[Octobre de l'an 05] Photosynthèse

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Faye Morley
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Faye Morley
Mer 13 Jan - 17:30
Faye se renfonça dans son siège, bougonne, ses bras ballants sur les accoudoirs et la tête renversée tournée vers la fenêtre, derrière laquelle tombait la pluie diluvienne de l'automne londonien. L'air maussade, elle regardait les gouttes s'écraser sur la vitre, le bruit couvrant à peine le cliquetis du balancier de l'horloge du parloir. Mlle Collins s'était assoupie sur sa broderie (et sans aucune intervention de sa part, croyez le bien). Il n'y avait que pour seul bruit la pluie battante et le cliquetis de la grande horloge. La jeune fille soupira à s'en fendre le cœur. Quel ennui ! Elle s'imaginait à la place de ces gouttes, l'idée de s'écraser contre un carreau tel un insecte lui paraissait très séduisante au vu de l'ambiance lugubre de ces derniers jours.

Elle allait mourir d'ennui, elle le sentait. Son cœur allait s'arrêter, comme ça. Tuée par la vie elle-même. Elle ne se sentait même pas l'énergie de piaffer dans son fauteuil. C'est comme si sa force vitale était littéralement aspirée par ces murs trop chargés de tentures, par ce froid et par ce silence qui commençait à l'assourdir.
Puis un ronflement. Mlle Collins se laissait décidément trop aller. Faye siffla comme un rossignol (c'était un de ses talents), et la vieille duègne sursauta.

"Vous dormiez, Mlle Collins, murmura Faye d'une voix pâteuse."

"Ne dites pas de bêtises, voyons, répondit la chaperonne fripée, l'oeil encore endormi."

"Il vous reste de la bave sur le coin de la bouche."

"Mademoiselle Faye !"

La rousse roula des yeux, tournant à nouveau mollement la tête vers la fenêtre. Elle ne voyait rien à cause de la buée. Juste un énorme aplat de gris. Pas de soleil. Que de la pluie et du froid. Même ses talents ne suffisaient pas à faire pousser ses plantes, l'humidité ambiante était trop pour elles et elles pourrissaient toutes sur pied.

"Je me sens pourrir sur pieds aussi, souffla Faye."

Mlle Collins rit de bon cœur.

"Ne dites pas de bêtises..."

"Je veux retourner en Inde."

"En Inde ? Mais pourquoi donc voudriez-vous retourner là-bas ?"

"J'ai besoin de soleil. On s'ennuie tellement dans ce pays !"

"Et qu'est ce qui vous fait croire que l'Inde serait mieux que notre beau pays ?"

"Je le sais, c'est tout. Oh, ma chère mademoiselle, je veux y retourner !"

Et elle avait tourné son visage vers la vieille, ses yeux vert feuille se faisant suppliants. Sa chaperonne la regarda et rit, n'y croyant plus vraiment.

« Mademoiselle Faye, qu'allez-vous donc m'inventer là ? »

Puis Faye, avec l'énergie du désespoir se jeta à genoux aux pieds de sa gouvernante qui poussa un cri strident.
La jeune fille dut déployer tout son charme horripilant et sa patience fut mise à rude épreuve. Point autant que celle de la vieille Collins, qui finit par accepter, une journée après avoir enduré suppliques et jeux d'esprit, de soumettre l'idée d'une retraite de quelques semaines en Inde auprès de M. Morley.
Ce dernier, bien trop occupé à négocier des mines de diamant en Afrique, accepta à la seule condition que Mlle Collins accompagne Faye dans tous ses déplacements.

Faye était aux anges, Mlle Collins, peu friande de voyages, l'était beaucoup moins.
A partir du moment où la jeune Morley sut qu'elle allait quitter la grisaille de Londres pour les couleurs du Surat de son enfance, son état quasi apathique disparut. Elle fit des projets, basés sur certains souvenirs qu'elle avait gardé de la maison, de son immense parc. Son père lui avait assuré que la maison était encore intacte. Le temps de préparer ses valises et d'envoyer une lettre à sa Granaidh rentrée à Inverness, dans l’Écosse natale de sa famille maternelle, elle était déjà prête à partir et rouspétait que Mlle Collins était trop lente (et vieille).

