[Août 05] Soleil de nuit, Lune de jour

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Selene Maeleth
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Selene Maeleth
Lun 1 Juin - 20:09
J’avais cette lumière là sur moi
comme ça
mais ce n’était pas
ma lumière
elle était là comme ça
j’aurais voulu
j’ai tout essayé
j’aurais voulu m’en débarrasser… partager
mais elle brûlait tout le monde
personne n’en voulait

Jacques Prévert - Lumières d'Homme


Dans un bourg peuplé de la Sibérie profonde, une neige tenace s'abattait. Le soir tombait, les passants se hâtaient. On racontait dans les basses-classes qu’un fantôme hantait les ruelles du quartier, sous la forme d’une figure féminine à la peau blanche, au visage rond et aux yeux immense, rouges comme le sang. Si sa description était la même pour tous ceux qui prétendaient l’avoir rencontrée, ce qu’elle faisait ou disait différait ensuite : certains disaient l’avoir entendu hurler, d’autres racontaient qu’elle titubait en pleurant, les mains tachées de sang jusqu’au coude. La rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre, se murmurant de bouche à oreille jusqu’à ce que tous - ou beaucoup - soient au courant.

Tous sauf le fantôme en question.

Dans un bourg peuplé de la Sibérie profonde, une neige tenace s'abattait. Glissant maladroitement sur les pavés d’une petite rue entre deux avenues, celle qui naquit Estelyane pour devenir Kaguya et Selene au final manqua de s’écraser au sol. De sa splendide arrogance passée, de son panache enfantin, il ne restait rien. Si elle avait pu se voir, nul doute qu’elle aurait pleuré mais voilà, l’enfant ne se voyait plus : la tristesse qui, muée en folie, avait rongé son esprit la rendait insensible aux miroirs, insensible même au froid de cette nuit de réveillon.

Tout avait commencé avec les attentats d’Emerald. Ces attentats où elle avait fui, séparée de celui qu’elle avait tant cherché à retrouver. Errant de ville en ville, Selene avait alors passé quelques mois à bord du March pour, lorsque sa transformation en jeune fille s’était effectuée, quitter le zeppelin et ses fantasques occupants. C’était en fin 04, il y avait un an de cela. Déjà son esprit vacillait sans pour autant flancher.

Pas encore.

Il y avait eu cette rencontre, qui avait ouvert les portes autrefois si fermement scellées de sa mémoire, la rencontre avec le Prince japonais qui l’avait accusée du massacre des siens et donné un sens atroce à ses visions. La fêlure s’était agrandie et puis...

... il y avait eu le Délirium, il y avait eu la mort. Celle qui s’était emparée de Nikolaï, aspirant ce qu’il restait de vie en lui sous le regard de Selene impuissante. Elle s’était montrée forte, jusqu’à l’ultime moment où il l’avait laissée. Où il l’avait abandonné, comme tous les autres.

C’était à ce moment-là que la fêlure s’était étendue jusqu’aux moindres parcelles de son âme, la brisant en morceaux. Et elle avait fui, fui vers les seules terres où elle avait, une fois, connu la paix.

Sa Russie quasi-natale, si précieuse, si anormalement glaciale.

Un cri, dans le lointain. Se redressant, Selene croisa le regard d’une femme qui, visiblement effrayée par la vision de sa déchéance, partit en courant rejoindre d’autres vivants. L’enfant leva ses mains frigorifiées, tachées de sang, à l’image d’une robe qui avait une fois été blanche. Elle avait mal, la tristesse pesait sur son esprit égaré comme une enclume. Et sous sa peau diaphane, la lumière cognait comme un insecte affolé, une lumière qui enflait, se concentrait pour traverser tout son corps en une danse chaotique, effrayante. Et Selene ne faisait rien pour l’arrêter. Elle la voyait à peine, cette lumière qui se faisait parfois si forte qu’elle attirait les insectes.

Un pas, un autre pas. Un frisson, une toux sanglante. Le corps amaigri de l’enfant lunaire la porta jusqu’à une grande rue qu’elle traversa sans voir ceux qui ne la remarquaient pas, l’amenant jusqu’à un cul de sac où elle se terrait, faute d’avoir trouvé une nouvelle famille pour prendre soin d’elle. Il y avait là le cadavre d’un chat qu’elle avait, dans un instant de psychose, tué pour se nourrir, trop lumineuse pour voler sans se faire remarquer. Elle le salua comme un vieil ami, avança vers l’abri de fortune qu’elle avait installé et dans lequel elle demeurait depuis sa dernière transformation.

Alors qu’elle se tassait au milieu des vieilles hardes qui lui servaient de couverture, le fantôme lunaire vit comme une ombre. Une silhouette familière à laquelle elle ne réagit pas, persuadée d’assister, une fois encore à une énième vision.

Pourtant elle restait là, à l’entrée de son impasse-linceul.

- ... Peter ? Est-ce que c’est toi ?

