Janvier 05 - "Plus brillante est la lumière, plus noire est l'ombre."

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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Ven 15 Jan - 18:15
J'ignorais parfaitement si les humains pouvaient simplement évoluer de concert avec la magie ou si la légende que je venais de conter ne signalait pas la rupture durable entre leur monde et le nôtre. Avec les siècles, leurs mémoires en avaient même oublié des notions fondamentales de la vie, de la nature, au profit d'une industrie dévorante et génératrice d'argent. Néanmoins, je n'en étais pas encore au point de souhaiter la mort de tous les humains et cherchais une solution plus profitable à tous. Aussi haussai-je simplement l'épaule à sa question car je n'en détenai la réponse.

A la suivante, je posai un baiser à la racine de ses cheveux en feu.

- Nous rassembler et parler semble le seul début de solution que nous puissions trouver pour le moment. Et non, ça ne sera pas simple. Déjà réussir à rassembler toutes les tribus djinns tend à l'impossible. Il faut prendre en compte des haines séculaires, des inimités simples en raison de mode de vie différents... Je souhaite à personne cette tâche titanesque, même pas à mon pire ennemi.

Mon torse tressauta au rythme de mon rire amusé.

- Enfin, j'imagine qu'en commençant par rassembler les fées que nous connaissons et en leur demandant de faire appel à ceux qu'elles connaissent etc. Oh, je parle bien de créatures magiques, pas des humains pratiquant la magie. C'est généralement eux le plus gros problème. La magie leur vrille la tête et ils font n'importe quoi en se croyant doter d'une puissance incommensurable. Sans compter qu'ils pensent tout connaître de la magie parce qu'ils connaissent quelques sortilèges...

Lâchai-je avec un agacement sans cesse renouvelé envers les sorciers.

-Tsah ! Il y en a probablement des biens. Probablement, mais la plupart que j'ai rencontré ont un sérieux besoin d'une lame en travers la gorge ou d'être purifié par le feu.


Ronchonnai-je avant de la capturer d'un nouveau baiser.

** ** **

Une fois que la neige cessa de tomber du ciel, nous quittâmes le confort douillet de la masure. Soigneusement emmitouflé dans mes différentes couches, je me tins sur le perron immobile. Bien vite, mes paupières se fermèrent. Ici, loin des humains, loin des villes, entendre le vent, sentir la magie ne réclamait aucun effort de concentration. Les hautes cimes chuintaient doucement. De prime abord, l'oreille percevait des flux et reflux mais une fois habituée, elle comprenait finalement que le courant était infini. Il ne connaissait que d'éphémères accalmies avant de gonfler à nouveau les branches lourdes de neige. S'invitaient ensuite la clameur délicate des arbres chuchotant. Autour de nous, les étoffes de nos tenues claquaient doucement. Ça et là, les craquements trahissaient la présence d'animaux bravant le froid pour chasser ou simplement observer avec curiosité notre présence. Lorsque j'ouvris les yeux, mon ami le hibou hulula de son perchoir en face de nous.

Après quelques autres facéties consistant principalement à toucher la neige d'un air curieux, la sensation étrange qu'une scène similaire s'était déjà produite des années auparavant me tenait au ventre. J'agitai le chef de droite à gauche avec virulence pour me débarrasser de celle-ci et en revenir à ma flamme dansante. A sa main, je glissais la mienne. Moins par romantisme que pragmatisme, mes doigts se frigorifiaient trop vite à mon goût, le feu follet dégageait une chaleur agréable. Ou peut-être que le fait de la toucher ravivait mes appétits plus charnels et me réchauffait de cette manière. La cause exacte avait moins d'importance que la finalité : Elle me tenait chaud.

Arrivé au cœur de la forêt, à ce chêne gigantesque, je me libérais toutefois de ma compagne pour faire le tour de l'arbre plusieurs fois, un grand sourire aux lèvres.

- Il est gros.

Me sentis-je obligé de noter comme un enfant. Comprenez-moi bien. L'Empire Ottoman et la Perse comportaient tous deux quantité d'essences différentes et même, parfois, des arbres aussi grands. Mon clan toutefois vivait dans le désert et ses souvenirs-là restaient floués et tronqués. Durant mon temps comme Ombre de Tayeb, nous nous avions guère pénétré de bois et jamais assez profondément, dans des lieux sauvages, pour rencontrer ce genre de plantes.

A son explication, je me sentis brièvement honteux d'avoir éventuellement pu être irrespectueux envers un aïeul et tâchai de cesser de gesticuler comme un jeune enfant curieux. Avec tout le sérieux du monde, je m'inclinai alors devant "Julien Duchêne" et enchaînai même sur un :

- Ravi de vous rencontrer. Je suis Atêsh, un sylphe de Perse. J'ignorai que vos anciens pouvaient aussi décidé de sacrifier de cette manière pour le bien du clan, aussi n'ai-je pas apporter de cadeaux pour vous. Mais lors de mon prochain passage, je vous apporterai de la terre de mon pays pour vous permettre de voyager ainsi.

Je n'avais aucune idée si l'arbre pouvait encore parler, se rappeler de qui il était auparavant ou quoique ce soit de ce genre là, mais je ne promettais jamais à la légère. Peu importait que la promesse fut décalée voire stupide, un djinn ne revenait jamais sur sa parole. Pour Willow, une explication me parut nécessaire.

- Les djinns se sacrifient aussi de cette manière. Lorsqu'un danger trop grand pour les pouvoirs habituels du clan ou lorsqu'ils atteignent un âge avancé, nous avons un rituel qui nous libère de nos corps pour fusionner avec notre élément. Ceux qui passent cette épreuve deviennent des Djâhrâvans, des esprits de l'air, d'eau ou de feu et les gardiens des lieux, que cela soit une source de magie, un lieu important pour le clan ou juste une nécessité de l'instant pour sauvegarder le groupe contre un ennemi.

Avec un pâle sourire, j'appuyai ma main sur l'écorce rugueuse.