Le voyage se ferait par dirigeable, pour le plus grand bonheur de Faye qui se savait déjà avoir le pied marin. Et celui-ci se passa sans encombres, la jeune fille le plus souvent sur le pont à regarder les paysages, et sa duègne dans sa cabine à soulager son mal de l'air.
Du reste, le voyage se passa sans encombres : pas de pirates, pas de problèmes de carlingue. Il y avait tellement peu de problèmes que Faye commença à s'ennuyer à nouveau. Elle trouvait le voyage encore trop long passé deux jours.
L'attente et l'excitation de revoir ces paysages aimés l'empêchait de tenir en place, au désespoir de sa chaperonne, qui ne pouvait se permettre de se déplacer sans un seau.
Et les autres serviteurs ? Et Arjuni ? Elle devait être mariée et mère de famille à présent...
Elle se rappelait de ces moments, de la sensation du soleil sur sa peau blanche, du goût des prunes sucrées dans sa bouche, du jasmin et du cerisier du jardin, passant de l'euphorie contemplative à l'impatience jubilatoire jusqu'à ce que Bombay soit enfin en vue.

L'Inde était encore plus belle et verdoyante que dans ses souvenirs. La mousson s'était finie un peu plus tôt cette année, et en octobre, les forêts luxuriantes du delta du Tapi encore humides et étincelantes de pluie. Ses parfums lui montèrent rapidement à la tête, enivrants.
Le voyage de Bombay à Surat se trouva compliqué à cause des routes inondées ou trop gorgées d'eau, mais Faye n'en fit qu'à sa tête, élancée à la tête du petit convoi sur son hoverboard, cheveux au vent, ignorant les cris, les appels et plaintes de Mlle Collins, qui, assommée par la chaleur, avait encore moins de répondant qu'avant. Autant dire qu'elle se répandait sur son siège, dans la voiture empruntée pour le voyage.

Trois autres jours furent nécessaires pour atteindre Surat.

Le manoir des Morley lui parut bien petit quand elle ouvrit les portes donnant sur le grand vestibule. Certains meubles étaient restés là, couverts par de grands draps et de poussière. Toujours intacts, comme promis.

Faye n'avait pas eu le temps de s'ennuyer. Elle profitait du soleil, s'y régénérait. Oubliées, les pluies de Londres. Elle savoura cette semi liberté, ce jardin magnifique qu'elle laissa presque sauvage.

Elle passait tous ses après-midi au fond du jardin, loin de la maison, à cultiver ses plantes excentriques. S'en occuper lui apportait la paix, et elle ne sentait bien que là, loin de tout et tout le monde, au contraire de Londres où des milliers de personnes s'amassaient, s'étouffaient. Elle se plaisait à siffler et chanter en chouchoutant ses plants de mandragore et autres racines. La jeune fille croyait même que leur chanter des chansons les rendaient plus vivaces. En tout cas, elles ne semblaient pas s'en plaindre.

Ce jour là et comme tous les autres, Faye maternait ses plantes en chantonnant et sifflotant une ritournelle entraînante et joyeuse, ode à la mort et au renouveau qu'apportait l'automne. Le bout de ses cheveux roux noués en tresse à la va-vite effleurait le sol et le jupon blanc de sa robe de mousseline blanche était tâché de terre, mais peu lui importait. Qui s'en soucierait après tout ? Elle était seule, avec ses plantes et sa petite truelle.

Chant de Faye:
 
Faye Morley
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Sam 16 Jan - 19:47
Derniers jours de septembre 05, mon oncle Kamal, enfin convaincu, rassemblait les guerriers perses de la frontière est en mon nom. Dans moins d'une semaine, nous harasserions les troupes ottomanes dans la région du Tigre et de l'Euphrate pour récupérer nos terres. Les réunions stratégies s'enchaînaient à l'infini. Les détails se calaient sur un papier musique minutieux. Rien n'était laissé au hasard, pas même l'armement plus récent que la contrebande avait fait entrer depuis l'Espagne depuis le début de l'année pour la résistance indienne contre les anglais. Cette demande avait hérissé le poil de Kamal et avait failli signer l'arrêt de toutes collaborations entre nous malgré les liens du sang. Comment étais-je au courant ? Francisco excellait vraiment dans la finance et les informations. En aidant ses compatriotes à coups de broutilles, les Aguilar avaient des connexions dans presque tout type de commerce. Aussi, en sachant quels noms et destinations chercher, découvrir les ventes d'un armateur espagnol pour une compagnie d'un nabab local, le beau-père de Kamal dans l'import-export de diamants, avait été un jeu d'enfant.