Elle n’y croyait pas vraiment.
Selene Maeleth
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Peter Davies
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Peter Davies
Mer 10 Juin - 21:53
mot:
 


Peter était devenu un voleur d’enfants. Un ravisseur, au sens propre et au sens figuré. A présent qu’il avait élu siège dans la Maison-Arbre, au Canada, il avait divisé son temps – bien que sa notion du temps fût fort malléable – en deux activités : la gouvernance des enfants sauvages de la Maison-Arbre et le renouvellement de ses troupes. Chaque garçon grandi étant tué sans plus de façon, il était nécessaire de ravitailler sa jeune société en nouvelles recrues. D’autant que Peter avait de l’ambition.
Il aimait toujours à squatter les logements cossus dont on lui ouvrait généreusement la porte – la fenêtre – toutefois, abrutissant les enfants qui le recueillaient d’aventures et de fantaisies dont on n’aurait pu affirmer la véracité. Mais, au terme de quelques jours, il partait. Il partait toujours.

Peter était parti loin, cette fois-ci. Il était parti en quête de ce que des contacts à lui – il connaissait quasiment toutes les grandes bandes d’enfants de chaque pays – nommaient « le Père Noël ». Il désirait offrir des cadeaux à ses garçons, certain qu’ils le trouveraient ainsi encore plus formidable. Pourtant, le séjour ne se révélait pas aussi aisé et épique qu’il se l’était, comme toujours, fantasmé. Il errait depuis trois jours dans les villes sibériennes, ayant appris le lendemain de son arrivée que le contact qui était censé l’accueillir avait été emporté à l’hospice, et que son suppléant – il y en avait toujours un de rechange – était mort de froid, de faim ou de maladie – en tous cas, retrouvé gisant dans la neige. Peter s’était retrouvé seul, sans un sou, et si glacé que ses ailes refusaient de le porter. Et pour ne rien arranger, les rumeurs de fantôme avaient commencé à se propager. Les Russes étaient très friands des légendes urbaines. Elles s’étendaient sur des villages entiers en quelques heures, fouettées par l’imagination vorace des habitants. Peter les écoutait toutes, prenant garde que son ombre se fût pas prise d’un brusque désir de liberté, car il lui semblait que le peuple était plutôt hostile aux manifestations de magie.

L’enfant oiseau parvint toutefois à se constituer un petit gang (des ramoneurs, qu’il connaissait bien), en dépit de ses plans gâchés et de ces histoires de spectre qui faisaient étrangement écho en lui, et le distrayait de son but. Grâce au magot qu’ils avaient récolté de leur labeur – en particulier celui de Peter qui, par son agilité et son statut d’androïde, était avantagé – ils avaient réussi à persuader une bande filles de joie de les accueillir dans leur chambre louée lorsqu’elles racolaient. Peter avait usé de ses charmes de garçonnet à l’accent délicatement britannique pour les convaincre malgré qu’ils fussent, en tout, sept garçons crasseux comme des pouilleux. Ce soir-là, près un bref répit de trois heures où le sommeil les avait emporté plus loin qu’un esquif volant, ils furent tous les sept jetés à la porte tandis qu’une des filles, la blonde, entrait avec un beau monsieur élégant. Les enfants, encore à moitié endormis, se retrouvaient une nouvelle fois projetés dans les bras mortels de l’hiver sibérien. Trois heures, avait-elle dit. Ils devaient tenir trois heures. Et ramener du fric, évidemment.
Peter arracha sa petite sacoche de sa ceinture et inspira une brassée de poudre de fée. Un étourdissement soudain fit tanguer son crâne tandis qu’une sensation factice de bien-être se diffusait en lui. Depuis qu’il vivait dans la Maison Arbre, ses doses ne cessaient de croître et son état de manque était plus vivace que jamais.

Et le fantôme ? … Peter tu m’entends ?

Quoi ? répondit Peter d’une voix groggy, lointaine, comme s’il se réveillait en sursaut.

Le fantôme, dont tout le monde parle ! répondit le plus jeune de tous les enfants. Il mange les enfants. Il dévore leur cœur et boit leur sang.

Nous le tuerons, voilà tout.

On ne tue pas les fantômes. Ils sont déjà morts. répliqua un gosse plus âgé.

Peter le peut, lui ! Hein ?

Bien sûr. répondit Peter, encore assommé par la poudre.

Quelque chose dans ce village était différent. Il y avait un genre de parfum dans l’air, une atmosphère singulière, et familière. Peter le sentait sans parvenir à mettre le doigt dessus, confus par les effets de la poussière comme par cette sensation étrange qu’il ne reconnaissait pas. C’était comme savoir qu’un évènement va se produire, sans avoir aucune idée de ce que c’est.

Puis, un enfant cria. Peter vacilla. Des traces de sang, des traces de sang. Peter fixa son regard noir, dilaté, sur les zébrures rouges qui maculaient la neige. Ce pouvait être n’importe quoi. Pneumonie, rats, crime. Avortement, même. Il allait faire signe de poursuivre leur marche lorsque son ombre, prise de folie, s’arracha à lui, sous les exclamations des enfants. Elle se mit à glisser sur les traces, les recouvrant de sa robe sombre, avant de disparaitre dans un coin tout aussi sombre, comme rappelé par son élément mère. Peter assista à ce spectacle sans réagir.