- Devenir Djâhrâvan est un honneur qui rejaillit sur sa famille. Même si, pour la plupart, ils perdent eux-mêmes toute notion de leur identité précédente, garder en mémoire qui ils sont est une tâche du clan. Toutefois, certains, les plus puissants djinns, réussissent à rester eux-même et guident les vivants. Une fois, comme le reste de mes souvenirs cela reste très flou, l'un d'eux nous racontait que c'était comme retrouvé ce qui nous avait été volé tout en étant à jamais condamné à voir le monde grandir et mourir sans jamais pouvoir vraiment l'appréhender ou le voir d'un autre point de vue.

Avec douceur, je flattais l'arbre d'une caresse compatissante.

- Je crois ne jamais avoir pleurer autant que ce jour-là.

Hormis peut-être le jour où la Lumière m'avait été dérobé. Je me retournai ensuite vers Willow et nouai à nouveau mes doigts aux siens.

- Dans les flammes hier, il y avait un arbre comme celui-ci. Cet arbre, c'était un des tes proches n'est-ce pas ?

Ma voix se drapait d'une certaine tendresse et, de son front je dégageai quelques mèches. J'avais tenté de faire preuve d'autant de tact que possible, mais je ne me rappelai que trop bien le trouble que la vision avait suscité en elle. Bien que my Dancing Flame n'avait rien d'une demoiselle pleurnicharde, je savais pertinemment que la Nuit l'envelopperait pour lui permettre de panser ses plaies si elle en montrait le besoin. Je me contentais toutefois pour l'instant de l'observer attentivement.
Jahan Shah Farvahar
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Willow
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Willow
Mar 19 Jan - 23:21
Willow n'était pas aussi modérée qu'Atêsh sur la question des humains. Les expériences qu'elle avait vécu par leur faute faisaient qu'elle leur portait un profond mépris, quand ce n'était pas une haine farouche pour ceux qui employaient les machines. Voilà pourquoi la proposition du djinn la fit ciller et réfléchir un moment. Il faudrait du temps et du tact pour rassembler un maximum de créatures magiques, mais ça valait sans doute le coup d'essayer. Elle eut un sourire en coin à sa remarque sur les sorciers et apprentis magiciens. Elle en avait rencontré une ou deux durant ses pérégrinations européennes... l'une lui avait remis une potion bien utile et l'autre l'avait impatientée à force d'orgueil mal placé. Aussi n'avait-elle pas d'avis arrêté sur cette catégorie d'humains qui avaient au moins la décence de ne pas oublier la magie ; après, à bon ou mauvais escient... tout dépendait.

Mais pour le moment, il n'était plus question de cela. La neige avait cessé de tomber, aussi était-il temps de sortir un peu du refuge, malgré le froid et le ciel gris d'acier. Emmitouflée dans une cape épaisse, Willow regarda, amusée, son camarade appréhender la couche blanche qui recouvrait le monde. Il ne devait pas en voir très souvent, à fortiori en Orient où le Soleil et la chaleur étaient maîtres.

La rouquine, quant à elle, savourait le calme hivernal de la forêt. Nombre de dryades s'étaient rendormies, pourtant la vie n'avait pas désertée Brocéliande. Les courants magiques étaient toujours aussi forts, la vie bruissait tout doucement dans les sous-bois... c'était tout ce dont elle avait besoin. Alors qu'elle proposait à Shadow une balade dans le Bois Sacré, ce dernier attrapa sa main, et la rousse constata à quel point son ami était frigorifié. À moins qu'elle ne soit pas frileuse. Elle ne l'avait jamais été, joyeuse flammèche.

Ils arrivèrent bientôt à l'arbre-Gardien, et Willow fit les présentations. Étaient-elles bien nécessaires ? Pour la jeune femme, oui. Car le chêne protecteur n'était pas seulement un arbre magique ; il avait été autrefois un être magique qui répondait au nom de Julien Duchêne ; une dryade qui avait voué sa vie Brocéliande et dont l'heure était venue, trop tôt aux yeux de la jeune femme dont le souvenir de ce jour lui laissait un goût d'amertume.

Les ronces. Je voulais seulement réactiver partiellement le sortilège du Sommeil pour protéger Brocéliande du feu et du fer, avec la barrière des piquants. Le rituel. Tout se déroulait bien, Julien était mon garde-fou, ma sécurité... et cette vieille femme a tout gâché. La maudite sorcière. Finalement je déteste les sorcières.
La forêt a parlé. Elle souhaitait un gardien, en la personne de Julien. Alors j'ai construit le cercle, sur la colline, et la magie a fait le reste. J'ai vu sa peau devenir écorce, son sang devenir sève, ses larmes devenir rosée.
Je lui ai dit au revoir.


Le visage de la jeune femme s'était figé, le regard rivé sur le tronc du chêne. Le souvenir était douloureux, cruel, pourtant elle riait en présentant Atêsh au gardien. Cynisme à la hauteur de la cruauté de ce jour. Elle esquissa un sourire à la promesse du djinn de ramener de la terre perse. Elle se rapprocha de lui, l'écouta expliquer que, dans son pays également, le sacrifice était de mise, pour des cas extrêmes ou simplement une fin de vie. La jeune fée s'approcha de son compagnon, écouta son récit narré d'une voix sourde, avec une pointe de tristesse. L'accent était subtil, mais toucha la jeune femme, qui vint déposer un baiser-fleur sur sa joue. Il lui semblait comprendre à quel point cette situation était dramatique, tout en étant pourtant honorifique. C'était comme des âmes ne retournant pas à la Déesse. Comme Julien.
Comme Oak.

Le contact des doigts du djinn entrelacés aux siens fit relever les yeux à la jeune femme. La surprise se dépeignit un instant sur son visage ; elle ne pensait pas qu'Atêsh aurait remarqué son trouble la veille au soir, devant le cercle de feu divinatoire. Il fallait croire que la vision l'avait frappée de plein fouet, très violemment pour qu'elle ne puisse se contrôler... et c'était bel et bien le cas.

    - Je...


