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 Shâh Nâmeh : Les Fils de Zal [Novembre 05]

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Jahan Shah Farvahar
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MessageSujet: Shâh Nâmeh : Les Fils de Zal [Novembre 05]   Lun 23 Nov - 16:31
HRP : Le narrateur, qui qu'il soit, a une tendance à enjoliver et exagérer. Bien que des faits exacts soient relatés, il se peut que certains détails soient tirés par les cheveux pour servir le récit et ne soient pas à prendre en compte littéralement.





- Soyez à la porte indiquée, à minuit, dans trois jours.

Furent les derniers mots que l'Ombre prononça au Sable avant de sauter du pont du Souffle Gris. Quiconque de sensé aurait sans doute évité de s'élancer dans le vide par-dessus la balustrade d'un navire volant. La témérité de ce sylphe-là se disputait le bon sens avec la grandiloquence nécessaire à une bonne entrée ou sortie de scène. Aussi ses cheveux cirrus s'échappaient du chèche sans ordre pour claquer au vent autant que les étoffes crépusculaires de sa tenue. Après quelques instants de silence, un grand éclat de rire tonna alors qu'il se décidait enfin à faire en sorte de ne pas finir comme du halva, tout plat avec des morceaux variés, sur le sol.

Accueilli par le terre, allongé dans son giron, il continua à rire de plus en plus nerveusement. Tant et si bien que son hilarité se brisa dans un sanglot. Machinalement, il se voila la face et, ainsi prostré, s'autorisa ce dernier instant de faiblesse. D'aucun pourrait penser qu'un imbécile prompt à sauter d'un navire volant pourrait assumer le fait d'emprunter à nouveau les corridors d'une ancienne demeure sans problème. D'aucun se tromperait alors lourdement. Imaginez un instant devoir arpenter les lieux même où on vous aurait enfermé, rendu muet, incapable de toucher et d'avoir même conscience d'être un individu à part entière pendant près de dix ans. Alors il répétait tout bas, ses noms nouveaux, anciens et à venir comme une litanie, une prière pour ne plus jamais oublier. Pendant près d'une heure, il se rassurait ainsi. Les terreurs de l'enfant s'apaisèrent peu à peu pour laisser place à la hargne implacable de l'adulte.

Sa vengeance, il la préparait depuis son éveil ou sa seconde naissance. Bien qu'apparemment sans ordre, tous ses voyages n'avaient tendu que vers ce but unique. Comprendre. Devenir plus puissant. S'endurcir. Rencontrer des alliés potentiels. Tisser une toile de contacts grâce à Francisco. Naturellement, son périple avait eu des à-côtés agréables, des instants d'oubli salvateur, des rires éphémères mais même ces innocents moments contribuaient à leur échelle à ce qu'il comptait accomplir : Se libérer complètement.

Avec l'Aube, il se redressait. Sous une ample et épaisse gandoura, la tunique longue et blanche du musulman, il cacha ses atours d'or et de nuit. Son chèche servait de riche ceinture pour dissimuler quelques objets. Il noua son épaisse chevelure blanche sur le bas de sa nuque pour la dissimuler sous un keffiyeh à carreaux et un agal noir. Cimeterre sur le coté, dagues sur les reins, arme à feu emprunté - à durée indéterminée - à un soldat anglais croisé en Inde, il conservait sur lui ce nécessaire ainsi que quelques objets magiques utiles et dissimula habilement son paquetage protégé d'un sort. Ainsi vêtu, ses bagues toujours aux doigts, il ressemblait au fils d'un riche marchand ottoman. Il se mit en route vers Constantinople.