Restez là. ordonna-t-il de ce même ton dissonant, pâteux.

Les enfants se serrèrent les uns contre les autres en lui criant de faire attention.
La rue était un cul de sac qu’aucun réverbère ne venait éclairer. Pourtant, un éclat faible, surnaturelle, perçait l’obscurité. Était-il réel ? Peter cligna des yeux, encore étourdi et légèrement ébloui. Il savait que c’était le fantôme. Le fantôme avait attiré son ombre, et maintenant, l’attirait lui. Peter n’avait pas peur.
Parfois, il rêvait qu’il était un fantôme, lui aussi.

Peter ? Est-ce que c’est toi ?

Son souffle se tut, un frisson parcourut tout son corps, et ce n’était pas le froid.
Selene.
Selene.

Ils étaient en aussi mauvais état l’un que l’autre.
Peter portait une casquette ample et une écharpe rapiécée qui ne laissaient voir qu’une partie de son visage, et une grosse veste en laine usée emmitouflait sa carcasse, mais on pouvait deviner qu’il était plus émacié, plus cireux, et que son regard était plus fiévreux encore qu’auparavant. Aucun bourgeon rose ne venait éclore sur ses joues. Il avait toujours son air revêche et malicieux, mais une sorte de voile absent, vide, le recouvrait.

Quant à Selene… Selene était un fantôme. Les villageois n’avaient pas menti.
Depuis longtemps, Peter ne la considérait pas vraiment comme une humaine. Elle avait quelque chose de l’esprit, de l’ailleurs. La Lune. Mais à présent, son côté spectral, macabre, triste, était devenu son propre voile.
Peter lui adressa un petit sourire, son sourire de lutin, car il était content d’une chose. Selene n’était plus femme. Il s’approcha.

Ils disent que tu es un fantôme.

Il s’approcha encore. Il n’osait pas la toucher.
Peut-être qu’il l’aurait juste traversé.


Peter Davies
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Selene Maeleth
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Selene Maeleth
Dim 5 Juil - 15:46

La vision se précisa, se fit plus présente alors que Peter s’approchait d’elle. Dans l’eau sanglante des yeux de Selene, il y avait de la joie mais aussi de la peur : elle tentait d’y croire, voulait tant y croire mais ne l’osait vraiment. Son esprit vacillait, sa vision se flouait. Un frisson de mauvais augure parcourut son échine.

- Ils disent que tu es un fantôme.

Il était proche, désormais. Si proche qu’elle aurait pu le toucher, si elle le voulait. Mais elle n’y parvenait pas, l’enfant de la Lune. Elle tendait ses bras maigres avec l’impression que si elle les refermait sur lui, il disparaîtrait. Et sa lueur, cette lumière qui leur faisait à tous si peur, se tassait au bout de ses doigts avec frénésie, comme si des centaines de lucioles s’étaient massées là et se battaient pour fendre sa peau. S’échapper enfin.

Ses mains avaient fini par s’arrêter avant qu’elle ne touche le visage de l’apparition. Alors qu’elle laissait retomber ses bras le long de son corps, le regard de Selene se fit plus surpris encore. Elle tentait d’assimiler les mots de son interlocuteur mais son esprit fragmenté la distrayait, l’empêchait de réfléchir réellement.

Elle avait tellement froid.

- Un... fantôme, moi ? Je...

Elle se leva, se drapant au passage dans une couverture sale. Son expression s’était faite penaude, elle fixait désormais la neige au sol d’un regard peiné.

- Je ne suis pas sûre... si j’en suis un ou... peut-être autre chose. Je ne sais plus.

Selene haussa les épaules et croisa les bras en une vaine tentative de se réchauffer. Elle resta silencieuse quelques instants, puis son regard vint s’abattre violemment dans celui de son interlocuteur. Elle se fit très sérieuse, très solennelle, immobile comme une statue tout à coup.

- Et toi, Peter ?

Il avait l’air d’un fantôme, lui aussi. Mais elle espérait, elle priait qu’il n’en soit pas un. Et son désespoir transparaissait dans son regard fixe, suppliant comme un appel, vibrant comme un espoir.

Je t’en supplie, dis-moi que je ne suis pas seule.
Selene Maeleth
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Peter Davies
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Peter Davies
Sam 8 Aoû - 13:57

Peter ferma les yeux tandis que les bras spectraux de Selene longeaient l’espace qui les séparait. Une sorte de crainte lui avait serré le cœur, comme s’il redoutait ce que son contact pouvait provoquer. Il attendit, un peu comme l’on attend le tout petit choc d’un train qui s’arrête après avoir ralenti pendant longtemps, longtemps… Le petit choc ne vint pas et Peter finit par rouvrir grand les yeux, constatant que Selene avait renoncé à braver l’espace. Il en fut triste, il n’en montra rien.

Selene était entourée d’une aura qui ressemblait très fort à la mort.
Ses lèvres bougeaient à peine quand elle parlait et ses mots semblaient aussi fragiles, aussi brisés que son corps.

