La nuit était tombée sur Liverpool, nimbant la ville d’un voile sombre que transperçait parfois à travers le brouillard le halo luminescent de quelques réverbères. Accrochée à son sauveur comme à une bouée, Ran tentait d’ignorer les différents signaux de douleur que lui envoyaient son corps. Ses pensées cognaient contre les parois de son crâne, résonnant comme une litanie langoureuse, une berceuse obsédante.

Tu serais morte à l’heure qu’il est s’il n’avait pas été là pour te protéger.

Elle se rapprocha instinctivement de lui, encore sous le choc. Son esprit subissait le contrecoup du stress et de la peur : il fallait dire que jamais, même durant ces mois d’errance, Ran ne s’était retrouvée aussi proche de la mort. Elle voulut briser le silence mais s’en trouva incapable : les mots se bousculaient dans sa gorge et semblaient s’évaporer à chaque fois qu’elle tentait de parler. Figée dans son mutisme, la jeune fille se contentait de maintenir l’allure.

Le vaisseau, élégant et imposant, se détachait des autres par sa somptueuse couleur plus noire que la nuit elle-même. Ran l’observa avec l’impression d’être dans un rêve. Tout cela était tellement beau, tellement... providentiel. Ses deux yeux couleur de pétrole papillonnaient avec ferveur, la jeune voleuse dévorait tout du regard alors que son allié inattendu l’aidait à monter à bord. Il l’entraîna dans une cabine décorée avec goût, lieu qu’elle observa de la même manière qu’elle avait observé le reste. Mais elle oublia bien vite la décoration lorsqu’elle repéra la nourriture qui était disposée sur la table.

La faim se rappela à elle avec une force qui occulta toute les autres sensations. S’entourant le ventre de ses deux bras, elle crut avoir mal entendu lorsque son «hôte» s’adressa à elle.

- Il y a de quoi te soigner ici, et bien sûr tu peux manger à ta faim.

- Sérieusement ?

Ran grimaça devant la stupidité de sa propre réplique. Elle hésita une seconde puis s’empara rapidement des victuailles avant de les dévorer avec la hâte d’un animal qui chipe un morceau de viande et craint qu’on ne le lui force à recracher.

Elle entendit son interlocuteur se présenter alors qu’elle mangeait avec un bonheur qu’elle ne cherchait pas à cacher. Sans cesser de le dévisager de ses grands yeux obscurs, elle hocha lentement la tête. Mistral Despair... c’était un nom étrange, peu commun, qui dégageait une sorte de majesté sombre, presque sauvage. Lorsqu’elle avait entendu le nom de Selene pour la première fois, Ran avait eu la même impression. Elle termina son repas et s’occupa avec efficacité de sa lèvre ouverte, la désinfectant avant de passer l’onguent. A force de voir sa grand-mère s’occuper d’elle lorsqu’elle rentrait de la chasse, la jeune fille avait fini par comprendre comment s’y prendre. Elle déposa le matériel de soin sur la table, sans quitter le Capitaine des yeux. Elle savait qu’il lui avait posé plusieurs questions mais éprouvait le besoin d’exprimer sa reconnaissance au préalable. Ainsi la fille aux cheveux noirs joignit ses mains devant sa poitrine et s’inclina brièvement, lançant un solennel :

- Merci. Merci infiniment de m’avoir sauvée, Capitaine.

Bien qu’elle connaisse suffisamment bien l’anglais, son ton était teinté d’un accent oriental indéfinissable, mélange de russe et de japonais.

- Je suis Ran. Ran Harumiya. Je...

Elle n’avait pas grand chose à dire de plus. Baissant les yeux, elle se mordit la lèvre. Tic stupide : elle sentit le goût de l’onguent mêlé à celui du sang passer sur sa langue.

- Je n’ai pas de maison. Je vis dans les rues avec d’autres enfants. Et, d’habitude, je suis une bonne voleuse.

Elle ne s’en vantait pas d’ordinaire, mais elle se doutait bien que le responsable d’un vaisseau pirate devait en avoir vu d’autres. Ne sachant quoi dire d’autre, elle resta immobile, se massant l’épaule avec application. Elle n’était pas mal à l’aise, mais elle n’avait pas l’habitude que l’on se montre aussi généreux avec elle.

A vrai dire, Ran avait de la peine à croire ce qui lui arrivait. Elle sourit un peu dans la semi-pénombre de la cabine, ajoutant à la lueur de la lampe de nouvelles ombres qui vinrent trancher avec la pâleur délicate de sa peau.


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Mistral Despair
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 28 Juin - 0:36











Bouchée après bouchée, Mistral observait la jeune fille manger ses victuailles avec une étrange satisfaction. Elle était plus maigre que mince et savoir que se serait sa nourriture qui allait fortifier ces os fragiles et remplir de rosé les joues creuses lui faisait encore plus plaisir. Mais bien sûr il était un homme d'une discrétion exemplaire et tout ce qu'elle aperçu lorsqu'elle leva enfin les yeux de son festin fut son sauveur en train de tirer les yeux à demi fermés et à bouffées entachés de langueur sur le bois précieux de sa pipe.

Ensuite, et comme si elle agissait exprès pour le combler davantage, elle se soigna avec un soin scientifique ; barbouillant sa lèvre délicate d'onguent blanc qui s'alliait merveilleusement bien à son teint d'albâtre. Lui qui méprisait Dieu pria la nature pour que l'entaille guérisse vite et qu'elle retrouve sa perfection au plus tôt.

Il attendit avec patience qu'elle lui réponde, ou du moins qu'elle obtempère à sa demande et lui dévoile son nom. Sa volonté n'était pas de la brusquer alors il agirait au fil du rythme qu'elle lui donnerait. De toute manière elle ne tarda pas à répondre à ses attentes, juste après l'avoir remercié d'une manière si élégante qui le fit sincèrement douter sur le faire qu'elle aie toujours vécu dans la rue. Son intérêt pour la gamine s'éveilla encore davantage à l'idée qu'elle puisse posséder un sang moins bâtard qu'il ne l'avait supposé. L'oeil allumé derrière la fumée de son tabac, il contempla avec curiosité sa courte présentation.

La voix exotique – il ne parvenait pas à situer clairement son accent – elle entama << Je suis Ran. Ran Harumiya. Je.. >> ses yeux se mirent à fixer le plancher de bois << Je n’ai pas de maison. Je vis dans les rues avec d’autres enfants. Et, d’habitude, je suis une bonne voleuse. >>

Posant la pipe qu'il tenait toujours entre ses doigts – il était lassé de fumer – Despair réprimanda doucement sa protégée << Tu as en effet agi stupidement ce soir. >> néanmoins sans cela il ne l'aurait probablement jamais croisée. Il ne savait pas encore si c'était quelque chose de positif ou non. << Mais bien sûr la faim est un motif suffisant. >>

Il se leva ensuite de son siège et se dirigea d'abord vers elle. Puis posant une seconde la main sur son bras, il dit << Dans tous les cas, petite, ce fut un honneur d'être ton allié. >> il n'avait pas dit ''sauveur'' parce que le terme lui paraissait pour l'instant un peu redondant. Puis, luttant contre l'envie qu'il avait de toucher ses longs cheveux noirs d'une teinte si semblable aux siens ou de remettre un peu de crème sur l'entaille qu'elle avait lavée d'un coup de langue, le Capitaine s'en alla ranger ses holsters et l'un de ses pistolets dans la commode. Il laisserait le deuxième sur le dessus au cas où une mauvaise surprise viendrait les déranger. Tout en défaisant les sangles en cuir qui barraient sa chemise, il poursuivit << Ran. Je vais te faire une proposition honnête. Travaille pour moi et je t'offre une place ici, dans mon équipage. >>

En toute sincérité, il grinçait des dents d'imaginer ces mains d'enfant s'affairer sur le pont ou dans les cordages. Mais il ne pouvait pas non plus lui offrir le gîte et le couvert gratuitement sur un vaisseau pirate. Cela aurait paru inconsidéré. Mistral se retourna vers la jeune fille, avec sa silhouette frêle et sa beauté pure mais sale elle lui faisait penser à une précieuse fleur qu'on aurait piétinée mais qui avec un peu d'aide pourrait flamboyer à nouveau. << Te faire une place parmi les hommes ne sera pas facile, mais tu pourrais voler loin de Liverpool et sa fange. Qu'en dis-tu ? >>







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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 29 Juin - 1:20






En entendant la réprimande du pirate, Ran se sentit blessée. Elle voulut répliquer mais se tut : Despair n'avait pas tort. Aveuglée par son besoin de réussir une action d'éclat, elle avait agi dans l'urgence et s'était fait prendre. S'il n'était pas intervenu, elle aurait sans doute fini les mains tranchées, à se vider de son sang au coin d'une ruelle. La jeune fille secoua la tête comme pour balayer cette image.

Lorsque Despair adoucit sa réprimande en disant que la faim justifiait sa précipitation, Ran ne s'en trouva de loin pas soulagée. Levant la tête, la voleuse lutta contre l'envie de demander à son bienfaiteur ce qu'il connaissait vraiment à la faim. Tout ce qu'elle avait vu, de l'état du vaisseau jusqu'à l'ameublement même de la cabine dans laquelle ils se trouvaient, suggérait un faste auquel elle n'était pas habituée. Elle avait toujours vécu une vie simple, même la maison dans laquelle elle avait connut ses premières années était cernée par la neige et percée de courants d'air.

Le Capitaine s'approcha d'elle et posa la main sur son bras. Ran leva la tête. Il était grand, bien plus grand qu'elle. Cela ne l'empêcha pas de soutenir son regard.

- Dans tous les cas, petite, ce fut un honneur d'être ton allié.

Elle hocha la tête, la gorge serrée.

- Merci encore d'avoir pris ma défense.

Sans plus rien ajouter, la jeune fille observa l'homme qui l'avait tirée d'affaire se débarrasser de ses armes. Le stress avait fait place à la fatigue, elle peinait même à tenir debout. Sans plus de paroles sur lesquelles se focaliser, son esprit vagabondait entre les rues sales de Liverpool et la taverne où elle avait été humiliée devant tous les hommes présents. Qui des clients avaient pu apercevoir son visage ? Elle ne pourrait sans doute plus y retourner...

- Ran.

Elle releva la tête, interpellée, une lueur d'attention brillant désormais dans ses yeux.

- Je vais te faire une proposition honnête. Travaille pour moi et je t'offre une place ici, dans mon équipage.

Elle resta interdite, les pupilles comme agrandies sous l'effet de la surprise.

- Que... quoi ?

En observant la vive surprise qui l'avait pétrifiée, on aurait facilement pu croire au premier abord que l'idée la répugnait. Pourtant ce n'était pas le dégoût qui avait envahi l'épiderme de la jeune fille, mais une vague de joie. Car cette proposition-là, elle en avait rêvé. Depuis le jour où elle avait comprit qu'il y avait des hommes capable de s'envoler vers les étoiles, elle avait rêvé sans cesse d'être parmi eux, d'avoir sa part de Ciel également. Ceux qui volaient se libéraient des lois, soumis aux seuls courants aériens et au froid des hauteurs. C'était plus fort qu'elle, Ran sentit des larmes flouer sa vision. D'un geste presque rageur, elle les essuya avec son bras. L'altercation avait plus affecté ses nerfs que prévus, elle s'en voulut de se montrer si faible.