Des trésors de patience furent nécessaire à lui faire accepter l'idée que les troupes perses en auraient une utilité plus importante pour le moment. Naturellement, je m'engageai aussi à lui retourner une cargaison d'armes de factures similaires. Pour le moment, nous ne savions pas comment se comporteraient les Austro-Hongrois et il valait mieux être prudent avec les occidentaux. Accord trouvé, Kamal supervisa le départ des troupes pendant que je m'attelai à une autre tâche.

Quelques parts au nord de Surate se trouvait un temple. Celui-ci n'avait rien de public. Il n'apparaissait sur aucune carte. Les humains n'y étaient pas acceptés. Il y résidait toutefois une personne d'une importance capitale. Le clan de Kamal séjournait dans la zone depuis plusieurs siècles presque exclusivement pour cette raison. Dans la pénombre de l'épaisse végétation tordue, enroulé de liane se tenait un antique sanctuaire. Près de treize ans auparavant, Père m'y avait emmené pour en rencontrer l'unique habitant : Un djâhrâvan. Celui-ci ne gardait aucune source de magie, aucun lieu de villégiature d'un clan et pourtant les lieux palpitaient d'une énergie palpable. Non, cet esprit-là préservait le cimetière d'une antique bataille, la dernière guerre de conquête du clan. Nous avions gagné cette guerre-là suite au sacrifice de notre chef. Hélas, des querelles intestines avaient divisé le clan la génération suivante. Ce djâhrâvan était un de mes ancêtres, un héros dont la culture perse raffolait et dont on m'avait rabâché les oreilles toute mon enfance. Mon Père m'avait présenté à lui. Son père l'avait présenté avant moi et ainsi de suite depuis des siècles. La présence de mon aïeul avait empêché la prolifération des revenants malgré la débauche de magie résiduelle d'une bataille entre créatures magiques et le massacre. Aussi, j'avançais entre les tombes végétales sans être inquiété.

De ma rencontre avec mon aïeul, je ne conterai rien pour le moment hormis peut-être le but initial. Longtemps, j'avais été séparé des miens. Si Kamal m'a reconnu grâce à mon physique un peu atypique et quelques souvenirs partagés, que les autres membres du clan feraient assurément de même, il me fallait un moyen de prouver ma lignée. Converser avec le Maître des lieux et rapporter sa marque en preuve convaincraient les plus sceptiques. Certes, il existait d'autres méthodes, d'autres djâhrâvans liés à ma lignée au Berceau des Vents. Je refusais toutefois toujours de court-circuiter un retour perse sans apporter gloire et honneur au clan. Je ne pouvais pas bêtement réclamer. Il fallait conquérir à la force du cimeterre, de la magie et de l'esprit. Ici, j'obtins le seau d'un héros conquérant des Farvadins qui témoignait de mes intentions.

Regagner Surate afin d'y embarquer avec des hommes triés sur le volet pour des missions d'importances ne me prit finalement que peu de temps grâce à mon chèche enchanté. Aussi disposai-je de deux jours de battement avant que le navire volant appareille. Après avoir consulté les rapports et communiqué mes propres informations à mes alliés de confiance, je profitai de cette pause forcée pour paresser dans d'épais et soyeux coussins. Habituellement, je goûtai particulièrement à ce genre d'activités. Là, pourtant, le sommeil me fuyait. Aussi démultipliai-je les activités : Entraînements aux armes, au tir qu'il soit à feu ou à l'arc, au violon. Lassé en quelques heures, après un bain d'une bonne demi-heure, je repartis en vadrouille dans les ruelles de la ville.