Il ne répondit pas tout de suite. Il fixa Selene pendant un long instant, que le vent rendait bruyant, que la neige recouvrait peu à peu. Puis il abaissa un peu l’écharpe qui lui couvrait le menton, avant de l’ôter tout à fait.

Les gens de mon nouveau pays parlent plutôt d’esprit. Dans tous les cas, on ne sait pas bien si c’est mort ou vivant. Tant pis.

Il s’approcha d’un pas, inspirant fort sans trop le montrer. Puis il posa son écharpe rapiécée sur les épaules toute frêles de Selene.

Il n’y a pas de fantôme sur la lune.

Il recula et contempla l’abri miteux dans lequel s’était réfugiée son amie. Son amie…
Il fut tenté de lui demander ce qui lui était arrivé, puis renonça. A quoi bon.

Une impression d’urgence commençait à l’étreindre, de plus en plus intensément. Comme s’il manquait de temps, comme si c’était la dernière occasion pour… pour ?

Tu dois avoir froid, ici. Silence. Il y avait du sang. Là-bas, il y avait des traces de sang. C’est ton sang ?

Non bien sûr, mais tu te vides quand même.

Silence.

Tu vas y retourner, n’est-ce pas ? Sur la Lune. Bientôt.

Ses yeux s’embuèrent malgré lui. La peine et la douleur avaient percé la brume de la poussière de fée, arrachant jusqu’à la fièvre de son regard et enflammant son cœur ramolli.

Ah, Selene…
Certains disaient pourtant qu’il ne savait aimer.


Peter Davies
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Selene Maeleth
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Selene Maeleth
Jeu 13 Aoû - 1:09
Il mit longtemps, avant de lui répondre. Des siècles pratiquement - du moins, c’était comme cela que Selene l’avait perçu. C’était que son temps était compté - la jeune fille le pressentait sans pouvoir l’expliquer ni vouloir vraiment y croire. Et Peter continuait de la fixer, continuait de se taire. À tel point qu’elle crut vraiment qu’il allait disparaître, la laisser elle aussi. Et alors qu’elle sentait la panique faire trembler ses mains, son interlocuteur finit par lui répondre.

- Les gens de mon nouveau pays parlent plutôt d’esprit. Dans tous les cas, on ne sait pas bien si c’est mort ou vivant. Tant pis.

C’était curieux, cette idée de ne pas accorder de l’importance à si l’on était vivant ou non. Mais dans le cas d’enfants qui ne vieillissaient pas, ce n’était plus si surprenant. Après tout, sans jamais mourir, on perdait le goût de la vie. On demeurait figé, sans réelle autre occupation que d’errer. On voyageait dans l’entre-deux, on se perdait.

Un très mince sourire souleva les coins des lèvres de Selene. Oh, elle-même avait cru qu’elle ne disparaîtrait jamais.

Il se rapprocha et le laissa faire, couvrir ses épaules de l’écharpe qu’il portait. Machinalement, elle serra l’étoffe contre elle. Il demeurait en elle des réflexes de survie, des sursauts de volonté. Mais ils étaient confus, presque inconscient.

Elle ne voulait pas mourir et n’attendait que ça mais surtout...

... elle avait peur.

- Il n’y a pas de fantôme sur la lune.

La jeune fille acquiesça faiblement, sans même prendre la peine de réfléchir aux paroles du garçon. Sa tête lui faisait mal. Selene observa Peter s’éloigner et dut résister à l’impulsion de le suivre, de le retenir pour ne pas qu’il lui échappe, lui. aussi. Mais il ne partait pas, il regardait derrière elle. Il observait sa demeure ruinée, son dernier palais.

Son taudis.

- Tu dois avoir froid, ici.

Elle voulut, dans un sursaut d’orgueil, prétendre que non. Mais une toux puissante la saisit alors, la forçant à se couvrir la bouche dans un élan de politesse. Pliée, elle se redressa une fois la crise passée. Sa petite main était tâchée d’un sang nouveau. Le sien.

- Il y avait du sang. Là-bas, il y avait des traces de sang. C’est ton sang ?

Elle fit non de la tête. C’était celui du chat, le chat dont elle avait absorbé la vie et la lumière avant de pleurer la mort. Le chat qui plus jamais ne pourrait miauler, le chat imbécile qu’elle avait mangé.

- Tu vas y retourner, n’est-ce pas ? Sur la Lune. Bientôt.

Il avait les yeux humides et elle aussi. Mais Selene baissa la tête, préférant ramasser un peu de neige pour laver ses paumes. Le contact froid la fit frissonner, mais moins qu’avant. C’était comme si sa lumière avait fait s’évanouir toute chaleur.

- Je ne voulais pas, tu sais. Je croyais... que jamais je n’y reviendrais.

Le ton était si faible, si... piteux. Se redressant, elle chercha le regard de Peter, rassembla ce qui lui restait de volonté.

Un pas vers lui, un second. Même sans le toucher, elle pressentait sa chaleur.

Un effort, un petit effort pour sourire à nouveau.

- Pour un esprit, tu m’as l’air bien vivant.

Nouvelle toux, moins violente. Elle l’endura sans se plaindre, habituée. Son corps encaissait, supportait le froid du mieux qu’il pouvait. Mais Selene sentait pourtant que, les nuits passant, elle perdait de sa force.