Elle s'interrompit un instant. Comment en parler ? Cela faisait des années qu'elle n'avait pas dit un mot sur sa famille, elle n'en avait plus jamais parlé depuis le jour où Nikolas avait séché ses larmes. Plantant son regard dans les yeux dorés d'Atêsh, Willow réfléchit quelques secondes, comme si elle le jaugeait, cherchant à savoir si elle pouvait lui faire confiance. Puis elle soupira et imprima une douce pression de ses doigts sur la main de Shadow.

    - Tu as raison. C'était mon père.


J'aurais voulu te dire au revoir.

    - C'est une longue histoire.


Pourquoi tu ne t'es pas battu ?

    - Je te la raconterais... devant le feu.


Peut-être alors qu'ils ne seraient pas morts...

Elle sourit, embrassa le djinn et s'éloigna du gardien, non sans lui avoir accordé un dernier regard. Elle songeait à lui montrer les sous-bois, mais une dryade apparut dans la clairière, plutôt agitée, se dirigeant vers Willow et Atêsh.

    - Dame Willow... nous avons des nouvelles. Ronce de France se trouvait à la lisière des bois, accompagnée d'un certain Linden... leurs propos contre la magie ont été entendus par la forêt. La barrière s'est refermée sur elle.


La Flammèche s'était figée, ses pupilles s'étaient étrécies à l'extrême. Sa main, dans celle d'Atêsh, s'était crispée à l'entente de ce prénom maudit. Linden, le sans-magie, le traître... le frère. Une colère sourde remua ses entrailles, sa magie s'agita, à tel point que plusieurs de ses mèches prirent feu.

    - Sont-ils partis ?
    - Oui ma Dame.
    - Très bien. J'agirais en conséquence. Je te remercie.


La dryade s'en alla, regagnant la lisière des bois, où elle demeurait. Willow remplit ses poumons d'air glacé, mais elle était encore fébrile. Linden... elle revint à Atêsh.

    - Pardonne-moi. Je dois... je dois me calmer... ça ne sera pas long.


Décidément, la famille se manifestait un peu trop, ces dernières heures. Les flammes brûlaient encore, à droite de son visage.
Willow
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Lun 8 Fév - 6:02

Audiomachine - Everafter

Sur ses traits, la surprise chassa un instant les flammes pour y peindre une fragilité fugitive. Puis, reprenant sa contenance, elle jaugea si j'étais digne de ses confidences. Respectueux, aucun mot ne franchit mes lèvres durant son inspection. Rompre ce silence ? Impossible. Comment le pourrais-je alors que je ne saisissais que trop bien l'ampleur d'une telle révélation. Seulement imaginer mon Père se sacrifiant de même étranglait les moindres paroles. La possibilité, quoique ténue, me glaçait plus le sang que toute la neige et les hivers du monde. Me l'arracher alors que je venais juste de regagner ma liberté me paraissait plus cruel encore que toutes mes années de servitudes. Je devais le revoir. Il devait rire pour chasser toutes les horreurs, tous les cauchemars. Peu m'importait que ce caprice soit infantile et indigne d'un homme. A cet espoir-là, je m'accrochai depuis presque treize ans, unique certitude dans ma mémoire tronquée : Bâba viendrait me sauver. Il fallait juste qu'il puisse me voir.

Alors lorsqu'elle m'accorda son début de confession, l'honneur inclina mon chef. Je n'exigeai pas plus et ne réclamerai pas qu'elle n'étanche ma soif curieuse d'en savoir plus sur elle ou les siens. Sa joue nichée dans ma main fut caressée d'un pouce, pour en chasser d'invisibles larmes, tandis qu'elle piquait mes lèvres d'un baiser. Une simple ponctuation pour clore une discussion qu'elle ne désirait pas avoir, du moins pas maintenant. J'y inclinai la tête, presque révérencieux, à son aise après tout de se conter comme elle le désirait et je scellai ce tacite accord d'un sourire.

Les événements qui s'enchaînèrent ensuite échappaient à moitié à ma compréhension. Une sentinelle, une dryade compris-je en me remémorant mes lectures sur les peuples magiques occidentaux, s'approcha de nous et annonça que Ronce de France se trouvait non loin. Ma première réaction fut de me réjouir. Peut-être pourrais-je rencontrer cette fameuse reine endormie dont j'avais lorgné sur la Demeure lors de mon séjour parisien ? Le fait que la barrière se refermait sur des humains, tous royaux qu'ils furent, ne me chagrinait et inquiétait pas plus que ça. N'était-elle pas là pour ça après tout ? La tension de ma compagne doucha néanmoins mon enthousiasme. Je m'efforçai alors d'arborer la mine sérieuse qui convenait.

Toutefois...

Toutefois, ses cheveux avaient pris feu.
Littéralement.
Oh, cela n'était que quelques mèches.
Mais elles brûlaient !
Je le savais !

Toutes les rousses avaient sans doute cette faculté-là, me convainquis-je moi-même, fier comme un coq de mon sens aïgu de la déduction. Mes doigts cherchèrent à agripper une des chandelles capillaires. Avant qu'elle ne se retourne, irisée de sa colère, ma main regagna vite sa jumelle dans une posture sage et aussi digne que possible. Échappant de peu à être pris sur le fait, je me contentai de lui accorder le temps et l'intimité nécessaire à regagner emprise sur elle-même. Cette brève pause, je l'employai à appréhender ce qui avait pu soudainement embraser Willow.