- Te faire une place parmi les hommes ne sera pas facile, mais tu pourrais voler loin de Liverpool et sa fange. Qu'en dis-tu ?

Ran ne répondit pas tout de suite, occupée à refouler l'eau stupide qui menaçait de cascader de ses yeux. Maintenant que son rêve était à portée, la méfiance l'étreignait soudain. Tout cela était si bienvenu, si providentiel. Qu'avait-il donc vu en elle pour qu'il lui fasse une telle proposition, elle qui n'était finalement qu'une bouche de plus à nourrir ? Elle renifla puis baissa la tête, laissant ses cheveux cacher un instant son visage encore tuméfié. Existait-il vraiment des gens aussi bons, prêts à vous donner une seconde chance, capables de voir au-delà de la misère et de la crasse ? Ran voulait y croire. Elle voulait tant que cela puisse exister, qu'elle aie en face d'elle un homme qui était de ceux qui savaient se montrer bons.

Voler à bord de la Vedova Noire, c'était vivre plus libre qu'elle ne l'avait jamais été. Elle voulait y croire, croire que la Faim saurait se satisfaire de ça et qu'elle pourrait enfin dormir à nouveau. Elle voulait tant y croire que cet espoir réchauffait son cœur glacé.

Ces mois d'errance n'auront pas été vides de sens puisqu'ils lui avaient permis de faire la connaissance du Capitaine Despair. Sous l'effet de cette conviction ainsi que celui de la chaleur qui agissait sur elle, Ran releva la tête.

Elle hocha la tête, laissant un sourire éclatant de bonheur étirer ses lèvres que le sang avait rendues un peu plus rouges.

- J'en serai honorée !

Sentant que les larmes qui imbibaient ses prunelles risquaient de couler, elle les essuya de ses poings serrés. Bon sang, elle s'en voulait d'être tant affectée par quelque chose qui - au final - ne s'était même pas produit. Même pour elle, c'était trop d'émotions pour une journée.


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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Ven 4 Juil - 0:04









Ces regards qui évaluaient avec le mépris du jaloux vos vêtements, votre mine et l'apparente richesse que vous dégagiez, Mistral les connaissait bien. Il y avait déjà eu droit et la gamine lui en avait jeté un similaire lorsqu'il avait parlé de la faim. Bien sûr, il avait toujours pu manger à satiété mais il leur aurait volontiers expliqué à tous qu'il existait d'autres famines que celle du ventre toutes autant dures à supporter. Elles tuaient juste un peu plus lentement mais avec davantage de sadisme.

Enfin, après tout le fait qu'elle le considère comme un vieux bourgeois – ce qui était une insulte en soi puisqu'il possédait le sang noble, rien à voir avec ces nouveaux riches si vulgaires – ne sembla pas l'influencer beaucoup puisqu'il sentit le vif intérêt de Ran lorsqu'il lui proposa une place à ses côtés. En vérité cela le soulagea, il ne savait pas ce dont il aurait été capable si elle avait refusé son offre. Il n'aurait tout de même pas pu redonner à la jungle urbaine une si belle et fragile créature.

Soudain, des larmes retenues que le Capitaine trouva magnifiques vinrent troubler les yeux de la jeune fille, rajoutant des étoiles à leur noirceur. Un sourire étira à peine ses lèvres à cette vue et il croisa les bras tout en s'appuyant avec nonchalance sur le rebord de la coiffeuse qui ornait l'un des murs de sa cabine. Un meuble qu'on aurait pu qualifier de féminin mais qu'il trouvait fort à sa place ici. Il l'avait pris à un vaisseau Boer au retour d'Afrique du Sud, tout près du Cap-Vert. Son style colonial lui avait plu et puis il aimait bien les miroirs. De plus cet abordage aux tonalités afrikaans étaient l'un de ses premiers, la coiffeuse était un souvenir.
Observant l'enfant qui semblait à moitié morte de fatigue mais semblait heureuse comme s'il venait de lui offrir la lune – ce qui n'était pas entièrement faux – Despair songea qu'il était fâcheux que toutes les choses ne soient pas aussi immuables que le bois.

Le visage autant rayonnant que tuméfiée, sa petite protégée s'exprima enfin << J'en serai honorée ! >>

Tellement de ferveur et d'émotion dans sa voix, même lui n'en demandait pas tant. Mais à ce stade il prenait bien tout ce qu'elle acceptait de lui donner. Après quelques secondes à la fixer en silence comme s'il pesait le pour et le contre alors qu'il savait qu'au final son inconscient ne lui laissait pas le choix, Mistral se redressa et fit quelques pas vers la vagabonde au traits racés et lui dit avec bienveillance << Parfait. Il reste encore quelques détails à voir mais tu dois être épuisée alors nous attendrons demain. >> il fit une pause pour aller rabattre en arrière les draps propre du lit et poursuivit aussi altier que chevalresque << J'ai encore plusieurs affaires à régler dehors, tu n'as qu'à prendre ma cabine pour cette nuit. >>

Le jeune homme hésita un instant puis détacha un petit fourreau dans lequel dormait la jumelle de la dague dont il s'était servi contre Charlie et s'accroupit devant Ran. Dans cette position il devait un peu lever la tête pour la regarder, mais c'était tout autant bien de se mettre en retrait lorsque vous tendiez une arme à quelqu'un d'effrayé. Prenant délicatement la main de la gamine en coupe avec la sienne il la leva à l'horizontale et déposa le morceau de cuir en travers. Il n'aimait pas trop l'idée de la savoir avec une arme blanche entre les doigts mais c'était une option préférable à celle de l'imaginer sans défense pendant qu'il serait sorti. Il lâcha sa main avant que le contact ne passe de légèrement trop poussé à étrange puis s'expliqua, s'inspirant des yeux toujours humides de la fille << Les couteaux sont plus doués pour faire couler les larmes que pour les essuyer. Utilise celui-ci pour te réconforter en voyant celles de tes ennemis. >> il se releva et ajouta << Tu peux garder celui-ci. Considère-le comme ton premier accessoire de pirate. >>






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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 5 Juil - 18:25






Peinant toujours à contenir son émotion malgré le fait que ses larmes aient cessé de couler, Ran ne put que faire un petit mouvement de tête lorsque le capitaine lui proposa de dormir dans sa cabine. Les sanglots et frayeurs du jours l’avaient complètement épuisée, dans son état actuel elle aurait même accepté de sommeiller dans la cale entre deux caisses.

Elle essuya une fois de plus les larmes qui avaient manqué d'inonder son visage, passant la main sur sa joue encore brûlante. Le pirate qui l’avait sauvée vint se mettre à sa hauteur avant de déposer une arme dans sa main. Par réflexe, la jeune voleuse plia les doigts autour du fourreau pour s’assurer une meilleure prise. Bien que Ran possède en elle le pouvoir de mille hivers, sa grand-mère avait insisté pour qu’elle sache se servir d’une lame, estimant qu’il était crucial pour sa petite-fille de savoir se défendre par tous les moyens possibles.

- Les couteaux sont plus doués pour faire couler les larmes que pour les essuyer. Utilise celui-ci pour te réconforter en voyant celles de tes ennemis.

La jeune fille hocha la tête, plus émue qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Alors qu’elle serrait la dague contre elle comme un enfant enlacerait sa peluche favorite, Despair reprit :

- Tu peux garder celui-ci. Considère-le comme ton premier accessoire de pirate.

- ... merci. Je... je ferai de mon mieux.

Elle voulut dire autre chose mais sa gorge était serrée par l’émotion. En réalité, la jeune vagabonde peinait à prendre entière conscience de l’instant, à se méfier de la providence. Son esprit était hanté par une pensée unique, celle que peut-être cette rencontre signait la fin de ses errances. A l’idée que son rêve était en train de se réaliser, elle réprima un nouveau sanglot. Ran ne savait même pas pourquoi l’émotion l’étreignait avec tant de force, elle espérait juste qu’avec le temps elle pourrait prouver à son capitaine qu’elle n’était pas qu’une enfant effrayée.

Son capitaine. Elle resta un instant songeuse devant cette étrange dénomination puis haussa les épaules, ne sachant pourquoi ces mots la perturbaient tant. Prise d’un nouvel élan de fatigue qui balaya ses doutes et craintes restantes, elle se dirigea vers le lit qui avait été mis à sa disposition, se débarrassa de ses chaussures et de la veste trop grande qu’elle avait passé sur ses épaules et se laissa tomber plus qu’elle ne s’allongea entre les draps. La dague posée près d’elle, elle rabattit les draps sur ce corps d’enfant que la pudeur lui avait empêché de plus dévêtir et lutta encore quelques instants pour rester éveillée, oubliant jusqu’à la présence même de son sauveur.

Avant qu’elle ne sombre totalement, elle eut un sursaut. Elle avait laissé des gens à terre, des gens qui l’attendaient et qu’elle n’avait pu prévenir.

Mais son corps était lourd, paralysé par le sommeil. Ses paupières se rabattirent sur ses yeux d’encre comme des portes que l'on referme.

Elle sombra dans les ténèbres.


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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 12 Juil - 13:14












On apprend jamais à autant bien apprécier l'air nocturne que lorsqu'on a besoin de se remettre les idées en places. C'est du moins la réflexion que se fit Mistral quand la première goulée de l'air froid et vicié des docks de Liverpool lui pénétra les poumons. Ce soir la puanteur de poisson et de boue humaine était bienvenue, elle calmait le fou romantisme fleurissant de son esprit.
Quelques pas semi-précipités sur le pont le menèrent à bâbord où il s'accrocha à la rambarde mêlée de bois noir et d'acier et ferma les yeux quelques instants avant de fixer son regard sur l'eau sombre devant lui. Le ciel s'était dégagé et maintenant la lune reflétait ses rayons pâles sur l'onde fangeuse du port, embellissant la saleté.

Il détestait cet endroit, les hommes sans manières qu'il contrôlait et par-dessus tout sa propre faiblesse. Cette colère qu'il sentait bouillonnante derrière ses lèvres pincées ne lui correspondait pas et cela le dérangeait. S'il avait toujours été supérieur aux hommes qui l'entourait et qu'il les effrayait parfois c'était parce qu'il faisait partie de ceux à l'ire glaciale qui ne se laissaient pas commander par un tempérament sanguin comme la plupart des mâles. Mais voilà qu'il était fou de rage et incapable de réfléchir correctement. Ses épaules tremblaient de tension et il pouvait goûter du bout de la langue les gouttes de sueur saline sur sa bouche.

Oh, le jeune homme savait bien sans vouloir se l'avouer de quoi il en retournait mais c'était une idée moins réjouissante pour sa raison que ce que le reste de son esprit lui hurlait. De toute manière, pour ce qu'il avait jamais eu de raison...

Soudainement ses boyaux se tordirent et il cru bien régurgiter ses tripes par-dessus bord. Le goût âpre de la bile lui envahit la bouche en le faisant déglutir à répétition mais laissant au final le contenu de son estomac intact. Le coup de foudre avait toujours été cruel avec lui, il le rendait malade d'amour au sens littéral du terme. Mais bien sûr amoureux il ne l'était pas, personne n'aimait en deux heures. Et puis il n'était plus le même adolescent au cœur sensible que dix ans auparavant.
De frustration et de désespoir il donna un violent coup de pied dans la rambarde et jura sous l'impact. Néanmoins la douleur était bienvenue, elle l'aidait à penser à autre chose.
Ensuite il eut envie d'écrire, de mettre ses doutes sur papier comme il l'avait toujours fait. Pas dans l'ancien carnet parce qu'il n'était pas encore prêt à faire resurgir Mistral de Raincourt mais dans le nouveau qui était encore vierge.