Tendant son bras maigre devant elle, elle observa la lumière qui y pulsait, s’échappant parfois pour venir, anarchiquement, se réfugier ailleurs dans son corps. On aurait dit un animal qui tentait de s’échapper. Et bientôt... bientôt elle le libérerait.

- Je crois... que je suis tombé malade.

La constatation était évidente, mais Selene l’oubliait régulièrement. Son esprit aussi se faisait de moins en moins solide au fur et à mesure que le blizzard soufflait.

- Regarde. Murmura-t-elle en désignant la lueur cognant sous sa peau. Ma lumière... ça a changé ma lumière.

Un temps.

- Je crois que c’est ça... ce qui leur fait peur.

Ça et le sang par terre, ça et l’absence de couleur sous sa peau, ça et les grands yeux rouge sang. Même quand elle était bien portante, à Paris, on la disait revenante et c’était encore pire maintenant.

Alors qu’elle fixait la lumière, un sentiment d’urgence absolue lui étreignit le coeur. Souffle coupé sous l’intensité du souvenir, elle leva les yeux et adressa un regard paniqué à Peter.

- Peter, je suis désolée.

Cherchant ses mots, elle finit par attraper les mains du garçon et ce fut comme si sa lumière se pressait contre leurs paumes.

- Je ne voulais pas grandir, je ne voulais pas... t’abandonner.

C’était même la dernière chose qu’elle avait voulu.

- Je t’ai cherché, tu sais. Je t’ai cherché mais...

Il y avait eu Jin. Et Nikolaï. Il y avait eu sa mémoire qui s’ouvrait, la mort et la mémoire pour l’achever. Elle ferma la bouche, sonnée par l’afflux de souvenirs qui remontaient. Gorge serrée, elle chancela, se rattrapa. Cela n’avait plus d’importance au final.

- ... il s’est passé tant de choses.

Pas le temps d’expliquer.

Comme si elle se rendait à nouveau compte de la présence de Peter, elle s’approcha une fois encore de lui, dévorant son visage du regard et c’était désormais certain : elle pleurait sans s’en rendre compte.

- Dis... tu resteras avec moi ?

C’était comme si un grand vide avait soudain balayé son esprit.

- Jusqu’à la fin... tu resteras jusqu’à la fin ?

Elle tremblait.

Même encore à cet instant, elle n’osait y croire.
Selene Maeleth
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Peter Davies
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Peter Davies
Mar 1 Sep - 22:31

Elle toussait, elle n’arrêtait pas de tousser.
Chaque son rauque éjecté par sa gorge compressait la propre poitrine de Peter, qui ne bougeait pas, qui ne baissait pas les yeux. Il assistait à l’agonie de Selene, dont il avait pleine conscience malgré le brouillard dans son crâne.

Pour un esprit, tu m’as l’air bien vivant.

Il voulut sourire, encore, il n’y parvint pas. Sa lèvre était crispée, contractée. Le froid, sûrement.
Il contempla la lueur – fade, mais il ne voulut l’admettre – s’agiter dans la peau diaphane de Selene. Il déglutit, papillonnant des paupières. Il ne répondit pas à son constat si simple et si terrible.

Peter, je suis désolée.

Il sursauta, autant sous l’intensité subite de sa voix que de son contact soudain.
Ses yeux noirs oscillèrent entre les deux globes, rouge sang, de Selene. Le sentiment d’urgence s’accrut d’un coup, comme fouetté. Les mains de Selene étaient agrippées à lui, agrippées tellement fort, comme s’il l’empêchait de tomber dans un gouffre. Des larmes creusaient un sillage étrange sur ses joues toute blanches.

Jusqu’à la fin… Tu resteras jusqu’à la fin ?

Elle était si faible. Tellement froide.
Peter n’avait plus la force de lutter, de nier l’évidence.

D’une voix basse, grave, un peu étouffée, il mena Selene jusqu’à son havre miteux, où il tenta par des draps déchirés de les protéger du vent. Il incita son amie à s’asseoir, maudissant la neige insatiable.

Je ne t’en veux pas, Selene.

Ne t’en veux plus.

Ne pense pas à ça. Pense à cette robe qui t’a attiré dans le magasin d’Emerald. Pense à l’éclat des réverbères. Pense à ce feu que tu as déployé pour me sauver. Pense au feu, Selene. Il te réchauffera.

Il s’en souvenait si bien.
Il ne se souviendrait pas du corps de femme de Selene.
Il se souviendrait de la folie merveilleuse de ses flammes.

Je resterai jusqu’à la fin. Je resterai au-delà de la fin.

Il voulait tellement la sauver de la mort ! Il était si puissant d’habitude, si invincible ! Pourquoi ne pouvait-il pas la garder encore, infliger à son cœur une vie même douloureuse, juste pour lui.
C’est lui qui s’accrochait à ses mains à présent, à ses membres, à ses cheveux, des gestes fébriles parcourant tous les morceaux du corps famélique de la jeune fille.
Il lui frictionnait les paumes et le couvrait de tout ce qu’il trouvait, il tremblait.