La présence de la Reine Ronce ? Non, après tout, elle régnait sur le territoire français où se trouvaient ces bois. La communauté magique avait sans doute un minimum de contact avec elle pour éviter d'être assiégé par les fanatiques religieux zélés. Question de sens pratique, pas d'allégeance. Linden ? Une célébrité locale ? Une connaissance du Feu Follet ? Un anti-magie notoire ? Ou alors les propos anti-magie l'agaçaient-ils autant que cela ? Les spectres réussissaient même à nier son existence alors qu'un pays avait dormi cent ans au milieu de l'Europe et s'était éveillé il y avait toujours juste cinq années. Pas le temps de transformer cette histoire-là en mythe antique tout de même ! Néanmoins, pourquoi m'étonnais-je encore cette capacité surnaturelle à occulter les évidences ? Les méthodes de certains sorciers imbéciles attiraient une mauvaise réputation à tous les êtres magiques alors qu'eux-mêmes n'avaient rien de magique. Mauvaise foi de ma part, avouerai-je, tant la plus grande cause de dégoût de la magie venait d'une vieille bique sénile : Farah. La djinn, responsable de la mauvaise presse de mon peuple, avait semé ses malédictions comme un pirate aux poches débordantes d'oseilles, dans les bordels, les bâtards : sans se soucier de rien pour les peuples qui écoperaient de ses jouissances malsaines à plonger des gens dans la peur et la terreur. Qu'on ne s'y trompe pas, cette djinn-là, toute puissante qu'elle fut, ennuyaient autant les miens que les humains et nous aurions autant de plaisir que les spectres à la voir mourir pour de bon. De là à agir... Peut-être serait-ce un pas à franchir pour réconcilier la magie avec les humains et faire montre de bonne foi.

Reconnaissons tout de même qu'il faudrait être fichtrement stupides pour aller claironner sous les murs de la djinn qu'on la détestait et qu'on désirait la tuer. Pourtant, ce Linden et Ronce de France commettaient cette exacte erreur en discutant à l'orée d'une forêt magique tellement reconnue que même un perse en connaissait l'existence. Vaguement blasé de voir notre promenade gâchée par ce manque de sens pratique, un long soupir s'échappa de mes lèvres.

Après cette longue tergiversation interne, j'approchai la main de la flamme sur sa joue n'y tenant plus. Malgré la morsure du feu, j'y risquai mes doigts à plusieurs reprises autant pour vérifier le phénomène qui, hélas pour la colère de Willow, me rendait de plus en plus intenable. Que pour éteindre l'incendie naissant sur sa joue. A deux mains après une première série de tentatives échouées, je tâchai d'étouffer la flamme. Malgré un trop grand sourire pour être honnête, j'éclaircis ma voix pour demander, sans me départir de ma tâche pompier temporaire :

- J'avoue que je comprends pas trop ce qui se passe. Les protections ont fonctionné Oui, le fait que la Reine de France ait quelques .. velléités contre la magie est plutôt inquiétant, bien que parfaitement compréhensible vu ce qu'une malédiction a fait à sa nation. Rien ne t'empêche toutefois d'aller la trouver pour protéger ce sanctuaire. Si tu le désires, ils ne doivent pas être très loin, nous pouvons les rattrapper.

Après une hésitation, je précisai tout de même.

- Même si je ne pense pas qu'un djinn intervenant en Europe contre une Tête couronnée soit vraiment dans l'intérêt de mon peuple.

Je retirai enfin mes mains pour l'observer avec sérieux un instant.

- Si nous agissons intelligemment, nous pourrions déjà, par contre, nous occuper de ce Linden.

L'Ombre esquissa un sourire vorace.

- Majesté Flamboyante, ton royaume, tes ennemis, à toi d'en choisir la destinée.
Jahan Shah Farvahar
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Willow
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Willow
Sam 5 Mar - 21:59
Willow de triste humeur était aussi rare que de tomber sur un dragon au coin d'une rue de Paris. Pourtant... pourtant, les yeux de la rouquine se ternirent, un fugace instant. Le moment ne se prêtant pas à une si pathétique histoire, le Feu-follet abrégea ses explications, repoussant l'échéance au moment où la nuit recouvrirait le monde, quand la saveur des souvenirs à évoquer se ferait moins amère... peut-être. Atêsh eut la délicatesse de ne pas pousser plus avant sa curiosité, et la jeune femme lui en fut reconnaissante.

Mais les histoires de famille ne s'arrêtèrent pas là, au grand dam de Willow. La barrière de ronces entourait tout le périmètre de Brocéliande, mais les dryades vivants à la lisière portaient également une grande vigilance à cette frontière, impénétrable par quiconque repoussant la magie. Et en tant que protectrice du Bois Sacré, il était normal que l'incident lui soit rapporté.

Willow avait déjà rencontré la reine Ronce, une fois. Ici-même d'ailleurs, juste après le réveil du sortilège des Piquants, cantonné à la forêt seule. La rouquine n'avait su que penser de cette reine qui avait proposé que son pays reconnaisse des principes contradictoires : religion, magie, technologie... pourtant, la bonne volonté était présente, et c'est ce qui avait décidé Willow de lui accorder, de manière exceptionnelle, l'accès à Brocéliande.
Alors pourquoi, maintenant, proférait-elle des propos allant à l'encontre de la magie ?

La réponse, la dryade la lui avait fourni : Linden.

Le traître, le sang-magie. Le fratricide, matricide, parricide. Toute la haine de Willow concentrée en une seule personne. Sa colère fut telle, en comprenant qu'il s'était tenu non loin d'ici, fléau des créatures magiques, que le Feu-follet perdit momentanément le contrôle sur son pouvoir, laissant quelques-unes de ses mèches bouclées prendre feu, et ne se doutant absolument pas de la fascination du djinn pour ses nouvelles chandelles capillaires !
Une lueur terrible fusa dans les prunelles bleues de la fée, si bien que la dryade face à elle frémit ; si le tempérament moqueur de Willow était plutôt connu, l'on avait tendance à oublier à quel point elle pouvait être cruelle... pourtant il suffisait de voir les dons qu'elle pouvait octroyer, les cadeaux empoisonnés qu'elle se faisait un délice d'offrir avec un charmant sourire de lionne.


La mine sombre, la jeune femme tenta de se calmer de manière rationnelle... mais c'est finalement son camarade djinn qui réussit : tel un chaton émerveillé par une petite bougie, il jouait avec la flamme mourante de ses cheveux, une expression rieuse sur le visage, trop peu sérieuse pour faire passer son acte pour une véritable tentative d'extinction d'incendie... résultat, le Feu-follet éclata de rire.

    - Merci de ton aide, Shadow, sans toi je devenais cendres !