Arrivé dans la cabine, Mistral comprit que sa volonté d'écriture n'avait été qu'une excuse pour revenir. Ran était endormie, les paupières closes sur un visage calme et apaisé qui n'était perturbé que par la plaie à sa lèvre (celle-ci avait d'ailleurs déjà formidablement dégonflée). Elle paraissait si menue ainsi perdue dans le flot de ses draps. Il eut envie de la rejoindre et ce rien que pour partager son sommeil en la tenant contre lui. C'était lui qui l'avait sauvée et nourrie, et il veillait de près les choses qu'il convoitait. Mais il n'avait pas le temps et ce n'était pas encore le moment.

Se dirigeant vers son armoire, il en sortit l'une de ses chemises – la plus petite qu'il avait pu trouver – et la posa au pied du lit avant de s’asseoir sur le bord, juste devant sa protégée. Elle aurait sûrement envie de se changer en se réveillant. Et puis il appréciait l'idée qu'elle porte ses vêtements. Du bout des doigts il lui caressa la joue, repoussant d'un effleurement une mèche de cheveux noirs derrière son oreille puis se releva.

Il était temps de lever l'ancre et de s'envoler vers les étoiles.







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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Lun 14 Juil - 1:01






Deuxième partie

Voici le soir charmant, ami du criminel ;
II vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.

Charles Baudelaire - Le Crépuscule du Soir

À l'avant du navire, Ran contemplait le ciel sanglant qui se reflétait dans ses yeux nocturnes, les teintant de reflets rougeâtres. La jeune fille avait déjà eu le loisir de contempler un tel spectacle deux fois, pourtant son émerveillement restait intact devant cet horizon qui ne semblait avoir de fin. Inspirant avec délice, elle ferma les yeux, laissant le vent des hauteurs caresser son visage et faire danser ses cheveux d'encre. Il faisait froid mais le froid ne l'avait jamais dérangée. L'hiver s'était installé en elle avant le jour même de sa naissance, elle avait eu le temps de s'y faire.

L'équipage de la Vedova Noire était constitué d'hommes uniquement, Ran était la seule présence un tant soit peu féminine à bord. C'était un fait impossible à ignorer quand on voyait les regards méprisants que lui lançaient les marins. Pourtant la jeune fille ne se démontait pas, ne refusant jamais d'apporter son aide à chaque fois qu'on la lui demandait et s'occupant des tâches dont personne ne voulait. Pas une seule fois depuis son arrivée on ne la vit se plaindre et cette bonne volonté commençait à avoir de l'effet sur les hommes les moins obtus. Un sourire vint fendre le visage de Ran alors qu'elle repensait à l'éclat d'admiration qu'elle avait pu détecter dans l'œil de la vigie, quelques heures plus tôt. Elle savait qu'il faudrait du temps pour changer les mentalités mais saurait se montrer patiente.

Après tout, qu'est-ce qu'était un peu de mépris lorsque l'on avait le Ciel pour soi ?

Des pas se firent entendre à quelques mètres d'elle. Ouvrant les yeux, Ran ne se retourna pas tout de suite. Elle n'avait rien d'autre à faire que de profiter des cieux en cet instant et préférait que l'on ne l'interpelle directement plutôt qu'elle ne se retourne pour se rendre compte que les pas ne lui étaient pas destinés.


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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 26 Juil - 14:52









Les songes de Mistral restaient inlassablement troublés depuis plus de trois nuits consécutives. Son esprit ne laissait jamais le sommeil entraver ne serait-ce rien qu'une seconde la torture qu'il lui infligeait. Il restait allongé nu sur le lit de sa cabine – le moindre vêtement lui donnait envie de suffoquer, les yeux fixés sur la boiserie du plafond, en essayant de se figurer des liens qui le rattacherait au dit matelas afin de ne pas céder à l'envie de faire irruption dans les quartiers de ses pirates comme un dément alors que l'aube ne rosait pas encore l'horizon le plus lointain.
Il était leur meneur ; Capitaine Despair, fléau des airs. Les hommes comme lui n'avaient pas de telles faiblesses, et il était capable de tous les surpasser. Compensant les livres de muscles avec son intelligence acérée ; il pouvait être Maître parmi les maîtres. Alors pourquoi Diable n'arrivait-il pas à s'enlever de la tête l'image de sa petite protégée couchant au milieu de l'équipage ronflant et la jalousie acide qui en décousait ?
C'était la seule et unique chose qui galopait sous son crâne depuis plusieurs jours ; l'envie impérieuse de ramener Ran ici par la peau du cou et la couper de tout autre contact que le sien. Il n'avait jamais été partageur, que cela fut jadis avec ses jouets et plus tard ses femmes ; les de Raincourt n'aimaient pas que d'autres salissent leurs possessions.

Abandonnant finalement l'idée, comme chaque fois, de fermer les yeux quelques minutes ; le français se redressa et se mit en tailleur, la peau de son ventre se plissant légèrement alors qu'il s'asseyait. Il faisait sombre et la seule chose qu'il aperçut en saisissant à l'aveuglette la bouteille de vin sur la table de chevet fut un éclair de peau pâle lorsqu'il tendit son bras. Le verre quant à lui se trouvait déjà sur les draps, vide et couché inerte sur le côté depuis qu'il avait cru sentir la torpeur l'envahir une heure plus tôt. Mais évidemment ça n'avait été qu'un fausse alerte et il éprouvait toujours le gros manque d'énergie typique de l'insomnie.
Forgé par l'habitude, Mistral parvint à verser dans la nuit une rasade de Bordeaux sans en perdre une seule goutte. Il avait beau avoir toujours été fin gourmet de vin de son pays, ce soir il buvait sans en apprécier le goût ou la texture mais juste pour être suffisamment saoul et comater jusqu'au lendemain. Pour l'instant son succès était plutôt mitigé puisqu'il avait plus envie de pleurer ou de détruire le mobilier ou les deux que de s'évanouir dans la léthargie.

Le jeune homme décida finalement qu'un peu d'air frais lui ferait plus de bien que de mal et se leva, cherchant à tâtons une robe de chambre. Il préférait éviter d'allumer une chandelle ou la lampe à pétrole de peur de croiser son reflet dans le miroir. Cela passait peut-être inaperçu ou presque lorsqu'il était habillé mais le manque d'appétit qu'il avait depuis quelques temps gravait visiblement ses marques sur son corps dénudé. Son estomac s'était quelque peu creusé et ses côtes apparaissaient plus saillantes que d'ordinaire. Pour quelqu'un d'autre, ces changements auraient paru insignifiants, mais le français refusait de se voir imparfait ; il avait peur de trouver dans la glace un souvenir de celui qu'il avait été quelques années plus tôt. Un maigre et repoussant adolescent qui n'avait pour compagnie que lui-même et sous ses ordres quelques domestiques défraîchis. Despair aurait bien accepté crever dix fois plutôt que de redevenir ce déchet charnel.
C'était aussi pour ça qu'il se refusait aux drogues qui auraient veillé à son sommeil bien plus aisément que le vin ; il avait trop peur qu'elles endommagent irrémédiablement sa beauté. Comment aurait-il ensuite pu oser mettre un pied dehors et louer la noblesse de son sang en montrant des traits déformés ? C'était impensable.

Les doigts enfin refermés sur l'épais tissu gris sombre – il s'était résigné à ne pas porter du velours devant ses hommes – il y enferma sa silhouette longiligne en nouant fermement la ceinture autour de sa taille. Comme la nuit n'était manifestement pas décidée à lui apporter conseil, au moins pourrait-elle lui offrir un peu de connaissances. Il avait noté plus tôt que le ciel était dégagé et venait de penser le moment propice à un peu d'astronomie. Le sujet l'avait toujours passionné et le télescope miniature installé à côté du gouvernail n'avait que peu servi. Cette nuit, son attention serait plus à son aise dans les constellations que dans ses pensées.



Le lendemain au crépuscule, l'humeur de Mistral s'était nettement améliorée - malgré la fatigue qui lui écrasait les yeux - comme elle l'était toujours de jour. Il avait même pu avaler un petit-déjeuner presque correct qui l'avait remis d’aplomb et permit d'enfiler ses atours de capitaine. Ou alors peut-être cela tenait-il davantage à la décision inconsciente qu'il savait avoir pris la veille alors qu'il observait les étoiles de Centaure. Il refusait toujours de se l'avouer au grand jour mais ne pourrait ignorer la chose bien longtemps. Et puis c'était un sentiment qu'il connaissait même sans l'avoir ressenti depuis plusieurs années. Il avait un goût de ''maison'', comme une odeur qui vous rappellerait celle de votre foyer d'enfance.

Chaque fois le schéma était similaire : d'abord il explosait d'émotions chaotiques, puis les déniait en tentant de les annihiler et enfin prenait son ultime décision. Cette troisième étape était la plus satisfaisante, elle apaisait son esprit de ses tourments sans queue ni tête et lui rendait le contrôle de la situation. C'était un peu comme signer un important contrat sans savoir où l'on s'engageait pour découvrir que c'est finalement nous qui avions roulé l'autre, mais la sensation multipliée à l'infini.
Il avait donc choisi d'embrasser sa folie au lieu de la combattre. Elle faisait après tout partie intégrante de sa personne, et le français ne négligeait aucun de ses aspects. Il avait bien vu comment il était malheureux lorsqu'il tentait de prétendre ce qu'il n'était pas, s'abandonner était tellement plus facile et naturel qu'il ne comprenait pas pourquoi il s'était tant battu.

Distribuant quelques ordres et le cap à tenir, Mistral s'approcha de Ran qui se tenait un peu à l'écart et posa ses mains sur les épaules frêles de la jeune fille qui lui tournait le dos. Un geste qui était davantage compatissant qu'intrusif. Le ton collant à l'attitude, il lui dit gentiment « Alors Ran ? Que penses-tu de tes premiers jours dans les nuages ? » sa voix se fit concernée « Je sais qu'il ne doit pas être facile de se faire une place parmi tous ces rustauds, est-ce qu'ils te causent des ennuis ? » Despair ne pensait pas sincèrement que l'un de ses hommes ait osé s'en prendre à sa protégée, mais il préférait s'en assurer. Dans le cas échéant il aurait au moins eu une raison pour dépiauter l'arrière-train de l'un d'entre eux et décharger un peu la haine qu'il emmagasinait depuis Liverpool.








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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 17 Aoû - 1:52






Le courant se fit plus froid, plus fort. Deux mains se posèrent sur ses épaules et une voix familière résonna dans le vent.

- Alors Ran ? Que penses-tu de tes premiers jours dans les nuages ?

Un sourire solaire vint illuminer la peau blanche de l'adolescente. Levant la tête pour croiser le regard du Capitaine, elle lui répondit d'un ton enthousiaste :

- J'adore ça ! Et puis... voler, c'est merveilleux.