La lune, derrière lui, lui brûlait le dos.



Peter Davies
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Selene Maeleth
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Selene Maeleth
Lun 7 Sep - 21:37
Peter ne lui répondit pas, pas tout de suite. Et Selene, perdue, hagarde, le laissa l'entraîner jusque dans son refuge de fortune. Là, elle tomba plus qu'elle ne s'assit, se drapant rapidement au milieu des draps sales et rongés qui lui servaient de couvertures de fortune. Ses gestes étaient affaiblis mais fébriles, mus par un reste d'instinct de survie qui se débattait sans cesse, ne cessait de se débattre dans son agonie alors que le cœur, lui, s'était résigné depuis longtemps.

- Je ne t’en veux pas, Selene.

Les mots la happèrent, retenant son esprit plus efficacement que n'importe quel remède. Ce pardon, cette absolution... c'était tout ce dont elle avait besoin. Comme un baume qui l'enveloppait, réchauffait son âme glacée.

Son instinct de survie n'avait besoin de rien d'autre pour s'éteindre définitivement.

Elle se figea, adressant à Peter le plus béat des sourires.

- Ne pense pas à ça. Pense à cette robe qui t’a attiré dans le magasin d’Emerald.

La jolie robe bleue et blanche, avec ses nœuds et ses rubans. Elle était si mignonne avec cet accoutrement, encore plus belle lorsqu'il fut rougi par le sang.

- Pense à l’éclat des réverbères.

Les réverbères de Paris, les réverbères de Kyushu. Les lanternes. Ouvrir le verre, nettoyer l'intérieur, placer le coton. Le vieil allumeur de réverbères... elle l'avait tant aimé avant de l'abandonner.

- Pense à ce feu que tu as déployé pour me sauver.

- Je voulais... te sauver.


De tous temps, elle avait été capable de tout pour sauver les êtres qui lui appartenaient.

- Pense au feu, Selene. Il te réchauffera.

Comme en réponse à l'évocation, la lumière qui pulsait sous la peau de Selene sembla se faire plus forte quelques secondes. Mais bientôt elle redevint terne, laissant la jeune fille confuse, assaillie d'images d'un passé chaotique, confus. Tout se mélangeait, les visions se précipitaient aux portes de sa mémoire. Elle ne bougeait plus mais sentait les mains de Peter contre elle, ses tentatives pitoyables de la réchauffer.

Elle trouva la force de lui saisir le poignet.

- Ça sert... à rien. Lui dit-elle doucement, un sourire dans la voix et les yeux mais pas sur ses lèvres bleues.

Elle toussa encore et la toux, la ramenant à une réalité physique, chassa l'afflux de ses visions.

- On a plus beaucoup de temps.

Elle était si fatiguée.

La main serrée autour du poignet de l'enfant volant s'en détacha, venant effleurer sa joue si vivante, si chaude.

- Je n'ai pas eu le temps de te le dire...

Elle rit un peu et son rire lui donna l'impression de lui transpercer les côtes.

- ... mais tu ressembles à un ange. Avec tes ailes.

C'était drôle, qu'elle s'en souvienne même tout ce temps après.

Nouvel éclat d'angoisse. Yeux soudain écarquillés, Selene fixa Peter comme si elle ne le voyait plus.

- Peter... j'ai peur de ce qu'il y a là-bas. Sur la lune.

Une inspiration glacée, paniquée.

- Tu crois que je serai enfin chez moi ??

L'idée était réjouissante mais elle avait parlé avec peur. Ses émotions, comme son âme, se détraquaient doucement.
Selene Maeleth
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Peter Davies
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Peter Davies
Ven 11 Sep - 19:30

Musique
(car Selene ne cesse de m'évoquer la belle princesse Kaguya)



Elle aussi, elle s’en rendait compte.
Elle savait qu’elle allait mourir. Elle savait qu’elle mourrait.

Peter essuya ses larmes d’un geste un peu brusque, se griffant presque les paupières et tentant de ne pas se laisser aller à l’émotion. Pour une fois, il n’était pas uniquement conscient de son être exclusif, il n’écoutait pas que son propre cœur. Il pensait autant à lui qu’à Selene et leurs directions étaient contraires, opposées. Des aimants qui s’attirent mais ne peuvent se toucher. C’était toute la tragédie de cette situation.

On a plus beaucoup de temps.

Il se pinça l’arcade du nez, concentrant toute sa force, toute sa résistance, réprimant le sanglot le plus acharné. La bordure de ses yeux et le bout de son nez étaient tout rouges à présent.

... mais tu ressembles à un ange. Avec tes ailes.

Il lâcha un petit éclat de rire mouillé en posant sur elle un regard tendre. La terre n’aurait décidément pas su les réunir.
Le regard de Selene changea. Le sourire de Peter s’affaissa aussitôt et il se crispa, inquiet, alarmé, resserrant l’étreinte de sa main sur la sienne.

Tu crois que je serai enfin chez moi ??

Il passa sa main sur son propre visage, labouré de douleur, des larmes chutant en pagaille sur son col.