S'infiltrer dans le palais restait aisé, si l'on connaissait les bons endroits et qu'on pouvait littéralement devenir une ombre, malgré la paranoïa décuplée du sultan. Le délirium avait frappé au sein même du palais Topkapi et avait clairsemé tant maîtres qu'esclaves. Des rumeurs avaient même fait état de la maladie du sultan avant d'être vigoureusement combattues pour éviter d'affaiblir la puissance du monarque. L'accès dans les différentes cours se réservaient à une poignée d'élite de plus en plus restreinte. Le harem se calfeutrait soigneusement derrière ses portes ouvragées dont le sultan ne poussait plus les battants depuis de longs mois. En effet, celui-ci s'était retranché dans le kiosque de Bagdad dans la quatrième cour et n'en sortait que pour se rendre dans la mosquée la plus proche aux heures de la prière.

Le sérail délaissé se retrouvait alors sous la coupe de l'aîné des princes qui gouvernait déjà les lieux comme si son père ne faisait plus guère que hanter le monde. Si le sultan venait à périr, un massacre des autres héritiers, leurs progénitures, et leurs mères prendraient place pour faire place net au nouveau maître. Du moins, ce prince-là n'hésiterait pas à ramener l'antique tradition pour asseoir sa domination. Jahanshah l'avait toujours eu en horreur. Enfant, il ne l'avait aperçu qu'à travers le spectre du traitement qu'il infligeait à Tayeb, son prince, le doux et effacé. Plus d'une fois, ombre, il avait dû consoler son maître et se retenir d'obéir à son ordre premier : Protéger Tayeb coûte que coûte. Ironiquement, même libéré, le djinn rêvait toujours de trancher la gorge de l'aîné. Tout, dans ses tripes ou même ses pensées les plus rationnelles, le poussait à désirer la mort de cet humain : sa cruauté envers autrui, son faciès de crapaud venimeux, son phrasé débile et sa haine immodérée de tout ce qui n'était pas lui.

Mais le temps pressait. Les basses vengeances n'avaient pas leur place dans la quête du Jahanshah.

Petit à petit, l'Ombre fit son nid.

Le don naturel des sylphes pour la subtilisation et la maraude, amplement mis à profit, remplissait une pièce de talismans, amulettes et lampes à huile. Et de leur contrepartie djinns. Les enfants en premier, ceux que les maîtres ne remarqueraient guère l'absence de suite avec l'effervescence constante du palais. Venaient ensuite les nouvelles acquisitions non-dressées, par manque d'intérêt pour leur physique moins bien tourné que d'autres esclaves plus enchanteurs. Ces djinns, hommes ou femmes dont l'esprit ne s'entachaient pas du poids et du découragement d'une trop longue servitude. Ceux-ci, leurs licols récupérés, s'infiltraient dans les rangs pour ne pas éveiller les soupçons. En troisième vinrent les plus âgés, ceux brisés par les rébellions échouées, ceux restés pour protéger les générations successives de sacrifiés. Jouissant souvent d'une plus grande liberté, leurs intérêts toutefois s'étudiaient au cas par cas. L'un d'entre eux pouvait collaborer avec son bourreau, réduire à néant tous les efforts consentis dans l'espoir de plaire et gagner des faveurs. Ceux-là vivaient dans la peur depuis si longtemps qu'ils n'osaient plus croire en une vie en-dehors des liens. Grâce aux murmures divins, les conseils des anciens et sa sagesse, le Jahanshah sélectionna justement ceux dont l'appui lui serait acquis. A contrecœur, il délaissa ou manipula ceux dont l'âme en peine ne voyait plus l'affront des Ottomans.