Loin du coeur battant de la cité, la rue tenait plus du chemin pavé bordé des grilles forgés des demeures des occidentaux ou nantis locaux commerçant avec ceux-ci que du tourbillon bondé de vie. Ici, autant dire que la transition entre anglais et austro-hongrois vidait parfaitement la rue. Hormis une domestique indienne gloussant derrière son voile en pressant le pas et un très bavard occidental suant de tout son saoul dans son costume inadapté au climat, à la recherche d'une demeure à vendre pour un autrichien qui songeait à faire fortune en commerçant avec l'Inde, l'intérêt de ma promenade atteignait le zéro. Je m'apprêtai à rebrousser chemin pour retourner auprès de mes hommes et profiter de la soirée en leur compagnie quand les fleurs lourdes de jasmin tillèrent mes narines et mes souvenirs.

Après le muret escaladé, j'arpentais les lieux durant plusieurs minutes avant d'être certain d'avoir déjà foulé du pied ce jardin-là. Certes, la nature y croissait à présent de manière presque sauvages. Les plantes déversaient toutefois un parfum capiteux qui engourdissait presque mes sens. Après un détour, un paon marchait de sa démarche gracieuse et criaillait à intervalles réguliers. Dans la croyance populaire, cela annonçait un orage prochain. Ce genre de superstition se révélait souvent étonnamment exact. J'ignorai si cela venait du fait que l'oiseau sentait la pluie venir, de son lien de parenté lointain avec Simurgh ou encore que sa saison d'amour coïncidait avec la mousson et qu'il paonnait plus souvent à cette époque-là. Pour m'impressionner, moi l'intrus, il gonfla sa queue. Dans le tableau noir mouvant, une centaine d'yeux chatoyants me fixaient. Pas démonté par la démonstration, je continuai mon chemin l'animal sur les talons. Après quelques pas supplémentaires, je découvris sous une balançoire vermoulue sa femelle couvant leurs oeufs. Pour ne pas déranger et m'excuser, je pris congé d'une révérence devant l'orgueilleux couple de volatiles.

Comme le chant d'une sirène, une voix me guida à travers le reste du labyrinthe végétal. Ombre silencieuse, j'arrivai dans le dos de la chanteuse. A même le sol, couverte de terre et tâches verdâtres, une demoiselle rousse dorlotait une plante. En occident, probablement qu'un jeune homme comme il faut se serait détourné et offusqué de la voir en simple jupon. Pour ma part, je croisais les bras tranquillement. Ce jour-là, je ne portais pas d'atours princiers, juste ma tenue de voyageur crépusculaire habituelle. Avec un tintement métallique et froissement de tissu, je m'appuyai nonchalamment contre un pilier en bois soutenant le tunnel de glycine adjacent. J'attendais simplement la fin de la chanson pour applaudir lentement l'artiste.
Jahan Shah Farvahar
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Faye Morley
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Faye Morley
Mar 2 Fév - 20:17
Que le temps était beau : les rayons du Soleil mourant la réchauffaient, le parfum des fleurs l’entourait comme un cocon… Faye en avait oublié la notion du temps et de monde extérieur, accroupie dans la terre humide. Tandis que les dernières notes de sa chanson s’envolaient, elle sentit un picotement sur sa nuque, comme si elle pouvait percevoir un regard sur elle. Puis un applaudissement, lent. C’était tout à fait le genre de Mlle Collins de venir l’asticoter lorsque la jeune fille faisait quelque chose de « répréhensible ». Faire la jardinière en simple jupon de coton en était une.

Soupirant, Faye se redressa, essuya ses mains toutes crottées sur son jupon.

« Mlle Collins, vous n’avez pas aimé ma chanson ? »

La dernière syllabe sortit dans un cri de stupeur assez strident, et pour cause !
Ce n’était pas sa vieille peau de chaperonne qui la regardait, mais un homme.

Un homme très grand. Plutôt richement habillé, avec des breloques brillantes qui ornaient son chèche, duquel des mèches blanches s’échappaient. Et ses yeux… Brillants et dorés, comme ceux de Flutiou, le gros chat chartreux du pensionnat.