Tu sais… commença-t-il mais il dû s’arrêter car sa voix était brisée.

Il respira, se ressaisit, ferma les yeux et les rouvrit.

Tu sais, quand je vais très haut dans le ciel, je m’approche parfois très près de la lune. Elle te ressemble. Elle a l’air seule, fragile, un peu triste, mais c’est bien grâce à elle que la nuit est belle. J’ai parlé à lune. Elle m’a dit qu’un jour tu retournerais en son sein, car la lune est ta mère et que tu es son enfant. Elle m’a dit qu’elle te laisserait le temps de connaitre les hommes, peut-être la joie et l’amour, et que tu reviendrais à elle quand tu en aurais vu assez. Tu en as vu assez, Selene. Tu as tout vu des hommes. Ils ne peuvent plus rien te donner. La lune, c’est ton berceau et ton seul monde. Tu ne seras pas seule. Tu ne souffriras plus. Tu y seras chez toi. Parce que c’est là d’où tu viens. On est toujours chez soi dans le ventre de sa mère.

Il ajouta, de ce ton à la fois triste et convaincant, et peut-être qu’il y croyait vraiment :

C’est elle qui me l’a dit.

Il s’approcha encore, tentant comme il le pouvait de faire barrage aux éléments. Selene était toute étendue à présent. Peter, penché sur elle et sans la quitter du regard, se débarrassa lentement de son veston, de sa chemise, de son maillot. Puis il sortit ses ailes, embrassant la silhouette de la jeune fille, à l’image d’un cygne protégeant ces petits.


Car les anges aident parfois les coeurs les plus faibles à monter au ciel.


Peter Davies
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Selene Maeleth
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Selene Maeleth
Dim 13 Sep - 19:04

Il lui devenait de plus en plus difficile de se concentrer, de rester éveillée. C'était comme au moment d'aller au lit, de se faire border en attendant le sommeil sauf qu'au lieu du chaud sous les draps, c'était le froid qui, lentement, s'infiltrait. Et Selene ne luttait plus pour survivre, elle se battait juste encore un peu pour Peter. Le dévorer des yeux pour graver son visage dans sa mémoire, ne plus entendre que ses mots pour les emporter avec elle, tout au long de... ce qui l'attendrait.

Une fois qu'elle s'endormirait.

Et il lui parlait, l'enfant-oiseau. Il parlait, lui racontait la plus belle des histoires avec une ferveur qui, malgré le froid, parvenait encore, un peu, à la réchauffer. Elle sentait pourtant, Selene, que tout dans son corps ralentissait, que tout le temps qu'elle avait volé la rattrapait. Mais ce n'était pas grave, pas important. Tout ce qui comptait, c'était Peter. Peter et son histoire, Peter et ses yeux imbibés des larmes qu'elle se refusait à voir. Peter et la Lune, tout en haut, qui veillait sur eux.

La Lune Mère qui l'attendait.

- C’est elle qui me l’a dit.

Selene hocha la tête, faiblement.

- ... d'accord.

Elle le croyait. Ce n'était pas juste qu'elle voulait le croire, elle le croyait vraiment. Et malgré ses propres larmes, malgré son corps souffrant et son cœur brisé, la jeune fille sentit un sourire heureux, sincère, illuminer une dernière fois son visage émacié.

L'obscurité ne lui faisait pas peur, si cela signifiait qu'elle pourrait retrouver son vrai foyer.

Lorsqu'elle sentit Peter s'approcher, elle ferma les yeux et, usant de ses dernières forces, le serra dans ses bras à son tour. Comme dans cette ruelle, à Emerald... dans ce grand ciel où, pour la première fois, ils s'étaient rencontrés. Elle le serra fort, s'accrochant à lui comme pour se nourrir de sa chaleur. Et il y avait sur son visage le plus beau, le plus serein des sourires.

Juste pour lui.

Il y eut un éclat. Quelque chose qui parcourut son corps, une grande vague froide et lumineuse. Le sourire de Selene se figea alors qu'elle comprenait l'avertissement.

Il était temps pour elle... de partir.

Avec douceur, elle laissa ses bras retomber, sa main s'accrocher une dernière fois à celle de Peter. Un dernier regard, rouge de sang et de mort, rouge d'amour fiévreux, agonisant.

- Merci.

Et il y avait, dans ce mot, tous ceux qu'elle n'avait pu lui dire avant.

Deuxième éclat, deuxième frisson de froid. La lumière pulsait, s'affolait, rejoignait le cœur qui battait encore faiblement sous la peau. La lumière l'entourait, se fanait doucement. Et jusqu'à ce qu'elle ne le puisse plus, Selene garda les yeux fixés sur Pan.

Prolonger le regard, prolonger le temps. Mais la Lune en avait assez, la Lune enveloppait son âme de ses rayons, la tirait vers elle.

Troisième et dernier frisson.

La jeune fille ferma les yeux, serra une dernière fois la main du garçon.

Puis sa lumière s'éteignit.
Il n'y eut plus que le Silence.

HRP:
 
Selene Maeleth
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Peter Davies
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Peter Davies
Mer 7 Oct - 13:49
L'étreinte de Selene se desserra. S'affaiblit.