Puis seulement, vinrent les favoris. Les jouets du harem, ceux dont l'esprit farouche, les pouvoirs ou le corps attisaient les intérêts des serres cruelles des harpies du sultan, des eunuques ou même des princes. Atteindre ceux-ci constitua un défi d'un tout autre niveau. Avec l'aide de ses nouveaux alliés, le Jahanshah mit en place une stratégie. Au moment du paroxysme du plaisir des maîtres et dans l'abandon de celui-ci, la magie jaillissait pour subtiliser à la laisse du supplicié, un objet quelconque que le maître prendrait pour celui-ci. Tandis qu'une illusion occupait le tortionnaire, les plaies honteuses de l'esclave se pansaient de miel, de mots chuchotés apaisants au mieux les supplices vécus. Tous avaient conscience qu'une blessure ne cicatriserait aussi vite, que le temps jouait contre eux. Aussi, quand cela était possible, les victimes les plus fragiles gagnaient la cache, avec les enfants et la mémoire du maître s'altérait d'un faux souvenir d'indifférence pour le précédent objet de ses désirs. Les plus solides furent mis à contribution pour le plan établi sur le Souffle Gris. D'autres, toutefois, les plus "en vue" ne pouvaient bénéficier de ce répit. Avec regret, le Jahanshah fut dans l'obligation de les laisser dans les griffes des maîtres. "Quelques jours. Plus que quelques jours et tous seraient libres à nouveau" se répétait-il, comme une demande de pardon murmuré à ceux qu'il ne pouvait aider dans l'immédiat.

Du Souffle du Jahanshah, les murmures de la rébellion prochaine se propagèrent jusqu'à devenir tempête grondante au loin. La fin d'après-midi de ce jour-là se chargea d'une tension soudaine, comme avant une nuit d'orage. Des esclaves en cours de libération, une poignée des plus discrets, ceux dédiés aux basses besognes ménagères, scellèrent les portes de l'armurerie d'un sort pour faire rebrousser chemin, irrésistiblement, aux gardes cherchant à prendre les armes. Initialement la nourriture aurait dû être empoisonnée pour simplifier la conquête des lieux, mais des djinns servaient généralement de goûteurs de crainte de ce genre de stratagème, encore plus après l'épidémie de délirium. Aussi ce pan-là fut-il abandonné. Agacé, le Jahanshah s'isola, quelques heures avant de faire pénétrer les membres du Souffle Gris, dans l'ancienne chambre de la douce Abigail.




Occidentale, bénéficiant toutefois d'un statut privilégiée, la rousse potelée avait bénéficié de l'usage d'une coquette pièce pour son usage personnel et n'avait pas commun l'affront du dortoir des concubines. Droit, les bras dans le dos, le maintien martial, le Jahanshah fixait l'étui d'un violon abandonné parmi les meubles anglais recouvert d'un drap blanc.

- Arriverais-tu à faire venir le Prince Tayeb jusqu'ici ?

Demanda-t-il à une jeune efrit au visage déformée d'une immonde balafre. Celle-ci opina du chef lentement.

- Je lui demanderai pour le violon.
- Hm. Bonne idée, oui. Arranges-toi pour faire venir Esmer cinq minutes après.

Pour réponse, elle opina du chef et porta révérencieusement son poing vers son coeur. Un silence. De l'index, une bague tournait lentement autour d'un doigt et se chargeait de magie.

- Atêsh ? Je suis désolée...
- Tu n'y es pour rien, Khâlis. Je savais qu'il y aurait des sacrifices à faire.
- Mais...

Voulut-elle rétorquer, s'insurger à sa place. Sa phrase toutefois resta en suspens, lorsqu'elle se rendit à l'évidence : Tout cela importait guère pour le moment. Il y avait encore tant à faire, de détails à régler avant que l'imam n'entonne la dernière prière du jour depuis son minaret. Le geste avorté en direction du dos du sylve, sa main regagna le rebord de son voile et, d'une demi-volte, elle s'élança vers la porte.

- Khâlis ?

L'arrêta-il à nouveau.

- Reste avec les enfants ce soir. Si les pirates devaient nous faire faux bonds, tu pourras sauver la majorité des nôtres. Tu sais où aller.