Les efforts du Perse payèrent : bientôt la flamme s'éteignit et Willow retrouva ses boucles emmêlées. Il était temps de lui expliquer ce qui s'était passé.

    - Tu as raison, mais Ronce de France n'est pourtant pas totalement opposée à la magie. Pour en avoir parlé avec elle, je sais qu'elle a même déjà songé à faire accepter la magie dans son royaume, contrairement à d'autres où les nôtres sont chassés... sans doute que Linden a su la convaincre avec quelques paroles bien placées. Tsk...


Elle eut une seconde de réflexion après la précision d'Atêsh. Ce ne serait en effet pas judicieux...

    - J'irais lui parler, en temps et en heure. J'arriverais à la raisonner. Quant à Linden...


Willow soupira. Est-ce que se lancer à sa poursuite maintenant valait le coup ? Plus encore qu'un ennemi à abattre, c'était une histoire de famille... et elle n'était pas certaine de vouloir mêler Atêsh à cette guerre personnelle qu'elle livrait à son « cher » frère...

    - C'est mon affaire personnelle. Depuis le début. Mon adorable frère ne s'en sortira pas comme ça, mais j'ai un invité dont je dois m'occuper. Je serais une bien piètre hôtesse si je t'oubliais pour aller régler mes comptes avec lui...


La rouquine sourit. Elle s'occuperait de Linden elle-même, quand le moment viendrait. Il ne réchapperait pas au sort qu'elle lui réservait tout particulièrement.

    - Dis-moi, Shadow. As-tu des frères, des sœurs ? Ta famille ne te manque-t-elle pas ?


Ce disant, elle lui avait pris la main, et les redirigeaient hors de la clairière du Gardien, pour retourner au cercle des monolithes, le second sanctuaire qu'abritait Brocéliande.

    - Raconte-moi qui tu es, dans la lumière et dans l'ombre.


Sourire angélique.
Willow
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Lun 14 Mar - 2:13
Linden était donc son frère. Difficile de saisir sans plus de détails la raison qui poussait un être issu d'une lignée magique à haïr autant celle-ci. Je me doutais toutefois qu'il y avait plus là-dessous qu'une bisbille pouvant être contée en quelques mots. Sagement, je retirai mes mains de ses mèches éteintes pour les nouer dans le bas de mon dos avec tout le sérieux martial dont je disposai à cet instant-là pour ne pas me montrer irrespectueux envers les bribes d'elle-même qu'elle partageait.

- Un invité poli sait se contenter de flâner en solitaire quand son hôte a d'autres urgences à traiter. Si tu désires te lancer à sa poursuite, je me ferais un devoir d'arpenter les bois très sagement avec mon ami hibou qui paresse, sans doute, sur une branche à proximité.

Machinalement, je fouillais un instant les arbres les plus proches pour tenter de dénicher mon guide, sans résultat. A sa question, je me raidis quelque peu.

- Hm.

Annonçai-je avec éloquence, le regard un peu éteint.

- Je me souviens d'une demi-soeur, Khatereh. Elle pleurait beaucoup lorsque j'étais enfant et je me sentais obligé de faire le pitre pour la réconforter. Je l'aimais énormément.

Avec un piteux sourire en coin, je lui demandai :

- Est-ce que les soeurs que je me suis moi-même créées compte ?

Le rire, sardonique, monta le long de ma gorge jusqu'à franchir mes lèvres avec une amertume bravache.

- Je n'en sais trop rien. Probablement plusieurs : Père a de nombreuses épouses comme le veut la tradition perse. J'ai sans doute une fratrie assez étendue de fait.

Dérangé par le sérieux de la question m'indisposant très visiblement, je tâchai de résumer au mieux sans m'appesantir.

- J'ai...oublié beaucoup de chose à cause d'un sorcier. J'ai même oublié qu'Atêsh existait durant longtemps. D'une certaine manière, je suis ... né très récemment. Je suis... incomplet pour le moment.

Un soupir.

- Etat temporaire, j'y travaille.

D'un geste désinvolte, je rayai la question de la discussion : Je n'avais strictement aucune envie d'en parler à quiconque. Aussi charmante fut my Dancing Flame, partager mon passé et tout ce qu'il englobait de sinistre et horrible ne me tentait pas un seul instant. D'une certaine manière, j'imaginais d'avance les possibles réactions : celles négligeant parfaitement l'horreur d'être enchaîné, dépouillé de soi-même, à quelqu'un ; celles romançant ma relation avec Tayeb pour en faire une sorte de romance virile dans laquelle j'étais le receveur servile ou son inverse de l'ardeur d'un prince ottoman ; celles qui me prendraient en pitié ou, pire, y voir opposer une indifférence crasse. Au final, mon interlocuteur n'avait aucune marge de manœuvre, quoiqu'il fasse ou dise, cela me débecterait.

- Bien sûr, mon clan me manque. Mais je ne peux retourner auprès d'eux sans prouver mon utilité.

Depuis ce point particulier, je pus rebondir sur un sujet dans lequel j'étais amplement plus à l'aise : les généralités sur un clan sylphe.

- Les Perses et, surtout les clans djinns, sont très à cheval sur l'utilité individuelle, pour le bien commun du groupe. Si je veux me montrer digne, il m'est nécessaire de faire montrer de force, pouvoir et d'Esprit. Comme tu le sais, j'ai décidé de me baser sur les possibles alliances avec d'autres peuples magiques et des connaissances liées.

Comme si la réserve précédente n'avait jamais existé, mon ton s'enthousiasma sur une expérience récente.

- J'ai d'ailleurs pu passer un peu de temps avec un djâhrâvan, dans une antique cité efrit enfouie dans le désert, qui m'enseigna de nombreuses choses sur les djinns, la magie et la Perse. Ce fut passionnant.

Mon sourire s'élargit, sarcasme tué dans l'oeuf pour la mine réjouie de l'érudit en quête de savoir.