Elle jeta un œil au ciel qui les cernait de toutes parts, formidablement heureuse d'en être ainsi entourée, de se sentir ainsi sans attaches comme un oiseau. La voix de Despair, plus soucieuse, se fit de nouveau entendre :

- Je sais qu'il ne doit pas être facile de se faire une place parmi tous ces rustauds, est-ce qu'ils te causent des ennuis ?

Le sourire de Ran disparut alors qu'elle réfléchissait. Non, on ne pouvait pas dire que les hommes de la Vedova Noire ne l'aie déjà insultée ou attaquée directement. Cela ne voulait pas dire qu'ils l'acceptaient pour autant : la jeune fille ne sentait que trop bien les regards méprisants qu'ils lui adressaient ou leur exaspération brutale lorsqu'elle ne parvenait pas à exécuter une tâche. Peu importait : elle n'échangerait sa place contre rien au monde. Et puis, Ran ne pouvait pas s'en plaindre : elle était une femme, et c'était bien connu que les femmes portaient malheur à bord.

Elle n'avait aucune idée de si cette affirmation était vraie, mais cela lui était égal à nouveau : elle était déterminée à se montrer si indispensable que tous ignoreraient sa condition. Et puis, ils pouvaient dire ce qu'ils voulaient mais elle se trouvait plus enfant que femme (à sa grande honte, même si Selene n'avait de cesse de lui répéter qu'elle grandirait en temps voulu).

Ran inspira.

- Non... non, tout va bien avec eux. Ils ne sont pas tous très contents de me voir à bord mais ce n'est pas grave.

Elle voulut remercier le pirate de sa sollicitude mais ne le fit pas : cela aurait été ridicule alors qu'elle passait son temps à dire merci comme un lapsus. Alors l'enfant se tut, se contentant de contempler le ciel qui saignait, saignait et saignait encore. Elle n'avait pas oublié les autres enfants laissés à terre, mais elle n'avait aucun moyen de les contacter et espérait juste qu'ils auraient la même chance qu'elle.

Alors qu'une nouvelle couche de rouge venait d'ajouter à la grande aquarelle céleste, elle se remit à sourire.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Mar 26 Aoû - 3:33









Mistral la voyait qui hésitait, la jolie courbe qui avait habité ses lèvres quelques secondes plus tôt envolée. Ce qui était d'ailleurs bien dommage. Un sourire était l'une de ses deux choses favorites sur le visage d'une fille, la seconde étant les larmes. Il n”était jamais parvenu à réellement décider ce qu'il préférait entre les deux.

Ne souhaitant pas presser sa protégée à parler, il la laissa prendre le temps de réflexion qu'elle souhaitait. Le pirate savait bien que de toute manière aucun de ses hommes n'avait osé faire quelque chose de fâcheux. Il se montrait juste un peu paranoïaque. Mais il avait toujours été comme ça; à garder jalousement ce qui lui appartenait.

Ran s”exprima finalement « Non... non, tout va bien avec eux. Ils ne sont pas tous très contents de me voir à bord mais ce n'est pas grave. »

Cette fois se fut au tour du français de sourire. Si ce n”était que ça, alors tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il dit avec attention « Les hommes sont comme ça. Ils n'aiment pas quand les femmes ne sont pas à leur place » ses doigts serrèrent brièvement la mince épaule « Mais ne t”inquiète pas, ils s'y feront. »

Ensuite et durant plusieurs minutes, ils observèrent ensemble le jour mourir peu à peu dans un bain de sang. Le Capitaine se dit d'ailleurs qu'il était définitivement grisant de voler et que le spectacle qui s'offrait à eux aurait mérité d'être peint. Rouge sur bleu et noir était quelque chose de magnifique.

Lorsque les premières étoiles apparurent, il lâcha la jeune fille et reprit ses mains pour lui « Tout cela m”a donné faim. Viens donc manger avec moi ce soir, petite. »

Sans attendre sa réponse il tourna les talons et traversa le pont. Les étoiles lui avaient fait penser à la nuit précédente, lorsqu'il s'était réconcilier avec lui-même. Il savait aussi qu'elle le suivrait, elle l'admirait trop pour refuser l”invitation. Et puis il était aussi son seul ami à bord.


♘ ♘ ♘

Assis dans son fauteuil, Mistral grignotait quelques raisins rouges et sucrés tout en observant Ran manger; il avait rarement vu une gamine avec autant d”appétit. Mais c'était plaisant à regarder, elle qui n'avait toujours que la peau sur les os. Il songea aussi avec appréciation que ses cheveux étaient plus brillants et que sa lèvre avait guérie.

Bien. Elle s'était assez empiffrée, il y avait une différence entre satiété et trop-plein. Jetant la grappe vide dans le plat à ses pieds, le français l”appela doucement « Ran ? Approches un instant. s'il-te-plaît. »

Il attendit patiemment, tout en restant confortablement assis, puis saisit le menton de la jeune fille dans la main en étudiant son visage d'un oeil attentif. Son pouce vint glisser délicatement le long de sa lèvre inférieure « Tu as vraiment un visage de poupée, je suis content que cette lèvre soit enfin guérie. »

S'appuyant à nouveau contre le dossier de son siège après l'avoir lâchée, Mistral passa les doigts dans ses cheveux sombre, les rejetant tous par-dessus son épaule, puis demanda d”une voix légèrement différente « J'aimerais que nous discutions de quelque chose. » il vint jouer avec la clé ouvragée qui pendant à son cou au bout d'un cordon (elle devait avoir été trop occupée à manger pour avoir remarqué qu'il avait clos la cabine) « As-tu déjà réfléchi à comment tu comptais me payer ta dette ? »



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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Ven 29 Aoû - 2:51





See how the child reaches out instinctively
To feel how fire will feel
See how the man reaches out instinctively
For what he cannot have

Kate Bush - Reaching Out


Elle l’avait suivie, obéissante et heureuse qu’il veuille bien de sa compagnie. Le repas s’était déroulé sans anicroche et Ran avait fait honneur à la nourriture, consciente qu’il lui fallait reprendre des forces pour cette vie nouvelle qui s’offrait à elle. Alors qu’elle finissait de manger, la voix du capitaine résonna dans l’espace clos.

- Ran ? Approches un instant. s'il-te-plaît.

Elle s’était exécutée sans une once de méfiance, s’approchant jusqu’à se tenir en face de lui. Bien que Despair soit un homme d’autorité à l’aura parfois bien inquiétante, il s’était montré bienveillant envers elle et Ran avait en retour choisi de lui accorder sa confiance. Elle n’avait jamais vraiment apprécié le contact physique, la peau trop chaude des autres et leurs attentions qui l’étouffaient. C’était un fait que même les mois dans les rues n’avaient su changer et alors que le pirate passait sa main sous son menton, cette réticence se rappela à elle.

Elle ne broncha pas. Parce que c’était lui.

- Tu as vraiment un visage de poupée, je suis content que cette lèvre soit enfin guérie.

Il la lâcha. Sans trop savoir quoi répondre à un tel compliment, la jeune fille finit par répliquer, sourire incertain aux lèvres :

- Oui, moi aussi. Et... merci.

Le regard du capitaine la perturbait, elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Elle se mordit la lèvre inférieure mais n’eut pas le temps de chercher à analyser plus son ressenti.

- J'aimerais que nous discutions de quelque chose.

Ran releva la tête, plongeant son regard dans celui de Mistral. Elle n’avait rien contre le fait de parler avec lui, bien au contraire, mais... maintenant c’était sa voix qui la troublait. Son ton avait changé, elle en était presque sûre. D’une voix peu assurée, elle répondit :

- Oui ?

L’éclat d’une clé dans la pénombre relative de la cabine attira vaguement son attention. Bien que ce détail lui reviendrait en mémoire bien des fois plus tard, elle s’en détourna pour se concentrer à nouveau sur son interlocuteur.

- As-tu déjà réfléchi à comment tu comptais me payer ta dette ?

La jeune fille se figea entièrement.

- Ma... dette ?

Une fois de plus les mots avaient dépassé sa pensée : elle savait pertinemment de quoi il parlait, puisqu’elle lui devait la vie et qu’il avait réalisé son voeu le plus cher. Pourtant elle n’avait pu empêcher ses sourcils de se froncer, son regard de se nimber d’ombre. Détournant le regard, elle répondit d’une voix hésitante :

- ... je comptais travailler ici, comme vous me l’avez proposé.

C’était là ce qu’elle s’était imaginé, qu’elle paierait cette dette à force de persévérance. Et cela semblait aller de soi...

... ou peut-être pas.

Avec lenteur, son regard revint effleurer celui du capitaine. Une expression étrange s’était peinte sur le visage de l’adolescente, mélange de suspicion et d’un espoir qui se mourrait déjà. Un sentiment insidieux s’était infiltré entre ses poumons, impression contre laquelle elle luttait pourtant, parce que c’était lui.

- Pourquoi vous me demandez ça ?

C’était lui, mais elle devait le savoir.

Même si, quelque part, elle pensait comprendre qu’elle n’aimerait pas la réponse et n’avait aucune idée d’à quel point.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Lun 8 Sep - 22:15









Le Bien et le Mal, antiques notions inventées par les même hommes qui créèrent les religions. Ceux-là même incapables de supporter le fait d'être la race supérieure en toutes choses, tellement effrayés par cette vérité qu'ils se firent eux-même esclaves de fantômes.

Ces ridicules concepts, cela faisait bien des années qu'ils avaient été rayés de l'esprit du pirate, s'ils y avaient jamais existé un jour. Il se le demandait parfois, pouvait-on naître d'un sang si pur et être néanmoins affectés d'un mal si révoltant que la peur du pouvoir ?
Possible, mais Mistral n'était pas de ces traîtres-là.

« Ma...dette ? »

Ah, Ran, petite sotte, me fixer ainsi de pupille à pupille sans la moindre des gênes. As-tu seulement idée d'à quel point tu es tentante ? À la fois pâle et sombre devant moi comme une délicieuse rose de nuit.

Oui, c'était à ça qu'elle ressemblait cette gamine, une fleur sombre sous la lune. Un fragile bourgeon dont les pétales n'étaient pas encore déployés, un pollen qu'aucun papillon n'était encore venu voler.
Il était à partir de ce moment inconcevable de résister à l'envie impérieuse qu'elle déclenchait en lui. Surtout ainsi, lorsqu'elle détournait pudiquement le regard, encore hésitante du sens véritable de ses paroles.

« ... je comptais travailler ici, comme vous me l’avez proposé. »

Un rire échappa les lèvres du Capitaine. Pas un ricanement, rien qui ne recelât en fait la moindre méchanceté. Un rire que les hommes exprimaient parfois devant une si touchante naïveté.

« Si jeune, si jeune. Mais je sais que tu n'y crois pas toi même, » ronronna-t-il d'un ton démontrant toute la douce affection qu'il éprouvait pour la jeune fille.
Un amour subite qu'au final il peinait lui-même à comprendre. C'était vrai qu'il avait toujours aimé ainsi, au premier regard. Et puis l'apparence délicate et inaltérée de Ran était tout ce qui l'avait toujours enflammé...mais qu'en était-il du reste ?

Il manquait en fait un détail essentiel; elle n'avait rien de noble ni même bourgeois. C'était une pouilleuse qu'il avait sauvée d'un soldat à Liverpool, en toute logique jamais il n'aurait du être autant affecté. Ou même, l'homme égoïste qu'il croyait être l'aurait simplement laissée crever sans ciller.
Alors pourquoi ce désir qui pulsait sous sa peau à chaque fois qu'il posait les yeux sur ce visage d'albâtre ?