Alors qu'elle s'insurgeait déjà d'être écartée des combats, comme toutes bonnes efrit, quelque chose dans le tressaillement des épaules du grand saltimbanque, dans la tension nerveuse d'une main s'étendant vers l'étui l'arrêta parfaitement. De la colère. Une hargne sans borgne. Un signal d'alarme. Elle s'inclina alors, poing porté vers sa maigre poitrine, et quitta la pièce pour accomplir sa mission. L'index se posa délicatement sur le cuir élimé. Parcouru un instant, la boîte s'ouvrir finalement sur quelques breloques offertes par une ombre, des dessins d'enfants et l'instrument.

Les dieux seuls savent combien de temps le Jahanshah passa à fixer les objets épars d'un air absent.

Des pas le tirèrent de sa torpeur. Il referma la boîte en douceur et ses mains regagnèrent son dos presque nonchalamment.

- Ombre, c'est toi ?

Tayeb s'approcha. Bien qu'ils furent de la même taille, d'un gabarit presque similaire - le vagabond l'emportant toutefois en raison d'une vie d'errance - une relation dominant-dominé s'installait tout à fait naturellement entre eux.

Esclave et Prince.

Ombre et Lumière.

Vêtu à l'arabe, le prince ottoman se noyait presque sous les étoffes épaisses de sa tenue claire. Le Perse lui se parait de couleurs nocturnes et d'or. Comme s'ils n'avaient jamais été séparé, le blafard se réfugia dans les bras du ténébreux.

Blanc et Noir.

Avec tendresse, celle dévolue aux enfants tristes, le Jahanshah le couvrit de son ombre refermant son étreinte. Habitués à ne former qu'un, nul mot ne s'échangeait et pourtant ils communiquaient. Regret, tristesse, joie des retrouvailles...

Doux et Cruel.

Sur la joue clair, jouant avec les traits tirés d'un homme peiné, le pouce vigoureux chassa les larmes. Une bague érafla la peau jusqu'à faire perler le sang.

Miel et Fiel.

"Dors et oublie. A ton réveil, j'aurai accompli ma mission." souffla le djinn, empêchant le corps de glisser vers le sol. D'une saccade, il recueillit son prince entre ses bras, geste si coutumier pour ramener le lecteur assidu dans sa couche aux petites heures du jour. Le drap blanc repoussé, Tayeb reposait sur le lit d'Abigail, le visage détendu. Machinalement, Atêsh le borda, arrangea ses cheveux et sa tenue. D'un baiser, il effaça la trace sanglante de la joue et récupéra à la ceinture de son ancien maître une dague scellée. De l'ongle, il rompit le talisman à la gloire d'Allah, sensé repousser la mauvaise influence des djinns. Dégainant, la lame révélée se ciselait d'une série d'entrelacs variés. Un vieil objet n'ayant de valeur que ses composants et la tradition. Pourtant, Tayeb l'avait reçu en cadeau des années auparavant, pour se protéger. "Plonger dans le coeur d'un djinn, la lame en extirpe toute la magie" telles avaient été les propos du sorcier alors qu'il fixait l'ombre docile du prince.

Sur le seuil, se tenait Esmer. D'une beauté sans pareille, le teint d'or, les yeux olives et les cheveux jais, l'ondin y restait figé, exquise statue toute de couleur. Le cri de terreur refusait de sortir de sa gorge. Le Jahanshah lui sourit et la Nuit emporta ses lueurs. La dague plongée dans son coeur n'emporta nullement sa magie, après tout, ça n'était qu'une babiole que les humains pensaient habités par la puissance du divin sans pour autant être magique - un non-sens -. Aussi, le don d'Esmer, sa vaniteuse capacité à préserver son physique enchanteur quoiqu'il arrive, attaqua l'affront d'une balafre en plein torse. Hélas, ce don-là ne permettait pas de faire ressortir la lame dardée dans sa chair : Aussi, Esmer agonisait-il en continue. La douleur, inimaginable, étranglait tous les sons qu'il aurait pu gargouiller. Ses mains sans force tâtonnèrent pour tenter d'arracher le poignard du fourreau de son corps pour enfin guérir, pour que ça cesse. Mais les ténèbres veillaient au grain et gourmandaient les tentatives d'une petite tape sur les doigts.