- Probablement que j'y retournerai prochainement pour en apprendre plus encore. Si mon clan m'autorise, lorsque j'aurais gagné ma place parmi eux, j'aimerai me consacrer à devenir un Mage, un magis* dépouillé naturellement des croyances religieuses spécifiques au zoroastrisme pour se concentrer sur la Magie en général. Je pense naturellement qu'il est important de rester ouvert à la Science en général. En Orient, l'un va souvent avec l'autre. La tradition s'est perdue, quelque peu, en raison des conflits entre sciences et religions.

Brusquement, je me rendis compte de l'envolée soudaine de mes mots et de l'impatience sous-tendant mes propos, la voracité que j'avais à conquérir l'avenir.

- Pardonne-moi, je divague un peu. Je suis impatient que tu me parles plus en avant de vos façons.

Éclaircissant ma voix, je clôturai ainsi ce passage.

- Néanmoins, nous avons amplement le temps.

Motivé soudainement par un désir d'aventures, d'actions et d'explorations, nous devions bouger d'ici et nous enfoncer plus encore dans la forêt. Je glissai ma main dans la sienne, l'entraînant déjà dans la direction du vent.

- J'aimerai voir un autre endroit de tes bois. Est-ce que tu as une source d'eau dans laquelle on peut se baigner ?

Demandai-je plein d'espoir. Non, pour le moment, je n'avais pas encore réfléchi au fait que cette fichue neige froide bloquait sans doute la possibilité d'un bain en plein air ! Un bon sylphe, ne tenais-je tout simplement plus en place ? Ou alors craignais-je de sombrer dans mes propres abysses en songeant trop au passé ?



*en persan
Jahan Shah Farvahar
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Willow
Invité
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Willow
Lun 28 Mar - 18:52
Linden. Ce simple nom provoquait chez Willow un afflux de haine difficilement contrôlable. Mais comment pouvait-il en être autrement quand le porteur de ce nom était à l'origine de la pire catastrophe jamais rencontrée par le clan de Dean ? Le sans magie avait déjà filé, de même que Ronce, puisque Brocéliande leur était à présent refusée. Mais si le Feu-Follet irait effectivement rendre une petite visite à la reine de France, elle ne se lancerait pas immédiatement à la poursuite de son frère. Parce qu'elle ne souhaitait pas laisser son hôte seul, et parce que c'était une affaire personnelle qu'elle mettrait beaucoup de temps à régler. Elle rendrait à Linden le centuple des souffrances qu'il avait causé...

Et parlant de fraternité, Willow interrogea tout naturellement le djinn sur ces liens de sang. En partageait-il ? Sa question sembla pourtant le mettre mal à l'aise, et la rouquine pinça les lèvres, se demandant si sa question s'était révélée trop indiscrète.

Plus étonnant encore était la réponse d'Atêsh... il semblait peu sûr de lui, se rappelant vaguement d'une demi-sœur et supposant sa fratrie étendue, étant donné les mœurs polygames existant dans la tradition de son pays. Willow haussa les sourcils, ne s'étant pas attendue à une pareille réponse... mais Shadow finit par lui expliquer pourquoi sa réponse était aussi nébuleuse... et ses dires laissèrent la flammèche un peu pantoise.

    - Je comprends mieux pourquoi tu n'apprécies pas les sorciers...


Oublier sa propre existence... de quelle sorte de magie avait bien pu être victime Shadow ? Nouant ses doigts au bras du djinn, Willow apposa un baiser à la commissure de ses lèvres.

    - Laisse. Il est évident que tu ne souhaites pas en parler. Je ne t'oblige à rien. Pardonne ma curiosité mal placée.


Il dévia ensuite de lui-même sur un sujet plus plaisant : son propre clan. Atêsh était littéralement assoiffé de connaissances, et cela semblait avoir un rapport direct avec son « utilité ». Il en parlait comme si son existence en dépendait, et au su de ses explications, Willow songea qu'elle n'était peut-être pas si loin que ça de la vérité. Mais de là à savoir si c'était en lien avec le sortilège qui l'avait « effacé »... la rouquine se doutait que l'Ombre n'en parlerait pas.
Toutefois, elle se montra très attentive à ses dires, acquiesçant à ses propos. En créant des alliances avec d'autres magiciens à travers le monde, il arriverait à prouver aux siens – ainsi qu'à lui même ? – qu'il était digne de son clan...

    - Tu es sur la bonne voie. Je ne doute pas que ton clan t'accueille à bras ouverts, avec toutes les recherches que tu as effectué.


Si son souhait de devenir un Mage était louable, la jeune femme fit la moue à ses propos suivants : elle n'était pas d'accord avec ce qu'il disait sur la science, mais après tout c'était son opinion. Les traditions gaéliques étaient encore très ancrées dans la culture du Feu-Follet, et étant donné ses antécédents, elle n'était pas prête à s'intéresser de près à cette infamie que les humains nommaient « progrès ». Qu'Atêsh ne soit pas freiné par le dégoût de la science n'était sans doute pas une mauvaise chose. Willow étira un large sourire pour son compagnon.

    - Il n'y a aucun souci. Je trouve ton enthousiasme et ton envie de savoir admirable.


Jetant un dernier regard au gardien, Willow raffermit sa prise autour des doigts de Shadow, qui l'entraînait dans le sous-bois, demandant à sa compagne de l'entraîner plus avant sur les sombres sentiers du Bois Sacré. Un rire cristallin trouva son chemin dans la gorge de la rouquine, et résonna dans la pénombre, faisant écho sur le fin tapis blanc hivernal.

    - Il faut aller vers le Nord. Un cours d'eau traverse la forêt. Je ne pense pas qu'il ait entièrement gelé...


Une dizaine de minutes leur suffit largement pour rallier la berge sud de la rivière. Son murmure était presque totalement assourdi, bien que l'eau coulât encore ; seul le cours au plus près des berges était gelé.

    - Je crains qu'il ne fasse trop froid pour se baigner, même si l'on essayait de se réchauffer à deux.