« Pourquoi vous me demandez ça ? »

Pendant un instant Mistral détourna la tête, fermant les yeux, un air faussement désolé sur le visage.

« Tu ne devrais pas me provoquer comme ça, Ran » dit-il doucement, venant frotter ses tempes du bout des doigts « M'obliger ainsi à te faire comprendre, ce n'est pas raisonnable. »

Le français releva paresseusement les paupières, puis de ses mains il vint envelopper celles de sa protégée, la fixant avec assez d'intensité pour qu'elle n'ose pas lui échapper. C'était le bon moment pour sa déclaration, il n'aurait pas fallu qu'elle le prenne pour un vulgaire chien victime de ses pulsions. Il n'agissait pas sans raison.

« Ran. Je commence à t'aimer » lâcha-t-il le plus simplement du monde « Cela me ferait très plaisir que tu penses un jour pareil. » il se leva soudainement, et saisit sa gorge -sans serrer- d'une main, l'autre venant agripper ses cheveux d'ébène puis se pencha vers elle « En attendant cela serra notre petit secret. Tu ne peux pas vraiment refuser de toute façon après tout ce que j'ai fait pour toi »

L'attirant contre lui, Mistral serra la gamine dans ses bras, glissant son visage des les mèches noires et douces à présent qu'il veillait à son hygiène. Elle était si menue. Comme une enfant, ses formes repoussantes de femme n'étant pour l'instant qu'une désagréable prophétie.
Toutes les prophéties ne se réalisaient pas.

Le Capitaine chuchota intimement à l'oreille de sa jeune presque amante « Lutte si tu veux, petite, ça ne me dérange pas. Tu peux aussi pleurer, les larmes sont belles » ses doigts dans les cheveux de Ran se serrèrent légèrement contre son crâne « Mais ne crie pas. Si tu cries je ne pourrais pas être doux, et ce sera de ta faute. »





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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Mer 8 Oct - 11:52








- Tu ne devrais pas me provoquer comme ça, Ran. M'obliger ainsi à te faire comprendre, ce n'est pas raisonnable.

Elle se figea totalement, oubliant momentanément comment respirer. La sensation de malaise qui s’était glissée en elle allait en augmentant, paralysant son corps alors qu’elle semblait même incapable de détacher son regard de l’homme qui lui faisait face. Dans sa tête se battaient deux voix : une lui hurlait de fuir et l’autre de se laisser aller, de faire confiance et cette dernière sifflait comme un serpent.

Le pirate rouvrit les yeux avant de prendre ses mains dans les siennes. Au contact de sa peau, Ran tressauta puis s’en voulut aussitôt.

Petite ingrate. Il te sauve, t’accueille et tu le remercies en voulant le fuir.

Elle battit des paupières, vite comme pour chasser les larmes. Oui, la voix avait raison : elle se comportait comme une idiote. Une gamine capricieuse. Elle inspira brutalement, l’oxygène lui brûla les poumons.

Il y avait quelque chose d’anormal dans son regard, dans son attitude ce soir. Quelque chose qu’elle ne comprenait pas, qu’elle ne pouvait pas comprendre. Mais ce n’était pas une raison, se morigéna-t-elle en silence. Son envie de détaler n’avait toujours pas disparu, elle ferait avec.

La voix du capitaine résonna dans l’espace :

- Ran. Je commence à t'aimer. Cela me ferait très plaisir que tu penses un jour pareil.

Avec l’impression qu’elle n’avait jamais rien fait de plus difficile, Ran déglutit et hocha faiblement la tête. Très bien... il l’aimait. C’était normal, elle n’avait pas de soucis à se faire. Avela aussi l’aimait. Selene également... c’était... quelque chose qui se faisait. Et Ran l’aimait aussi en retour, elle en était presque sûre.

Même si - d’un seul coup - il lui faisait très peur.

Les événements s’enchaînèrent, fractures microscopiques à la surface de son esprit. Mistral se leva, elle fit un pas en arrière mais cela ne servit à rien. Elle sentit une main contre sa gorge, une autre dans ses cheveux. Un voile de peur primaire lui passa devant les yeux, lorsqu’il disparut elle ne voyait plus que le visage de l’homme penché sur elle et qui la dominait de toute sa hauteur. Cherchant à nouveau l’air, elle fut incapable de bouger, de parler et il lui semblait même que ses yeux s’asséchaient à force qu’elle n’arrive même plus à fermer les paupières. La voix dans sa tête, celle de la peur, hurlait si fort qu’elle couvrait l’autre. La voix voulait qu'elle parte. Ses jambes ne lui obéirent pas.

- En attendant cela sera notre petit secret. Tu ne peux pas vraiment refuser de toute façon après tout ce que j'ai fait pour toi

Mais de quoi... de quoi parlait-il ? Après son esprit, ce fut son coeur qui s’emballa, battant si fort qu’elle crut qu’elle allait crever. De quoi avait-elle peur ? Elle n’arrivait pas à nommer l’innommable, elle n’en savait rien.

Elle savait juste qu’il se jouait là quelque chose de dangereux, de profondément dangereux.

Il a dit qu’il m’aime alors il ne peut pas me faire du mal.

Ran se raccrocha désespérément à cette pensée qu’elle tourna et retourna dans sa tête comme une prière.

Il l’attira à elle. D’un seul coup, elle se retrouva contre lui, avec l’impression qu’il l’enveloppait de toutes parts, l’étouffait. La prière s’évanouit, laissant à nouveau place au hurlement. Engloutie dans cette étreinte, elle lutta pour que son esprit ne cède pas aux cris, à cette terreur démentielle qui menaçait de crevasser son âme et fracturer son esprit. Elle voulut se répéter la phrase mais elle ne s’en souvenait plus.

Elle ne se souvenait plus de rien.

- Lutte si tu veux, petite, ça ne me dérange pas. Tu peux aussi pleurer, les larmes sont belles

Elle ne put retenir un gémissement lorsqu’elle sentit ses doigts se resserrer contre son crâne.

- Mais ne crie pas. Si tu cries je ne pourrais pas être doux, et ce sera de ta faute.

Un instant, un très bref instant, elle eût envie de rire. Elle le faisait déjà, ne l’entendait-il pas hurler en silence ?

La réponse était non. Dans le vain espoir qu’il la lâche, qu’il stoppe ce qui était en train de se produire, elle chercha une dernière fois à croiser son regard.

Ce qu’elle y vit ouvrit en elle comme une faille.
Un fossé creusé à même son âme, un gouffre d’angoisse et de peur.
Pourtant, elle ne s’en rendit pas compte. Elle avait commencé à se débattre sans force, sans comprendre. Rien n’y faisait, elle était piégée, acculée.

Il y eut des gestes mais elle ne le comprenait plus. Elle était ailleurs, hors du monde et de cet abîme maudit qu’était devenu son corps. Réduite à rien, un néant sale, souillé et par conséquent dégueulasse.

Et dans ce néant, l’écho interminable de hurlements, souffrance de l’âme que l’on morcelle.

Il y eut d’autres soirs, il y eut d’autres matins.
Mais c’est cette fois-là que tout commença vraiment.
Cette nuit-là, elle la passa à hurler, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que Vide.

Plus que Cri.
❄❄❄

Sur le pont, la neige avait commencé à tomber. Le froid d’un hiver arrivé bien curieusement avait poussé les marins à se réfugier dans les cales. Titubant sur les planches, une fine silhouette évoluait entre les flocons, s’approchant dangereusement du bord. Souffle court, elle frottait ses avant-bras comme pour se réchauffer, les grattant jusqu’à ce que la peau devienne rouge.

C’était bête, elle ne s’était pas rendue compte qu’ils avaient perdu de l’altitude.

Retenant un énième haut-le-coeur depuis qu’elle avait réintégré sa peau, l’enfant s’appuya à la balustrade, jetant un oeil par-dessus bord aux terres si lointaines et tout ce ciel entre eux.

Pas d’issues, il fallait s’y attendre. Retenant l’envie violente de déchirer les vêtements qu’elle avait passé sur elle quelques instants plus tôt, Ran se contentant de gratter plus, jusqu’à ce qu’elle sente le sang s’infiltrer sous ses ongles. Elle avait chaud, elle crevait de chaud. Ni l’altitude ni la neige ne semblait soulager la brûlure et c'étai tant mieux sans doute : tenter de retrouver le doux froid de son hiver intérieur l’occupait assez pour qu’elle ne repense pas à ce qui s’était produit.

Un éclat de mémoire, un fantôme de sensation. Plantant ses ongles contre ses tempes, elle griffa pour éviter d’y penser. Tout plutôt que de revivre ça.

La morsure du froid contre sa peau à vif fut une bénédiction. Elle rendait l’instant presque supportable.

Presque.

Je commence à t’aimer.


Elle eut juste le temps de se tourner pour vomir par-dessus bord. Lorsqu’elle eut fini, elle resta pourtant penchée vers le vide, attirée par cet espace qui faisait écho à son propre abîme.

Il restait encore des cris qu’elle n’avait pas crié.

Une main se posa sur son épaule. Sursautant comme si son corps avait été transpercé d’une balle, elle se retourna vivement, toute couleur ayant déserté son visage.

- Hé, petite...

Il s’arrêta en croisant son regard. Ran le reconnût : c’était la vigie, un des hommes les plus vieux de l’équipage. Elle le fixa avec une dureté qu’elle ne se connaissait pas, soutenant son regard et ce fut lui qui recula, qui la lâcha.

- Qu’est-ce que tu veux ?

Un froncement de sourcil inquiet lui répondit. Evitant de la toucher, il lança :

- ... est-ce que tout va bien ?

La sollicitude de son ton la frappa comme un coup au ventre. Brutalement désemparée, désarmée, la gamine ne sut que dire. Dans les yeux du pirate, elle ne lut que de la gentillesse. Une inquiétude sincère.

Elle ouvrit la bouche.

Cela sera notre petit secret.

Elle sursauta, regarda autour d’elle mais ne vit personne d’autre. La voix avait surgi de sa mémoire, comme un avertissement.

Elle ravala sa bile, sourit d’un sourire de morte.

- Oui.

Hochement de tête énergique, plus convaincant.

- Oui, tout va bien. Juste le mal de l’air.

L’homme resta incrédule quelques secondes avant d’éclater de rire. Il lui posa une main sur l’épaule.

- Si ce n'est que ça ! ... tu verras, tu t’y habitueras vite.

Si je ne crève pas d’ici-là.

L’idée, sur le moment, lui parut délicieusement séduisante.

Elle se surprit à rire avec l'autre, comme une démente.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Jeu 9 Oct - 21:38









Sweet dreams are made of this
Who am I to disagree?





Quelque chose comme trois mois plus tard cette année-là


-Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi?- Quelle question lassante de la part de ceux qui ne savent pas que parfois il n'y a pas de raison et aucune justification. Quand les choses sont ce qu'elles sont, la cause devient vite superflue et tenter de la capturer à tout prix mène bien souvent à des impasses. Ce besoin absolu de l'être humain à mettre une explication rationnelle sur chaque action de sa propre espèce faisait doucement rire Mistral. Les animaux étaient prévisibles, leur comportement pouvait être étudié comme science. Certaines personnes tentaient pareil avec l'Homme mais ceux-ci ne comprenaient pas qu'agir sans suivre la conduite déjà tracée était l'un des privilèges et droits fondamentaux de l'Homme en tant qu'espèce régente.