Faye le regardait, interdite. Elle ne connaissait pas un tel individu, elle s’en souviendrait sans aucun doute ! Alors que voulait-il ? Pourquoi était-il là ? Les contes de Mlle Collins sur les hommes inopportuns qui épient les jeunes filles en jupons lui revinrent à l’esprit, et elle leva sa petite truelle comme une arme. Puis elle jeta un œil très rapide à son outil couvert de terre et de brins d’herbe.

Un assassinat avec une truelle devait être long et douloureux, autant dire qu’elle serait elle-même morte bien avant qu’elle réussisse à lui transpercer l’aorte avec ça, s’il lui voulait du mal.

Ri-di-cule.

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »

Sa voix, échauffée par son chant et de nouveau sous contrôle, s’éleva claire et autoritaire. Après tout, elle était chez elle, bon sang de bois, et elle ne se laisserait pas intimider si facilement !

Ses sourcils se froncèrent sur ses yeux verts perçants. Elle exigeait une réponse ! Ce léger sourire, sa posture nonchalante… Ces cheveux de neige et ces yeux d’une couleur si reconnaissable… Des parfums et des notes de musiques lui revinrent un instant en écho, souvenirs venus d’un autre temps, mais elle n’aurait pas su dire quand et où elle avait déjà vu cet homme. Elle n’aurait même pas su dire si elle l’avait vraiment déjà vu, mais il lui rappelait vaguement quelque chose. Des éclats de rire sous une tente. L’odeur du sucre. Des miaulements de chat. Des souvenirs enfouis loin, comme des braises sous la cendre.

Faye abaissa sa truelle et pencha la tête sur le côté en le fixant, les yeux plissés.

« Est-ce que… Est-ce que je vous connais ? »

Puis elle se surprit à rire en se grattant la tempe. C’était stupide. Elle ne savait même pas s’il parlait anglais, aussi elle le regarda encore, à l’affût d’une quelconque réaction.

Il n’était pas moche.

Il n’avait pas les traits occidentaux, pour sûr. Mais il avait du charme, trouva t-elle avant de se gifler mentalement.

Au loin, un orage commençait à gronder.
Faye Morley
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Jeu 18 Fév - 1:15
Qui étais-je ?

- Un courant d'air.

Plaisantais-je.

- Rien de spécial. J'ai reconnu cette maison surgissant d'un souvenir, je suis venu regarder si ma mémoire était bonne.

Un instant, je fixais sa tignasse rousse et esquissai un sourire en coin de canaille. Je trichai un peu à dire vrai. J'avais déjà plus ou moins reconnue la demeure. L'Inde ne comportait pas ou prou de roux. Elle chantait comme lors de notre première rencontre. Puis, je n'avais pas énormément de souvenirs me concernant moi seul, aussi cultivais-je ceux-ci avec amour.

- Je dirais que oui, Princesse Spectre.

Le rire m'emporta alors quelques instants.

- A cause de vous, j'ai été puni pendant plusieurs jours.

Un éclair marbra le ciel. Nez relevé vers celui-ci, je guettais les premières gouttes de pluie. "Leooon" répondit le paon courroucé de notre présence sur son territoire. "Leeeon" répéta-t-il comme une sentence venue d'un temps immémorial. Oh, oui, le paon sucré, la cause de mes fesses endoloris lorsque Mère apprit l'incident. Père avait jugé que mon comportement, en m'excusant avait suffi à rattraper l'erreur première. Mère, elle... comment elle l'avait appris déjà ? ... Oncle Kamal ! Ah ce fichu traître, il avait collaboré à mon dégoût total pour les douceurs alimentaires. Pour sa défense, il avait probablement négligé le fait que sa soeur bien-aimée élevait son fils comme une despote intransigeante. Dans ce fichu paon décédé d'un jeu trop vif de deux gamins, la correction en découlant mais surtout en raison de toutes les théories avérées sur les poisons, je n'arrivais pas à manger le moindre gâteau sans me sentir malade ou coupable.

- Il semblerait que les paons nous en tiennent encore rigueur, Princesse Spectre.

Je levai ensuite les mains d'un geste apaisant vaguement blasé.

- Vous devriez poser cette truelle. Si je voulais vous attaquer, je l'aurais fait sans que vous ne vous rendiez compte de ma présence.