- Voyons, ça n'est que le début. Nous avons tout le temps... L'éternité.

Susurrèrent les abysses alentours. A la magie de son don s'opposa celle d'Atêsh au sein même de la lame.

- Ne m'en veux pas, je ne fais qu'accomplir la volonté des maîtres.

Singèrent-elles les mots prononcés il y a si longtemps. La caresse d'une main le long de son échine le tétanisa plus encore et, cette fois-ci, lui arracha un cri alors que la pointe le déchirait plus profond encore. Les griffes sombres écrasèrent sa trachée pour faire cesser l'alerte. Brusquement, le gel s'immisça dans ses veines. Il se propageait à grande vitesse à travers chacun de ses membres, de la moindre cellule. Sa vessie lâcha en premier, rapidement suivies par ses intestins. Le beau, le merveilleux, le traître aux siens, Esmer concupissait ses chausses de tous ses fluides et humeurs. L'horreur de son statut déchu ne tira qu'un froncement de narines dégoûté à son assaillant. Tout son pouvoir, tout son orgueil et sa vanité s'extirpaient à travers une lame qui s'éclaira bientôt d'une lumière bleutée. On le raclait de l'intérieur. On évidait sa carcasse. Il se flétrissait. Pourtant, au chant du cygne, son esprit ne formulait qu'un seul et unique image : celle d'un tout jeune garçon, aux cheveux blancs, en larmes qui réclamait grâce la main tendue vers lui.

La carcasse décharnée de celui qui fut l'esclave favori du harem durant de nombreuses années chut au sol sans grâce. Son crâne fragilisé par les ans se brisa comme une pastèque trop mûre. Le Jahanshah recula d'un pas, la garde de l'arme en main. Le pas mécanique, il se rapprocha du lit et enroula les doigts de Tayeb autour de la garde. Pendant plusieurs minutes, il chuchota tout bas dans sa langue natale, modelant un sortilège, tissant un lien indéfectible entre la lame et son porteur, puisant dans l'énergie d'Esmer pour protéger le prince de toutes attaques... sauf celles que le Jahanshah trouverait favorables à ses entreprises. Ainsi, le Prince résisterait à ce qu'il se préparait. Ainsi Esmer servirait la cause de force, devenant le djinn qui s'est sacrifié volontairement pour protéger un humain. Avant de quitter la pièce, le Jahanshah cueillit dans l'étui du violon une série de bibelots, les offrandes faites à sa belle épouse.

Alors que le chant de la prière s'élevait des différents minarets du palais, dans un recoin délaissé d'antiques passages secrets, l'Ombre ouvrait la porte au Sable et au Souffle Gris.
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Invité
Solal Yarhi
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MessageSujet: Re: Shâh Nâmeh : Les Fils de Zal [Novembre 05]   Mer 3 Fév - 23:35
Le rire d’Atesh avait la couleur de l’or et du sable chaud.
Pourtant, restait une note sanglante derrière l’hilarité du fou qui venait de sauter par-dessus le bastingage.
Solal soupira en souriant, un bras levé en guise de salut avant de hocher la tête en direction du navigateur.
L’ombre du Souffle Gris devrait disparaître de la cité quelques temps avant de fondre et la recouvrir d’un manteau pourpre. Un dernier regard sombre sur la silhouette du palais, et le Second s’engouffra dans les entrailles du navire volant. Inexorablement, les pas de Solal le ramenaient en terre Ottomane pour ne laisser que des traces noires, dangereuses.

Son histoire avec son pays d’adoption serait à jamais rouge sang. Cette contrée qui l’avait vu grandir, qui l’avait formé mais banni également, traqué, une dizaine d’années en arrière. Le Démon aux yeux d’océan n’était à présent qu’une menace oubliée, le souvenir d’un des parents du Sultan, général égorgé dans son lit pour un amour dévorant.
De l’histoire ancienne… mais dont les grains de la vengeance pétillaient toujours dans le regard du perse.