Reposant le peigne d'os un fois le démêlage méticuleux terminé, Despair releva de deux doigts le menton de la jeune fille sur ses genoux. De cette manière il la força à le regarder au travers du miroir face à eux, sachant avec une presque certitude qu'elle ne fermerait pas les yeux par insoumission. En vérité c'était une enfant passablement obéissante, il devait bien l'admettre.

« Hé, regarde-nous donc ma Petite Fleur » il vint appuyer sa joue contre la sienne, lui ronronnant amoureusement « Ne sommes-nous pas merveilleusement assortis ? »

Avec admiration, le français observa l'éclat jumeau de leur peau nue qui luisait paisiblement sous la lumière orange d'une bougie bientôt consumée. Cela faisait déjà si longtemps qu'ils étaient là ? C'était difficile à croire. Mais en vérité il avait vraiment tendance à perdre la notion du temps lorsqu'il profitait de la compagnie de Ran. Ces moments de douceur étaient tellement précieux dans la rudesse de la piraterie journalière qu'il en prolongeait chaque instant.

Le Capitaine déposa un baiser sur l'épaule de sa protégée, les bras serrés fermement autour de sa taille pour qu'elle ne se dérobe pas. La tenir contre lui faisait partie des choses qu'il appréciait au-delà des mots ; leurs peau et cheveux se fondaient alors l'un dans l'autre pour ne plus former qu'un être parfait et il trouvait ça magnifique. En fait, s'il avait cru en ce genre de stupidités, Mistral aurait soutenu que le Destin les avait réunis.

« Tu ne partiras jamais, n'est-ce pas ? Je ne te retiens pas mais bien sûr que tu ne partiras pas. » lui souffla-t-il, se rassurant lui-même au passage. Il ne se voyait pas sans elle pour lui rappeler qu'il était un homme de sang capable d'une si douce affection et pas l'un de ces rustauds qui travaillaient pour lui. Il ajouta d'ailleurs dans la langue de Molière « Après tout c'est de ta faute si je t'aime, tu dois accepter cette responsabilité »






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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Mar 14 Oct - 0:24






"Si calme la peau grise éteinte calcinée
Faible de la nuit prise dans ses fleurs de givre
Elle n’a plus de la lumière que les formes."

Paul Eluard


Au bout de la bougie, la minuscule flamme tournoyait, dansait dans l’air comme animée d’une volonté propre. Tête baissée, si immobile qu’il était difficile de dire si elle vivait encore, Ran contemplait le feu en silence. Les frissons qui l’avaient possédée lorsque Despair avait commencé à passer le peigne dans ses cheveux s’étaient estompés pour laisser place à un grand vide, apathie au goût de cendres. Engourdie, l’adolescente se surprit à prier encore, faiblement, pour qu’il la laisse. Elle n’aimait pas qu’il la garde après l’avoir aimée. A ces moments-là, elle éprouvait toujours le besoin de gratter, de se cacher quelque part.

Maintenant, il lui prenait ça aussi. La douce solitude de ces instants où elle se rêvait en mue, débarrassé de ce corps coupable qu’elle haïssait tant.

Née d’une nouvelle peau.

Un contact de plus. Deux doigts se placèrent sous son menton, le soulevant. Surprise d’éprouver encore un élan de dégoût, la jeune fille fit face au reflet de Mistral contre le sien. A travers la glace, elle le regarda sans le voir. Yeux morts, morts et noirs comme la nuit.

- Hé, regarde-nous donc ma Petite Fleur

Elle regardait, le regardait lui pour éviter de se voir, elle.

- Ne sommes-nous pas merveilleusement assortis ?

Non. Elle le pensa mais ne le dit pas, ne bougea pas d’un pouce. Il était vivant, elle était morte. Il était brûlant, elle était froide. Et surtout, il était heureux. Ran pouvait le percevoir, autant qu’elle commençait à connaître son bourreau. Avec amertume, la jeune fille se souvint que, quand elle pensait encore à s’enfuir, elle s’était imaginée que cette connaissance aurait pu servir ses plans.

Maintenant qu’elle comprenait que la fuite était vaine, elle avait presque envie de rire.

Les lèvres du capitaine frôlèrent la peau fine de son épaule, provoquant un frisson plus fort que les autres, une tentative animale de s’enfuir. Peine perdue - évidemment - il la retenait. Avec une brutalité silencieuse, elle se refit immobile, statue de glace.

- Tu ne partiras jamais, n'est-ce pas ? Je ne te retiens pas mais bien sûr que tu ne partiras pas.

Hochement de tête, infiniment lent, infiniment las. Où pourrait-elle aller ? Elle avait perdu le chemin de cette maison qu’à l’époque et, à tort, elle avait considéré comme prison. Comme par accident, son regard vint heurter celui de son reflet, dans la glace. Celui de la fille honnie, salie, cette pauvre chose qu’elle détestait tant.

Elle avait grandi, semblait-il. Et perdu du poids, déjà qu’elle n’était pas bien épaisse à l’époque. Seuls ses cheveux semblaient avoir été épargnés par la métamorphose. Ran savait pertinemment que plus tard, lorsqu’elle serait seule, elle ne pourrait s’empêcher de les arracher par poignée.

- Après tout c'est de ta faute si je t'aime, tu dois accepter cette responsabilité

Plus que les mots, ce fut la langue qui la fit sursauter, allumer un nouvel éclat de peur dans ses prunelles sombres. Elle détestait, elle haïssait quand il lui parlait comme ça. C’était toujours en français qu’il lui disait les pires choses, celles qui ne la laissaient plus dormir, qui se répétaient ensuite dans sa tête comme une maudite litanie.

Un éclat de haine, fugitif mais bien visible, traversa les prunelles de l’adolescente. Elle sembla hésiter à parler, dire quelque chose puis se raviser, baissant la tête avec brusquerie. Poings serrés, elle sentit avec stupeur les larmes couler le long de ses joues. Larmes pour elle-même mais aussi - c’était surprenant - pour cet homme malade qui la retenait auprès de lui. Larmes de honte, de chagrin et de peur, un peu. Larmes amères qui lui emplissaient la gorge et secouaient son corps, sans un bruit. Oui, ça devait être sa faute puisqu’il le disait. Elle tenta de formuler cette pensée à haute voix mais se retrouvait privée de ses mots, comme souvent en la présence de l’autre.

Et, un reste d’hiver en elle quelque part se rebellait encore contre l’aberration.

Elle ne s’en rendait simplement pas compte, se contentant de souffrir, de tenter d’expier le mal par le sanglot.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Sam 22 Nov - 13:46









Black Sabbath - Changes



La couverture à la taille pour préserver une once de pudeur et le dos contre la tête de lit, Mistral faisait rougeoyer la braise d'une cigarette dans l'ambiance délicatement tamisée de sa cabine. Il se sentait las mais satisfait. Sur la gauche, la jeune fille allongé à ses côtés remuait encore un peu, toutefois cela ne durerait pas. De toute manière, ces derniers temps elle mettait toujours un peu plus long qu'au début.

Glissant une main dans les douces – il y veillait – mèches de sa Petite Fleur, il lui dit doucement tout en la peignant « Calmes-toi donc, tu sais bien que ça ne sers à rien de lutter. »

C'était de sa faute et il en était conscient mais bon...il fallait bien un bémol pour venir équilibrer ce plaisir qu'il avait à l'avoir près de lui. En fait, le tort était à ce caprice récurent de la faire dormir ici – ce mois-ci c'était déjà la cinquième fois. À force son corps, aussi menu fut-il, s'habituait gentiment à la drogue et l'effet de celle-ci s'en retrouvait amoindri. Ce qui était assez ennuyant.

Jetant son mégot, le Capitaine se tourna vers sa protégée. Appuyé sur un coude, il fit courir le bout de ses doigts sur la joue maintenant immobile de Ran. Elle paraissait très paisible et docile ainsi assoupie. Le souffle qu'il sentait sur sa peau lorsqu'il passait devant sa bouche était lent et profond et elle n'avait aucun mouvement de recul ou raidissement lorsqu'il la touchait.

Il fit la réflexion à demi-voix « Ah, Petite Fleur. S'il le faut nous augmenterons les doses. Que veux-tu, je ne peux pas me priver de toi. »

Combien de temps cela faisait à présent qu'elle était à lui ? Un an ? À quelques semaines près ça devait être ça. C'était beaucoup, beaucoup plus qu'il n'avait jamais gardé l'une de ses anciennes filles, ce qui le confortait dans l'idée que Ran était spéciale. Avec elle il n'avait pas cette envie de lui reprendre son amour, ou sa vie. Il lui pardonnait et voulait simplement la tenir dans ses bras, il n'y avait aucun mal à ça. Au contraire, il aurait aimé qu'elle se rende compte du privilège qui était le sien par rapport aux autres.

Déposant un baiser sur les lèvres inertes de l'adolescente, le français l'attira ensuite contre son torse et ferma les yeux, le visage dans sa nuque.



♦♦♦



Le vide dans ses bras ne surprit pas Mistral, il n'était pas inhabituel que sa Petite Fleur se réveille avant lui et en profite pour s'échapper. Et puis, sa protégée ou non, elle avait ses tâches à accomplir sur la Vedova Noire. C'était notamment une des conditions pour que l'équipage la tolère. Néanmoins, il avait le sentiment qu'il était encore très tôt, sinon nuit.
S'étirant sous ses draps, le pirate ramena ses cheveux en arrière avant de se redresser – et de se figer.
Devant la scène qui s'offrait à ses yeux, son humeur chuta de plusieurs degrés. Rabattant sur ses épaules la chemise qu'il avait placé près de son lit la veille il lança d'un ton doucereux, à présent complètement éveillé « Ran, est-ce que je peux savoir ce que tu es en train de faire ? » prenant son temps, il finit de s'habiller puis glissa dans ses bottes avant de s'approcher de la jeune fille. Lui saisissant durement le poignet il lui bloqua le bras « Ce n'est pas ce que je crois, n'est-ce-pas ? Tu ne me ferais pas ça évidemment. »

Il allait lui laisser une chance de s'expliquer ; elle ne pouvait décemment pas tenter de venir gâcher leur précieuse routine avec un coup aussi bas. Et puis, la fiole dans la cruche de vin était d'un cliché. Le Capitaine resserra ses doigts, la colère montante même s'il poursuivait sur la même attitude pondérée « Je t'écoute. »





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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Mar 25 Nov - 20:58






Little light, little light
Little light
Hold on
To the future
To your future

Kate Bush - Before The Dawn


Les mois avaient passé. Des mois, des années. Des siècles de servitude, des siècles figés où, brûlée, elle n’était plus devenu qu’objet. Les mois avaient passé, le sang avait coulé. Le sien, parfois ceux des autres, qu’elle saisissait à la gorge lors des abordages et exécutait lorsque - fatalement - ces autres-là mettaient trop de temps à comprendre ses appels au secours. Sauve-moi ou tue-moi mais décide-toi, bordel.

Jamais personne ne se décidait. Les hommes étaient décidément tous les mêmes.