Annonçai-je en m'approchant d'elle. Main calée derrière le dos, je la considérai de pieds en cap. Jolie. Rousse. Poitrine. Yeux verts. Rousse me répétai-je une seconde fois. Abigale me manquait. Bientôt, je la retrouverai et lui raconter tout ce que j'avais vu durant mes voyages. Un sourire réjoui orna alors mon visage tandis que je me baissai sur sa joue pour y déposer un baiser tout à fait chaste.

- Je vous en devais un.

Prêt à utiliser la magie, cette fois-ci j'en avais tous les droits, je n'avais nullement l'intention d'encaisser le coup qui suivrait sans devenir ombre au préalable.

- Mais peut-être préfériez-vous que j'y ajoute des intérêts....

Carnassières, les canines mordillaient légèrement ma propre lèvre. Du rentre-dedans ? Pas du tout ! Je m'apprêtais à partir combattre pendant plusieurs semaines, assouvir ce genre de pulsion au débotté n'entrait pas du tout dans le programme d'un jeune homme en pleine santé d'une vingtaine d'année. Le sarcasme était-il assez évident ? Néanmoins, ces mots déclaraient surtout la guerre à la facétieuse demoiselle de mon souvenir.
Jahan Shah Farvahar
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Faye Morley
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Faye Morley
Lun 29 Fév - 0:53
La foudre claquait au loin au moment où le jeune perse se penchait sur elle pour déposer un baiser sur sa joue, la faisant tressaillir un peu. À moins que ce ne fut ce baiser ? Jamais au grand jamais un homme n’avait eu l’outrecuidance de l’approcher de si près, sauf son père en de très rares occasions. Lui était jeune, sentait les grands espaces et le sable chaud, quelque chose d’indubitablement exotique. La jeune fille sentit le fard lui monter aux joues, mais s’efforça de garder l’air digne alors qu’il lui faisait comprendre d’une manière plus ou moins subtile qu’il serait prêt à « donner » plus de sa personne.

Encore sous le coup de la bise, elle n’y crû pas tout d’abord. Elle leva ses yeux vert feuille sur lui, un de ses sourcils se fronçant d’incrédulité. Faye Morley n’était pas née de la dernière pluie, et elle avait déjà entendu des hommes d’un âge plus canonique tenter d’user de flagorneries. Aussi, la jeune rousse tiqua un peu :

« Je vous demande pardon ? »

Ce compagnon de jeu sortit de nulle part et qui s’invitait dans sa propriété ne manquait décidément pas de souffle ! Ni même de manières, soit dit en passant. Le jeune prince avait été des plus polis dans ses souvenirs…

C’était la première fois, non, la deuxième qu’il outrepassait les limites de la bonne convenance anglaise, celle qu’on lui avait enfoncé dans le crâne à coups de pelle. Et ils se parlaient depuis moins de cinq minutes ! Non seulement il s’approchait un peu trop près à son goût, mais il était le seul homme à s’approcher autant. Comment réagir, que dire, que faire, que penserait-il d’elle et que penserait-elle d’elle-même ? Il avait du charme, de la présence, beaucoup trop d’ailleurs.

Une goutte de pluie solitaire qui vint s’écraser sur le bout de son nez lui fit reprendre ses esprits. La crainte, la sensation d’envahissement se transformaient en agacement et en nervosité. Faye secoua la tête, ricana et s’écarta de lui avant de le regarder, déterminée à lui montrer qu’il s’aventurait sur un terrain glissant.

« Je ne vous connais pas et vous ne me connaissez pas, et je vous trouve bien impoli de me parler de la sorte ! »

La jeune fille agitait ses petits bras pour se donner contenance, ses boucles rousses s’échappant de sa tresse. Une pluie d’orage commençait à tomber, goutte par goutte, de plus en plus vite.

« Écoutez, j’ai été ravie de vous revoir, et je suis désolée que vous ayez été puni à cause du paon mais c’était sûrement mérité, je vais m’en aller maintenant ! »


La rousse avait parlé avec précipitation et sans vraiment penser à nouer son discours d’une jolie façon, et se dirigeait vers des hauts pieds de glycines aux énormes grappes de fleurs, un abri correct contre une averse brève.