L’Ombre lui avait servi sur un plateau une nouvelle occasion de leur faire payer son exil, et depuis quelques temps, le cœur aveugle du jeune homme ne criait que ça. Sous les sourires et les éclats de rire se cachait un hurlement vengeur, envers le monde entier. Le Sultan ne serait que le premier.
Si Solal n’avait pas immédiatement adhéré à la proposition d’Atesh, Trappen avait eu un sourire torve. Cette saloperie de Sulaiman n’avait fait que lui mettre des bâtons dans les roues depuis des années, et le Capitaine comptait bien élargir son trafic d’armes. Des côtes de l’Afrique aux tavernes de Tortuga, l'ancien Croquemitaine et son ombre sablonneuse avaient tissé un réseau de murmures de poudres et d’éclats assassins.
Le sang viendrait.
Le chaos et les conflits n’en seraient que plus savoureux avec la chute de la tête couronnée, peu importaient les véritables desseins du Jahanshah.

Le temps que l’Ombre se faufile dans les recoins du Palais fut mis à contribution par l’équipage pour infiltrer la ville, la cartographier par les yeux de faucon de Lucian entre deux pintes de rhum. Les lames étincelaient dans l’obscurité et la soif d’or de la meute leur rendait le sourire.

Trois jours.
La lune était haute quand les silhouettes dégingandées des pirates se rassemblèrent en direction d’une porte dérobée, parsemée de symboles antiques entrelacés. Les ruelles désertes à l’heure de la prière semblaient vomir des loups.
Sous les étoles fades et sombres cliquetaient les quelques armes cachées dans le cuir, lames assoiffées d’or et de sang.
Une vingtaine d’hommes étaient restés sur le Souffle Gris, à la lisière de la ville, les moteurs ronronnant.

L’ombre du Capitaine grinçait joyeusement d’impatience masquée derrière un visage fermé, impassible. Mais la lueur dans son regard gris ne trompait personne. La main de fer du Souffle Gris appelait le carnage, et les langues de ténèbres autour de lui semblaient s’animer à cette pensée.
Le palais ne connaîtrait que la Nuit et le Cauchemar.
Derrière la fumée de sa cigarette, le sourire de chien de Solal s’accentua en constatant une présence en hauteur : l’ombre de Canaan sur les toits.
Le tireur saurait profiter de sa position pour couvrir la retraite de ses camarades, et surtout le reste de l’évasion des esclaves protégée par quatre des pirates.
Ils se disperseraient ensuite.

Trois coups.
Sésame ouvres-toi.

Le perse sourit à son homologue à la chevelure de lune, une main sur son épaule en guise de salut. Si ce n’était pas le cas de tous les pirates, Atesh avait la confiance de Solal, presque naturellement. Avec lui, le forban avait retrouvé un parfum enfoui, une envie de revenir aux origines, entre douceur et mélancolie.
Et puis cet homme était fou. Djinn, téméraire, limite suicidaire et osant tout.
A croire que Solal ne côtoyait que des barrés du ciboulot !
Mais cela n’empêchait pas le Second d’être alerte sur la survie de ses hommes… Il se jurait toujours de pouvoir retourner la situation en la faveur du Souffle Gris.
Après le départ d’Atesh, Trappen et lui avaient déjà évoqué un second plan.
En cas de pépin.

« - Tout s’est passé comme tu l’avais prévu ? »

Un à un, les hommes s’engouffrèrent dans le couloir étroit. Une deuxième vague viendrait avec le Capitaine, une fois les esclaves sortis.