Les mois avaient passé, les mois l’avait engourdie. Objet, jouet. Au fond de ses yeux, l’Hiver s’était éteint. Elle ne disait plus rien, se cachait de moins en moins. De toutes façons il la trouvait, de toutes façons il la ramenait. Même l’image de Javier commençait à s’estomper, masquée par le dégoût, la Nausée. Mais ce n’était pas ça, au fond, le pire. Le pire était ce vide sous les nuages, cette chute qui l’attirait. Le tranchant des lames qu’elle combattait avec une volonté de moins en moins forte. Tentée.

Cesser de ressentir, cesser d’être aimée enfin.

C’était pour ça que, lorsqu’un corbeau vint à sa rencontre sur le pont alors qu’elle était seule à fixer le vide, Ran ne crut pas qu’il venait pour elle. C’était un corbeau mais il était blanc, un corbeau aux yeux fixes d’aveugle d’où suintait la magie. Il portait autour de ses pattes une fiole et un mot. Mot minime dont elle aurait pu reconnaître l’écriture entre milles.

Avela.

Fais ce qui doit être fait.

La fiole sentait l’amande et la mort. Ran l’avait précipitamment rebouchée, cachée contre son coeur. L’oiseau s’envola, si vite qu’elle n’eut pas le temps de le caresser. Elle qui attendait tant un signe du destin, son voeu était exaucé.

C’était ce poison, amené par le corbeau blanc, qui l’aiderait à crever.
❄❄❄

Silence de mort, à peine ponctué par le son d’une respiration endormie. Avec une souplesse prédatrice, l’adolescente se glissa hors des draps et se rhabilla prestement. Dans sa poche, la fiole était toujours là, attendant son heure. Elle la saisit, la déboucha, voulut la porter à sa bouche mais quelqu’un l’observait.

C’était son reflet, dans le miroir de la coiffeuse. Ou plutôt le reflet d’une femme plus belle, plus sûre, une femme au regard fier et dur. Celle qu’elle aurait pu être si elle n’avait pas décidé de finir ainsi.

Une hallucination. Une de plus, provoquée par la fatigue et les drogues. Pourtant Ran s’en approcha, fascinée par ce visage sculpté dans la glace. Visage immobile, troublé et serein, qui la fixait sans rien dire comme un spectre.

Celle qu’elle pourrait être.

Une main se posa contre une autre, sans parvenir à franchir la glace. Avait-elle vraiment le droit de s’imaginer ainsi ? Le corbeau avait parlé pourtant : il fallait qu’elle s’éteigne. Après tout, elle n’était qu’un nuisible. Une honte. Si sale, si cassée, si indigne. Coupable.

Une larme unique vint perler à l’ourlet de ses yeux, menaçant de rouler sur sa joue. De honte, Ran voulut baisser la tête mais une main vint frôler sa peau, une main froide qui récupéra la goutte d’eau saline avant qu’elle ne tombe. La sensation lui paraissait réelle, si réelle : elle sursauta, oublia de respirer alors que, une main en-dehors du miroir, la femme lui adressait un clin d’oeil.

Ce qui doit être tué, idiote. Pas toi, lui. Murmura l’apparition en silence avant que ses traits ne se brouillent, comme absorbés par les ombres de la pièce. Ran voulut parler, la supplier de rester mais la femme posa un doigt à ses lèvres, lui intimant le silence alors qu’elle achevait de disparaître. A ce moment-là seulement l’adolescente put remarquer qu’elle n’était pas vêtue comme une pirate, mais comme une femme, d’une robe de bal. Et que sur ses deux bras s’étalaient une série de cicatrices impressionnantes...

Elle se réveilla en sursaut, se retrouvant allongée aux côtés du Capitaine, la tête encore emplie du rêve, de la vision. Fébrile, elle se dégagea de l’étreinte dans laquelle Mistral l’emprisonnait, se glissant hors des draps avec une souplesse prédatrice. Puis elle se rhabilla prestement. Dans sa poche, la fiole était toujours là, attendant son heure. Elle la saisit, la déboucha, s’approcha de la bouteille entamée qui était posée sur le bureau. Agir vite, avant qu’il ne le remarque. Une chance, une seule, avant qu’il ne se réveille.

Ses mains tremblaient. En silence, elle ouvrit la bouteille, lutta contre la nausée que provoquait toujours en elle l’odeur du vin. Une première goutte se mêla à l’alcool, suivie d’une deuxième. Ne pas briser le flacon, ne pas se blesser. Faire vite. Pas de deuxième chance. Mettre un tout ça, cesser de souffrir enfin...

Il y eut un mouvement, sur le lit. Prise d’un élan de peur, Ran se retourna pour voir qu’il la fixait, et que - oui, il avait l’air bien réveillé.

- Ran, est-ce que je peux savoir ce que tu es en train de faire ?

Elle ne répondit pas, étouffant un hoquet de terreur mais également de haine. La puissance de ce dernier sentiment la surprit. Il brûlait comme un blizzard, entre ses poumons, combattant la peur alors qu’il s’approchait pour lui saisir le poignet, l’empêcher de bouger son bras. Machinalement, elle lâcha le flacon qui vint s’écraser au sol avec un bruit cristallin.

- Ce n'est pas ce que je crois, n'est-ce-pas ? Tu ne me ferais pas ça évidemment.

Silence. Silence de secondes, silence de siècles. Puis une chose étrange, inconcevable se produisit.

- T’en es vraiment sûr ?

Le ton était tranchant, l’expression grimaçante. Le contact la brûlait, lui refilait la nausée. De sa main libre, Ran vint saisir le poignard qu’elle portait à sa ceinture. Pourquoi n’avait-elle jamais pensé à l’utiliser plus tôt ? Était-ce la femme dans la glace qui l’avait changée à ce point ? Peu importait, la rage gagnait du terrain.

Il n’avait qu’à la laisser faire ce qui devait être fait.

Payer ses dettes


- Je t'écoute.

- Lâche-moi. Gronda-t-elle alors qu’elle sortit le poignard de son fourreau, prête à frapper de toutes ses forces.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Mer 26 Nov - 1:03









Marylin Manson - Coma White



Alors même que l’objet de son amour Tout-Puissant voulait le tuer, Mistral avait de la peine à retenir le rire qui se faufilait lentement entre ses lèvres. Et puis finalement il abandonna la bataille ; renversant la tête sous la force de son hilarité. Il avait le couteau sous la gorge, la corde de son épée de Damoclès était toute usée et il s’esclaffait tel un aliéné. Lui qui était si intelligent s’en retrouvait presque doublé par une petite fille, il y avait de quoi.

« Ran..Ran… » murmura-t-il ensuite d’abord comme pour lui-même avant de hausser brusquement le ton « RAN ! »

D’un mouvement sec il l’écarta vers la gauche, lâchant son mince poignet, puis s’accrocha à la table devant lui parce qu’il n’était pas certain de l’état de ses fonctions motrices à l’instant. Comment osait-elle l’humilier ainsi…après tout ce temps. Inadmissible, inconcevable et pourtant.

Les yeux écarquillés du Capitaine se posèrent brièvement sur le vin empoisonné et cela décupla sa rage. Il s’en était fallu de peu, un instant et il aurait pu être maintenant allongé sur le sol la mousse aux lèvres. Il détestait se sentir aussi mortel, haïssait de savoir qu’il était passé à un cheveu crever d’une façon aussi médiocre. Le souffle court il saisit la carafe et l’envoya éclater sur le sol sur lequel le vin se répandit en grosse flaque comme le sang d’un porc égorgé dans un abattoir.

« MAIS QU’EST-CE QUE TU CROYAIS !? » explosa-t-il soudain en écho au verre brisé, faisant un pas vers la gamine la main levée pour la frapper avant de se raviser parce que la battre ne servirait à rien. Elle n’avait pas seulement eu envie de le tuer mais était passé à l’offensive, il ne pouvait pas pardonner ça. Tout en reculant vers ses armes, le français darda de son propre venin sur la jeune fille « Je ne suis pas une vermine que tu peux faire crever avec de la mort au rat ! » ayant enfin trouvé son sabre, Mistral enroula ses doigts autour du pommeau et le fit glisser hors de son fourreau dans un gémissement métallique. Il se mit en garde. « Tu me déçois tellement, Ran. Je t’offre tout et toi tu me trahis… »

Il soupira longuement en baissant presque délicatement les paupières, puis ses pupilles ardentes retrouvèrent celle de sa chère Petite Fleur et un large rictus vint défigurer sa bouche « Tu étais devenu si docile pourtant. Il est très amer de perdre. » la lame levée, le pirate s’avança vers son amante « Mais Ran ! Je ne vais pas mourir par passion pour toi. Je suis destiné à accomplir encore beaucoup alors que tu…et bien je t’aime mais tu n’es rien. » le ton était devenu presque désolé sur la fin. S’arrêtant à deux pas d’elle, il lui tendit chevaleresquement la main « J'ai décidé ! C’est aujourd’hui que je te reprend mon Amour, Ran. Viens par ici et faisons ça bien. »





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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 14 Déc - 0:40







Et il riait, l’enfoiré. Il avait failli mourir enfin et tout ce qu’il trouvait à faire, c’était s’esclaffer. Les yeux écarquillés, débordant de haine, Ran ne le quittait pas du regard, effarée par cette réaction. Était-ce donc tout ce que sa tentative de meurtre lui inspirait ? La poigne de l’adolescente se resserra sur la garde de son arme, un nouvel élan de rage froide la parcourut. Presque au même moment, le Capitaine hurla son nom avant de la pousser brutalement. Elle se cogna à un coin de meuble, grimaçant lorsqu’un éclat de douleur lui transperça les côtes. À la colère qui l’habitait se mêlait la peur, une peur rampante. Parasite. Maintenant qu’il t’a vue faire, il va te tuer.

Pas si elle tuait la première.

D’un geste violent, Mistral jeta la carafe qui vint exploser sur le sol. Alertée par le bruit, Ran fit un bond en arrière.

- MAIS QU’EST-CE QUE TU CROYAIS !?

Que j’allais enfin pouvoir revivre, fils de chien.

Il fit un pas vers elle. Voyant qu’il semblait prêt à la frapper, l’adolescente amorça un geste de défense. Elle ne l’autoriserait pas à le toucher, elle mourrait si cela devait arriver encore.

Le coup ne vint pas. À la place, Despair fit un pas en arrière, se saisissant de son sabre. Devant l’éclat sinistre de la lame effilée, Ran ne put s’empêcher de ressentir une pointe d’appréhension. S’il engageait le combat maintenant, armé ainsi contre elle, elle n’aurait aucune chance de s’en sortir. Mais fuir ne servirait à rien : il n’y avait pas d’autre issue que le ciel qui de toutes parts les entourait. Tant pis, elle crèverait en lui faisant le plus de mal possible. C’était là un plan B tout à fait acceptable.

Et puis, la mort ne la dérangeait plus. Il n’y avait plus grand chose en elle qui, de toutes façons, n’était pas cassé.

- Tu me déçois tellement, Ran. Je t’offre tout et toi tu me trahis...

Il s’était mis en garde et - inconsciemment - elle avait fait pareil. Alerte, elle attendait une ouverture, la moindre ouverture pour attaquer, le frapper en plein coeur. Elle savait comment tuer, elle était une pirate après tout.