Son regard longea le cours d'eau, et elle devint pensive. Fuaran, the Water Source... la voix mourante résonna dans l'esprit de la fée, qu'elle repoussa violemment dans les tréfonds de sa mémoire. Parler de Linden et des siens avait fait resurgir une douleur qu'elle ne souhaitait pas ressentir. Néanmoins, ce souvenir fournit à la rouquine une nouvelle facette de sa culture à faire découvrir à Atêsh.

    - Les éléments... sont une part importante de notre culture. De la même façon que les clans perses sont affiliés au vent, à l'eau ou au feu, chaque magicien qui naît reçoit un nom magique, en gaélique, qui le lie à son élément. Dans la plupart des cas, il s'agit d'un secret, et ce nom n'est mentionné que lors de la naissance, des grands rituels... et quand c'est possible, au moment de la mort, pour libérer l'âme et la rendre aux cieux, à la nature.


Willow s'accroupit sur la berge et plongea la main dans l'eau glacée. Peut-être que l'âme de Holly suivait à présent son cours, dans le lit des grandes rivières, avec les âmes des anciens druides et des Hauts Magiciens ralliés à cet élément... une pensée réconfortante. Et celle d'Ashe ? Sans doute la ressentait-elle chaque fois que le vent enflait en bourrasques qui faisaient danser les feuilles mortes et emmêlaient davantage ses cheveux.

La jeune femme se racla la gorge, chassant d'invisibles larmes, souriant effrontément à l'Ombre pour dissimuler l'émotion du souvenir.

    - J'ignore si cette tradition a perduré dans les autres pays. Peut-être en as-tu déjà entendu parler ?
Willow
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Jeu 14 Avr - 20:05
Les doigts du feu follet se croisaient avec les miens tandis que nous nous enfoncions dans le sous-bois. Rapidement, le sentier tout tracé sur lequel elle me guidait connut mille et un détours. Le gel figeait certaines branches et y accrochait des diamants de glace. Scintillant sous les lueurs du soleil hivernal qui réussissaient à s'infiltrer jusqu'ici en rideau d'or pâle, ils projetaient des paillettes étoilées de lumières blanches. Entrainant ma comparse, je tentais par plusieurs fois de capturer les étincelles éphémères, sans grand succès. J'avais pourtant envie de m'en gorger pour en découvrir la moindre saveur, mais elles s'échappaient entre mes doigts.

Comme mon passé.

Je n'avais pas oublié la lourdeur de la discussion précédente. Elle rôdait en périphérie de mes pensées, prête à surgir à chaque instant pour m'ensevelir. Dans ces moments-là, ma prise sur ses doigts clairs s'affermissait et j'esquivais, leste, en l'entraînant dans une série de pas rapides et d'envolées presque dansées pour m'émerveiller sur l'écorce ridée d'un arbre centenaire, pour découvrir dans les troncs un visage familier d'une dryade endormie. Patiente, la flamme dansante parvenait à conserver notre trajectoire globale vers le fameux cours d'eau.

Endormie, la rivière s'emmitouflait dans un écrin de glace. Lentement pourtant, l'eau continuait de s'écouler lentement, un peu comme une larme sur une joue songeai-je dubitatif. Je jetai un coup d'oeil à ma camarade avec la crainte d'y voir s'y creuser le sillon liquide. J'esquissai un sourire en coin, doux, à son attention. Pour vérifier ses dires, je m'approchai avec précaution de l'eau vive pour y plonger les doigts. Le froid mordit ma chaire avec la vivacité d'un brasier. Précipitamment, je récupérai mes doigts rougies pour vérifier qu'ils n'avaient pas brûlé. Avant de réitérer l'expérience. Mon corps semblait aussi dubitatif que mon esprit : Une eau gelée n'était-elle pas supposée refroidir et non brûler ? Mon organisme s'habitua plus vite que mes pensées. Hors de question pourtant d'y plonger autre chose que le bout de mes doigts !

Pataugeant toujours comme un enfant, j'écoutais les enseignements de Willow sur les siens.

- Les mots et les noms ont du pouvoir dans beaucoup de cultures.

L'informai-je relativement laconique.

- Sans doute pas exactement de la même manière que pour les tiens.

Ajoutai-je dubitatif.

- Honnêtement, je ne saurais dire pour les autres cultures ou même les autres clans au final.

Cessant de jouer avec l'eau glacée, je me redressai pour l'observer plus longuement. Glissés dans mon épaisse ceinture de tissu, mes doigts grappillaient un peu de chaleur.

- Par contre, en Perse, nous accordons beaucoup d'importance aux noms et aux titres, l'un devenant l'autre et vis-versa. Comme nous avons à coeur nos ancêtres, déclamer le nom complet de quelqu'un parle autant de lui et ses actions que ses aïeux. Autant dire que les salutations peuvent durer des heures.

M'amusai-je un rire sur les lèvres.

- Peut-être est-ce pour cela que nous avons souvent des prénoms d'usage courts.

Songeai-je brièvement avant de hausser une épaule.

- La croyance veut que sans le nom complet, un sorcier ne soit pas capable d'ensorceler qui que ce soit. Enfin sauf s'il y a une part du corps de la personne qu'il veut maléficier.

J'agitai la main pour chasser ce pan-là de la discussion pour en revenir sur le sujet premier. Elle regagna vite le confort chaleureux du tissu, toujours transie de froid.

- A ma connaissance, nous n'avons pas de nom particulièrement secret. Certains ne sont pas connus de n'importe qui vu qu'ils sont liés à des rites de passages, du clan, de la famille, d'un cercle d'ami etc. Vu la profusion de noms, il est souvent impossible de se souvenir de tout, même pour un proche ou soi-même en fait. Protocolairement, même pour les satrapes ou le shah, ils ne sont pas introduits avec la litanie complète. A dire vrai, qu'un étranger vous appelle par votre nom complet sans en omettre aucun dénote d'une certaine volonté de nuire ou, du moins, de prendre l'ascendant sur son interlocuteur.

Informai-je.

- Avant sa mort, on ne donne jamais, même dans le Shah Namêh, le nom complet du Shah pour cette raison.

Une nouvelle pause fut marquée tandis que je réfléchissais.