Les murs sentaient la terre, oubliés dans ce labyrinthe de parois ouvragées couleur terre de sienne et soleil, de corridors de marbre.
Le perse était déjà venu, une fois ou deux seulement, des années auparavant alors qu’il servait ce même Sultan, le regard droit et honnête ... trop innocent pour ne pas se perdre ensuite.
Le palais lui paraissait toujours aussi immense, forteresse silencieuse, chuchoteuse endormie.

L’ancienne sentinelle ottoman aux yeux bleus leva soudainement la main, avertissement muet, avant qu’un de ses bras ne se désagrège en une myriades de grains qui allèrent s’engouffrer dans le gosier de la sentinelle. Les yeux révulsés, l'homme s’écroula dans un bruit mat. Solal n’eut même pas un regard vers sa victime.

« - La relève ou un de ses potes ne devraient pas tarder à arriver, faut faire vite. Ou les surprendre. » Autant dire qu’aux sourires de diables, les pirates préféraient la deuxième option, et celui de Solal ne pouvait pas être plus clair sur ces intentions.

« Dan. Prends ses fringues et enfiles-les. Où sont les esclaves que tu voulais sauver ? »

Les billes du pirate s'étaient de nouveau tournées vers Atesh, la voix basse.

« - Montres-nous le chemin, promis on obéira ... »

Un léger rire ponctua sa déclaration. A lui de leur dire s'ils pouvaient se fondre dans le décor, parmi ces âmes dont les chaînes étaient devenues plus que physiques au fil des mois, des années.

Même s'il trépignait de fondre sur le palais, le plan du perse avait ses avantages et s'ils voulaient atteindre le Sultan, il allait falloir la jouer plus fine qu'un ras de marée sanglant et désordonné.
Ça viendrait...
Les pas du Sable marchèrent sur ceux de l'Ombre.




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Invité
Jahan Shah Farvahar
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MessageSujet: Re: Shâh Nâmeh : Les Fils de Zal [Novembre 05]   Mar 15 Mar - 18:10
Jahan avisa longuement Solal avant de lui signifier d'une grimace brève et d'une oscillation négative du chef que non, le plan ne s'était pas déroulé comme prévu.

- Des modifications de dernières minutes. Tes hommes pourront compter sur une nouvelle activité : Chasse aux gardes désarmés !

Un sourire cruel flotta un instant sur ses lèvres avant qu'il n'explique plus précisément.

- Nous n'avons pas pu nous en débarrasser comme convenu, mais les portes de l'armurerie sont scellées. La présence d'un djinn vous sera nécessaire si vous désirez y pénétrer pour emporter ce qu'il y a d'intéressant.

Quittant le confort du passage où les pirates se massaient, le sylphe indiqua deux voies à ses camarades. La première équipe devait suivre le déguisé vers le dortoir de la relève pour s'en débarrasser, voler des uniformes et s'infiltrer dans les autres ailes du palais.

- Longez ce mur.

Indiqua-t-il en tapotant la paroi du plat d'une main.

- A la première porte le trouant, un de mes hommes vous attendra pour vous guider dans ce labyrinthe vers les points d'importance.

Se tournant dans l'autre sens, il ouvrit la marche, Solal, les secours et la troupe d'assaut sur les talon. Après un coude, le couloir s'élargissait. Dans une alcôve, un eunuque dont la chair grasse s'étalait comme un flaque d'huile dans les coussins paressait. D'un geste, Jahan ordonna le silence et l'attente. Disparaissant brusquement, l'ombre se précipita vers lui. Une main noire gigantesque surgit du mur pour briser d'un coup sec la nuque. Presque délicatement, la large face se nicha dans un coussin, comme endormie malgré le filet de sang s'échappant de ses lèvres. S'extirpant du mur, nettoyant négligemment sa main à un voilage, le prince nimbé de ténèbres considéra la troupe de son regard d'or avant d'étaler un très large sourire cruel, carnassier et d'une blancheur rendue resplendissante.

- Les prochains seront à vous.