Elle allait lui montrer ce qu’elle avait appris durant cette année.

- Tu étais devenu si docile pourtant. Il est très amer de perdre.

Pauvre chéri.

Il fit un pas vers elle. Aussitôt, Ran sentit son corps se tendre, prêt à frapper.

- Mais Ran ! Je ne vais pas mourir par passion pour toi. Je suis destiné à accomplir encore beaucoup alors que tu…et bien je t’aime mais tu n’es rien.

Oui, c’était ce qu’il lui avait répété sans cesse durant tous ces mois. Et Ran l’avait cru mais maintenant... maintenant quelque chose lui disait que ce n’était pas le cas. Qu’elle était plus qu’un néant, une absence. Au moins le réceptacle d’un minuscule éclat d’hiver qui s’en allait en grandissant, gelant l’extrémité de ses ongles et craquelant ses cils lentement...

- J'ai décidé ! C’est aujourd’hui que je te reprend mon Amour, Ran. Viens par ici et faisons ça bien.

Il lui tendait la main, ridicule dans sa démesure, démesurément dément. Immobile, Ran sentit soudainement sa rage prendre le dessus. Comment osait-il seulement croire qu’elle se laisserait faire ? Elle avait changé. Elle s’était réveillée. Elle reviendrait à Avela vivante.

Elle ne le laisserait pas la brûler. Plus jamais.

- Ne me touche pas !

Un geste. Violent, animal et pourtant d’une précision redoutable. Élevant le bras en un geste brutal, Ran frappa la main qui se tendait vers elle et sentit qu’elle tranchait la chair comme si le poignard était une extension d’elle-même. Aussitôt, le sang de son bourreau l’aspergea, la clouant sur place alors qu’elle prenait conscience de ce qu’elle avait fait.

Elle l’avait blessé. Elle avait blessé le Capitaine.

Sacrilège. Sacrilège ! Pourtant elle s’en foutait. En cet instant, rien n’importait plus que de mettre un point final à cette histoire.

C’est ainsi que, profitant de la blessure qu’elle avait infligé, Ran se jeta sur Mistral, prête à en découdre, comme animée d’une fureur animale, glaciale. L’énergie du désespoir.


Dernière édition par Yama Albadune le Dim 11 Jan - 1:25, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Ven 26 Déc - 22:13









L'acier mordit avec facilité dans sa paume comme si elle avait été du beurre et Mistral fut trop choqué pour ressentir toute l'intensité de la douleur. Il lui avait tendu la main et elle avait frappée. C'était terriblement inconcevable, sa Petite Fleur ne ferait rien d'aussi déloyal...
D'un autre côté, il l'avait vu verser du poison dans son vin, alors cette attaque sans honneur n'aurait pas du le surprendre. Et pourtant.

Levant les doigts devant son visage, le français observa, les yeux écarquillés, le sang qui ruisselait en longs filets rouge sombre sur son poignet avant de venir imbiber la manche de sa chemise ou gouttait sur le sol. C'était une vilaine plaie, la lame avait pénétré profondément et raclé les os de ses phalanges. Ran n'avait éprouvé aucune hésitation au moment de frapper, les éclaboussures sur sa joue en étaient les écarlates témoins. Une idée dévastatrice pour le pirate qui comprenait finalement qu'elle n'éprouvait pour lui aucune once d'amour. Pour cela sa gorge se serra et il aurait presque pu pleurer.

Son regard désabusé et meurtri venant croiser les yeux haineux de la jeune fille, il ne sut pour une fois pas quoi dire. Lui qui avait toujours le mot pour la circonstance s'en retrouvait aussi muet qu'une tombe oubliée. Il se sentait incrédule comme un enfant contre qui son jouet fétiche se serait retourné. Trahi, blessé, trompé.

Et puis Ran bondit furieusement, elle se rua en avant l'arme au poing et les crocs dénudés pour l'achever. D'instinct, Mistral para le coup, entaillant à plusieurs endroits le bras pâle de sa Petite Fleur avant que son sabre ne lui glisse des doigts et rebondisse avec un tintement sur le plancher devant l'horreur de ce qu'il venait d'accomplir «  Mon Dieu, je suis désolé, je ne voulais pas... »

C'était là une belle preuve de son trouble, qu'il invoque ainsi le nom du Tout-Puissant alors que d’ordinaire il aurait volontiers craché dans le bénitier. Mais il faut comprendre que pour un homme comme lui, entacher ainsi la perfection de sa belle était un acte abominable. Les hématomes guérissaient, les os se ressoudaient ; mais les plaies laissaient des cicatrices éternelles.

Le coeur battant, le français recula vers la porte – il espérait ne pas l'avoir close - et posa la main sur la poignée et disant d'un ton si suppliant qu'il s’écœura lui-même « Allons Ran...ma Petite Fleur, tu n'es pas toi-même...c'est de la folie. Que ferais-tu sans moi pour te protéger  ? » la serrure grinça et il entra dans le brouillard de minuit qui recouvrait le pont sans quitter la jeune fille des yeux « Il n'est pas trop tard pour s'arrêter, lécher nos blessures et oublier cet accident. Nous sommes tellement assortis, tu ne peux pas tout gâcher sur un simple coup de tête. »

Si le Capitaine ne l'avait pas percée de sa lame tout à l'heure, c'est qu'il sentait dans son coeur que jamais il n'aurait le courage de lui ôter la vie de cette manière ; il l'aimait trop pour l'insulter en défigurant son corps chéri. Le jour où il la tuerait, il le ferait de l'unique façon acceptable. Et cela demandait d'autres circonstances.








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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 11 Jan - 16:03






C’est fatal, presque indécent : la lame perce la peau blanche de son bras, cisaillant ses chairs avec une avidité obscène. Pour peu, Ran manque de s’arrêter : c’est la première fois qu’il lui fait mal comme ça. Mais tout va trop vite, les événements s’enchaînent : à la douleur et la peur succède la surprise lorsque le sabre de son adversaire heurte le sol. Elle ne l’a pas désarmé pourtant...

- Mon Dieu, je suis désolé, je ne voulais pas...

Elle ne sait pas quoi répondre. Pendant un temps infime - quelques secondes à peine - elle reste immobile, indécise. L’air horrifié, perdu du pirate la déstabilise, la fait douter de son indécente fureur. Paralysée, elle le voit poser une main sur la poignée de la porte menant au pont. Cette porte qu’elle-même avait désespérément tenté d’ouvrir tant de fois auparavant.

- Allons Ran...ma Petite Fleur, tu n'es pas toi-même...c'est de la folie. Que ferais-tu sans moi pour te protéger ?

Les mots, le ton la sortent de sa torpeur. Un élan de froid la transperce, froid qui semble parcourir chaque parcelle de sa peau, ravivant la douleur des plaies qui béent sur son bras et déversent leur sang sur le sol.

- Pour... me protéger ?

C’est tout ce qu’elle est capable de dire, sa voix se brisant sur la dernière syllabe en un cri de haine. Elle a bien vu le prix de sa protection, maintenant c’est à lui de payer pour ses crimes. Mais la porte s’ouvre et le Capitaine recule alors que sa protégée avance, poignard toujours en main. Il y a en elle cette colère glaciale qui menace de déborder, ce froid et cette haine si grande qu’elle se sent à la limite. À la limite de quoi ? Elle ne le sait pas encore.

Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il lui suffira d’un rien pour basculer.

- Il n'est pas trop tard pour s'arrêter, lécher nos blessures et oublier cet accident. Nous sommes tellement assortis, tu ne peux pas tout gâcher sur un simple coup de tête.

- Ferme-la.

Insupportable. Il était absolument insupportable à se répandre ainsi, tenter de la calmer. Avait-il peur d’elle ? Ou ne voulait-il juste pas la blesser ? Sans doute la deuxième solution mais peu importe : à cet instant précis, ce minuscule moment, l’enfant maudite comprend qu’il a tout intérêt à avoir peur.

Il y a un déclic, quelque part entre ses poumons. Et les vagues de haine laissent place à un froid absolu, si intense qu’elle peut sentir le souffle geler dans sa poitrine. Submergée par l’hiver, l’adolescente voit à peine les nuages s’amonceler, le vent se lever. C’est à peine si, alors qu’elle fait un pas de plus, elle sent la neige qui s’abat en épais tourbillons sur le pont et tout autour du vaisseau. L’horizon, les alentours, tout est brouillé. Et, quelque part au milieu de ce chaos blanc, la source du déchaînement croit entendre un rire de vieille femme, élégant et distingué.

On dirait que l’Hiver s’est enfin réveillé.

Ran titube. Il lui faut quelques secondes pour que sa vue s’ajuste, pour que son corps s’habitue à ce sens nouveau qui a brutalement jailli de son coeur pour s’abattre aux alentours. Elle ne provoque pas le froid. Elle est le froid. Et dans le blizzard elle sent le pirate sans le voir.

- Montre-toi !!

Le cri - inhumain - recouvre les gémissements du vent. Il est temps d’en finir, une bonne fois pour toute.

Qu’il le veuille ou non.
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   Dim 11 Jan - 22:54



Le brouillard devint blizzard et Mistral sentit la glace recouvrir ses cils et ses cheveux, le rendant vieillard avant l'heure. Lorsqu'il porta ensuite les doigts à ses lèvres, il pouvait les toucher si froides qu'elles devaient être bleues comme celles d'un cadavre dans la neige. Ce qu'il allait certainement devenir s'il ne trouvait pas rapidement un moyen de calmer la fureur de Ran.

Froide, la peau de la jeune fille l'avait toujours été plus que chez n'importe qui d'autre mais il n'avait pas considéré ça outre mesure, estimant avoir assez de chaleur pour eux deux comme il avait assez d'amour. Pourtant jamais il n'aurait imaginé qu'elle puisse ainsi invoquer l'hiver (car il n'y avait pas de doute, c'était bien là son oeuvre). Ah, sa Petite Fleur qui se révélait un être de magie, quelle pensée éprouvante. Il ne l'en aimait pas moins, bien sûr, mais peut-être qu'il commençait à avoir réellement peur maintenant.

Protégeant son visage de la morsure du gel, il recula à l'aveuglette en hurlant comme le damné qu'il était à travers le vacarme du vent « Ils te tueront sale traînée  ! Quand ils sauront ce que tu as fait il te tueront ! Pour eux tu n'es rien d'autre qu'une souillon, Ran, n'oublie pas, jamais. » son dos buta contre la balustrade du pont et il s'immobilisa. Le vent le poussait, le déséquilibrait, et il ne pouvait que trop sentir les centaines de mètres de vide derrière lui. Se laissant glisser à genoux sur les planches pour se mettre en sûreté quelques secondes supplémentaires, il poursuivit « Arrête ça, Petite Fleur, et je te libère. Épargne ma vie et je te rends la tienne. C'est un marché équitable, je te donnerais même de quoi ne pas retourner coucher avec les rats. »

Le Capitaine ne voulait pas mourir, il n'était pas prêt pour ça et aurait accepté à l'instant de tout donner pour survivre. Son navire pouvait couler s'il le fallait mais se serait sans lui ; il méritait encore de voir le soleil. Les gens de sa valeur ne trépassaient pas à tout juste vingt-huit printemps, ce n'était pas permis.


HRP:
 
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MessageSujet: Re: Fleur du Mal - Flashback [- 07 ]   
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