- Le premier nom est donné par la mère, lorsqu'elle découvre qu'elle est enceinte, comme un souhait pour son enfant ou se rappeler les circonstances de sa conception parfois. Le second est donné par le clan, lorsque l'on découvre le don de l'enfant, qu'il soit magique, physique ou mental, il désigne sa place au sein du groupe et les domaines dans lequel il sera formé. Le troisième est offert par le père, en même temps que le premier cimeterre personnel, après une épreuve de passage à l'âge adulte. Tous les autres sont gagnés par les actes, l'adhésion à certains cercles et par la lignée en elle-même.

Naturellement, je mourrais d'envie de lui demander quel était son nom secret à elle. Toutefois, j'avais conscience que la question transpirait l'irrespect et qu'elle n'aurait aucune envie de me le donner. Aussi préférai-je y soustraire une question moins personnelle.

- Willow, ton prénom a-t-il une signification particulière ?
Jahan Shah Farvahar
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Willow
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Willow
Ven 10 Juin - 17:04
Spoiler:
 

Sous le manteau de neige dormait la forêt ; les créatures magiques qui y vivaient avaient fermé leurs yeux, à l'abri dans la froide écorce, sous les branches flétries ou encore cachés sous la terre. Ils ne se réveilleraient vraisemblablement pas avant le prochain sabbat, Imbolc. Seuls les gardiens restaient encore vigilants à la lisière de Brocéliande, protégeant ses secrets, sa magie des intrus et des opposants aux forces mystiques.

Avec une pensée pour ses chers disparus dont elle imaginait volontiers l'âme se mêler aux éléments de la forêt, Willow observa Atêsh découvrir l'eau glaciale de la rivière, qui coulait comme au ralenti entre les arbres blancs. Elle le vit en retirer ses doigts vivement, ce qui la fit rire doucement. Voir un Oriental découvrir le froid et la neige, inexistants dans son pays, était plus distrayant qu'elle n'aurait pensé.
Quoiqu'il en soit, le Feu-follet profita de ce moment pour enseigner à Atêsh une autre de leurs coutumes celtiques, qui concernaient les prénoms de ceux qui naissaient magiciens. Ignorant si cette tradition existait aussi dans d'autres contrées, elle en interrogea son hôte, qui ne put répondre que pour son propre clan. Ce n'était pas alors un seul nom secret qui était donné à la personne, mais toute une multitude... ce qui compliquait un peu la façon d'appeler les interlocuteurs. Willow haussa un sourcil étonné, mais la partie sur la croyance selon laquelle la connaissance d'un nom complet pouvait permettre à un sorcier de causer du tort au porteur parlait à la jeune femme. C'était pour cela que les noms magiques n'étaient quasiment jamais évoqués... un magicien connaissant le nom magique d'un autre pouvait à ce moment là disposer de son âme comme il l'entendait.

Ça restait une légende... mais les vieilles habitudes ont la vie dure.

    - Alors, « Atêsh » n'est qu'un seul nom parmi tant d'autres que tu possèdes ? Peux-tu m'en dire quelques-uns ? Même si ça ne changera rien au fait que je te nommerai Shadow.


Un large sourire ponctua cette affirmation, chassant le regard mélancolique que la flammèche avait eu en le posant sur la rivière ou les branches dansantes au rythme du vent. Les étincelles étaient revenues pétiller dans le bleu de ses iris.

    - Le quoi ? « Cha namé » ? Qu'est-ce que c'est ?


Il se mit ensuite à décrire les différentes circonstances durant lesquelles un prénom était donné à l'enfant, l'adolescent, l'adulte, le membre de la communauté, le magicien... ça en faisait tant et tant que Willow comprenait mieux pourquoi il pouvait leur arriver d'en oublier quelques-uns !
Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'en pensait Atêsh... que ressent-on lorsqu'on a des noms à la pelle et qu'on ignore pourtant qui l'on est vraiment ? Cela était-il vain pour lui, ou y trouvait-il un réconfort dans l'identité que lui donnait son entourage, son environnement ?

Elle ne posa pas la question.

    - « Willow » veut dire « saule ». Cet arbre, là-bas.


Fit-elle en désignant l'antique végétal dont les branches semblaient tomber comme une triste pluie morte au dessus de l'eau glacée.

    - Dans mon clan, tout le monde avait des prénoms liés aux arbres. Ma mère était le houx, mon père le chêne. Mes frères étaient le frêne et le tilleul. Autant d'essences qui existent dans les forêts magiques, Dean comme Brocéliande...


La rouquine haussa les épaules.

    - Après, te dire si nos noms sont censés représenter une part de notre caractère... oui et non. Mon père était fort et résistant, comme son essence. Pour ma part... peut-être que ma tignasse est aussi emmêlée et abondante que les branches de mon arbre, mais je ne vois pas d'autres similitudes !


Elle rit. Ça n'avait pas tant d'importance. On tirait du saule une substance qui aidait à calmer la douleur et à faire tomber la fièvre. Willow n'avait pas vraiment le tempérament apaisant, et faisait bouillir le sang plus qu'autre chose !

    - En revanche, nos noms secrets sont plus étroitement liés à nos caractères, nos affinités avec la nature. Ils nous définissent réellement. C'est peut-être pour ça qu'ils sont si précieux.


Elle glissa ensuite son regard sur la main meurtrie de Shadow, cachée dans les plis colorés de ses vêtements.

    - Es-tu guéri de la morsure du froid ? Ou veux-tu savoir autre chose ?


Dans l'un comme dans l'autre cas, le Feu-follet fit en sorte de répondre aux attentes de son hôte. Mais qui peut apprendre en un cycle solaire le savoir accumulé d'une vingtaine d'années ? Personne, et quand les deux êtres de magie durent se quitter, il restait encore tant et tant de choses à se dire.
Mais ils avaient le temps.

Il suffisait, après tout, que leurs chemins se croisent à nouveau.
L'ombre et la lumière, jamais ne se départissent l'un de l'autre. Qui mieux que Willow et Atêsh pour savoir cela ?
Willow
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