Lança-t-il, taquin, étrangement plus détendu. Bien qu'il ne l'avouera jamais à personne, le jahanshah avait la certitude que ce gros maton particulier était responsable de la disparition d'Abigale, prétendument arrachée par le délirium comme tant d'autres. Cet eunuque-là avait toujours eu en grippe l'européenne et travaillait au service particulier du frère de Tayeb. Loin d'ignorer les circonstances exactes du décès de la rousse violoniste, Jahan n'en avait, au contraire, qu'une image trop nette pour croire à une énième fatalité. A la colère de voir son peuple réduit à l'esclavage s'ajoutait une fureur plus personnelle.

Dans un petit couloir de service menant aux cuisines du harem, Atêsh ouvrit une porte auparavant dissimulée dans le mur. Dans la pièce, un garde-manger de taille conséquente, s'entassaient des gens d'âges variables, allant de l'enfant en bas âge au vénérable courbé par les ans. Certaines femmes tentaient, tant bien que mal, de rassurer les plus jeunes en chantonnant tout bas une mélopée que seuls les chanteurs au plus profond du désert fredonnait. Le chant d'espoir rappelait la Perse ou simplement "la maison", la gaieté insouciante arrachée, les berceuses fredonnées. Quelques êtres blafards, maladifs et terrifiés s'échinaient à se cacher derrière les jarres entreposées pour échapper aux regards des hommes déboulant dans leur refuge. Devant tous les esclaves apeurés se dressait Khâlis. La menue efrit balafrée, pieds nus, montrait les dents, prête à déchirer de son sabre et ses pouvoir quiconque s'en prendrait à nouveau aux siens. En voyant la silhouette du jahanshah, brièvement saisi par la vision, elle ne baissa qu'à demi son arme, se méfiant de ses alliés. Inclinant cependant la tête après un geste du prince, elle rengaina et aboya des ordres en direction de sa compagnie d'éclopés. En bon ordre, ceux capables de marcher soulevèrent les plus jeunes. Les blessés, ceux paralysés par les peurs, furent empilés sur deux tapis volants. Ceux-ci, bien trop chargés, ne réussissait plus guère qu'à flotter à un mètre du sol pour faciliter le déplacement. Khâlis, pour garantir un mouvement aussi souple, leste et silencieux que possible, assomma sans aucune forme de procès un jeune homme perturbé avant de le faire hisser avec les autres sur le brancard de masse improvisé.

Pendant que Khâlis finalisait les derniers préparatifs pour le déplacement des libérés et échangeait avec les pirates dédiés à l'escorte, Jahan rassembla le reste des hommes et Solal dans un autre recoin de la pièce pour quelques consignes concernant l'assaut à proprement parler.

- Mes hommes sont infiltrés parmi les domestiques. Ils briseront la couverture au moment de l'attaque pour prendre l'ennemi en tenaille et profiter de la surprise pour élaguer plus rapidement les rangs à décimer. Ils se chargeront ensuite des esclaves restants et de les rallier au point de rassemblement.

Une pause, le sourire revint à nouveau sur ses lèvres.

- Violence et pillage. Carnage et Massacre. Soyez sans pitié. Ne laissez pas de survivants.

Tandis que Khâlis et les esclaves escortés quittaient la pièce et que les premiers pirates, sur un signe de Solal, se dissimilait dans le harem pour surprendre les habitants à la fin de la prière, Jahan arrêta Solal d'une main posée sur son torse.

- Nous prendrons la tête du sultan, toi et moi. Ton Sable et mes Ombres nous garantissent un passage aisé avant que tout le palais ne soit en émoi.

Le regard brûlait du feu de la vengeance, mais déjà les abysses derrière lui s'agitaient.

- Une fois l'empire décapité, nous nous joindrons à nos hommes pour éliminer sa descendance et célébrer notre victoire.

Une main tendue invita le perse aux yeux bleus à se fondre dans les ténèbres.
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Shâh Nâmeh : Les Fils de Zal [Novembre 05]

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