D'accord.

Peter caressa tout doucement, du bout de ses doigts bleuis, les mèches noires et filasses qui tapissaient le front de son amie. Elle souriait, et Peter sourit aussi, sans cesser de laisser chuter quelques larmes, ignorant le froid des éléments tant celui qui s'apprêtait à le mordre était bien pire encore. Le froid de l'absence, de la solitude, de la mort. Il baisa la main de Selene, qui était déjà aussi froide que cela.

Merci.

Il aurait voulu hurler. La battre, la couvrir, la ranimer. Ses élans se combattaient en lui-même, entre la résignation et le déni, entre la colère et le désespoir, entre Elle et Lui. La Lune et la Terre.

Il ne vit la lueur que maintenant. Elle glissait furieusement sous la peau. Peter se redressa légèrement en arrière, suivant des yeux cette chose vorace, comme une fée affolée coincée dans les entrailles de son amie.
Il sentit l'évidence sans trop la raisonner, comme toujours. Il la suivit, le regard flouté par les larmes, tenta même de l'attraper, de la préserver, mais il faisait si froid, si froid que même le métal de ses ailes en tremblait. C'est trop tard, Peter. C'est fini.

Ce fut fini. Il y eut un frisson, un éclat, une pression. Puis tout s'arrêta à la fois.

Peter observa longtemps la jeune fille que même la mort n'avait pas su rendre plus diaphane tant elle l'était déjà dans la vie. Ses yeux étaient hébétés, son corps fixe, ses mains tenaient encore plus fermement celle de Selene, comme pour compenser la mollesse de son étreinte.

Selene ? dit-il d'une voix aiguë, reniflant plusieurs fois. Selene !!

Il lui secoua les épaules, lui baisa les joues, l'appela, l'appela, l'appela, avant de laisser tomber sa tête sur son épaule et de s'effondrer en de silencieux et profonds sanglots.

Plusieurs minutes, peut-être étaient-ce des heures, plus tard, il se releva et, le visage rougi par les larmes qui perlaient encore sur ses cils givrés, il rajusta le col de la jeune fille tout en recoiffant sa chevelure d'ébène. Puis, son regard changea, il se fit plus noir encore, plus noir que la nuit, noir comme la douleur abyssale qui lui trouait le cœur. Il se retourna et fixa la lune de ce même regard de haine, la bouche tordue dans un rictus de dédain.

Salope ! Qu'avais-tu besoin d'elle ! Maintenant, pourquoi maintenant ? Pourquoi me fais-tu cela ?? Pourquoi l'arraches-tu à moi ? La seule qui... Je jure que tu le paieras ! Je volerai jusqu'à toi et te lacérerai de mon poignard, jusqu'à ce que tu tombes dans la mer et disparaisse à jamais !! Maudite ! MAUDITE !!

Ses lèvres étaient pourpres, son corps tremblait, mais qu'importait le froid quand la peine était si grande. Il revint vers Selene et l'enserra de toute la force dont il était capable. Ses yeux rouges étaient toujours ouverts, ouverts sur lui, et il les ferma avec une douceur tremblante.



Le fantôme...

Peter se retourna d'un seul coup. Les enfants étaient revenus et le regardaient, serrés les uns contre les autres, aussi perturbés par son attitude que par le corps inerte qu'il tenait dans ses bras.

Dégagez ! beugla-t-il, les faisant tous sursauter.

Peter, tu vas attraper la mort...

DÉGAGEZ ! hurla-t-il en se relevant, crachant et pleurant de rage.

Ils ne bougèrent pas.

Qu'est-ce que tu vas en faire ?

Il pleura de nouveau, enlaça de nouveau Selene. Ses gestes et ses pensées étaient complètement désordonnés.

Tu ne peux pas rester ici, Peter. Tu vas périr de froid.

Je ne la quitterai pas !

Il la serra plus fort.

Mais elle est...

Tais-toi !!

Ils le regardèrent, perplexes, impuissants, effrayés. Peut-être qu'il était fou, l'enfant oiseau.
Après que Peter leur eût hurlé une ultime fois de le laisser, ils finirent par abdiquer et l'abandonner à son étrange et macabre compagnie, sa silhouette recroquevillée disparaissant au milieu des flocons.

On raconte qu'ensuite, les derniers mots qu'ils entendirent furent les suivants :

Si la lune a eu son âme, je garderai son corps.

On raconte qu'une ombre d'enfant ailé, portant dans ses bras une seconde ombre pâle, rejoignit les astres de Russie plus tard cette nuit-là, et survola le monde entre cieux et terres, avant de gagner une mystérieuse forêt canadienne où, dit-on, l'ombre avait fait son nid.

On raconte enfin que l'enfant ailé, à bout de force et plus mort que vif, creusa la plus jolie tombe du monde et y déposa l'ombre pâle que chacun des enfants de son fief vint garnir de pétales rouges et blancs.

On raconte même parfois, qu'au fil du temps, une fleur poussa sur la tombe. Une magnifique et délicate orchidée.



FIN



mot de la fin:
 
Peter Davies
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