Mais une chose la frappait alors qu’elle s’éloignait de lui, et elle fit demi tour pour revenir se planter devant lui avec un air de franche défiance cette fois.

« Mais ce n’est pas à moi de m’en aller, d’ailleurs ! Vous êtes sur ma propriété, c’est à vous de partir ! »

Elle désignait de la truelle le portail qu’on apercevait à peine à travers la végétation dense, à une centaine de mètres de là, tout en le regardant dans les yeux. Elle ne devait pas lui faire le plaisir de baisser le regard ! Malgré qu’elle n’ait aucun moyen de le forcer à partir s’il décidait par pure malice de rester. Et malgré les convenances qui voulaient qu’elle ne laisse pas repartir un invité sous une pluie d’orage.

Mais il n’avait même pas été invité !

L’orage était bientôt sur eux, et Faye alla rapidement se réfugier sous le toit de glycines. Au diable ce duel de regards ! Elle croisa les bras, les sourcils froncés, se voulant prendre un air dédaigneux, qui ressemblait plus à la hargne de la petite fille gâtée qu’elle n’avait jamais cessée d’être.


« Moi aussi j’ai été punie, d’abord… »
Faye Morley
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Jeu 3 Mar - 2:54
Pour toute réponse à ses agacements, j'éclatai de rire. Jusqu'à m'en tenir les côtes. L'hilarité traîna longuement, notes gaies zébrant le grondement de l'orage comme autant d'éclairs. Je me moquais d'elle. De ses certitudes d'occidentales. A m'en tenir les côtes. Jusqu'à une phrase où je me redressai parfaitement sérieux pour plonger mon regard dans le sien. Bougeant de concert avec elle, sans pour autant me rapprocher à nouveau dans la proximité trop intime. Dans un anglais parfait, je lui déclarai :

- Ces terres n'appartiennent plus aux anglais. D'ailleurs, elles ne leur ont jamais vraiment appartenu. Vous n'êtes que des intrus ayant profité trop longuement des largesses d'un hôte généreux. Rentrez chez vous, Princesse Spectre, dans vos terres grises. Vous n'êtes pas les bienvenues en Orient.

Un sourire vorace s'esquissa sur mes lèvres.

- Autrement dit, je ne bougerai pas d'ici. J'ai bien plus de légitimité sur ce domaine que vous n'en aurez jamais.

Néanmoins, la pluie chutait à grosses gouttes à présent. Aussi fus-je dans l'obligation de me déplacer jusqu'au couvert pour éviter d'être détrempé. Avec application, je choisis une des grappes qui ne tarderait pas à tomber et la cueillis délicatement. Quelques mots soufflés, un peu de magie, voilà qu'un confortable trône s'y substituait encore riche de son parfum capiteux. Plusieurs pétales les plus larges constituaient dossier et assise, tandis que les autres s'entremêlaient pour devenir un toit végétal dense pour me protéger des eaux de plus en plus vives. D'un geste désinvolte, j'y pris place.

- Punie également ? Pauvre chérie. Pauvre petite fille riche. Vous n'avez pas pu avoir une nouvelle servante à tyranniser ? Votre Daddy vous a refusé une nouvelle poupée ?

Continuai-je de la taquiner, jouant probablement avec ses nerfs. Certes, cela n'avait rien de glorieux. J'avais néanmoins besoin de me défouler, de penser à des futilités pour ne pas trop gamberger sur les combats à venir. Les moues de la gamine de mon souvenir, et apparemment de la jeune adulte présente, contribuaient également grandement à mon envie de la pousser dans ses retranchements.

- Vous ne me connaissez pas, mais cela ne vous avait pas dérangé, à l'époque, pour tout me coller sur le dos. Pensiez-vous que j'accepterai docilement simplement parce que je ne suis pas occidental de porter le blâme à votre place ?

Lentement, je secouai la tête, claquant une langue dédaigneuse. Puis, je soupirai longuement. Paumes ouvertes vers elle, en signe de conciliation, je lui offris une trêve.

- Oublions le passé et soyons amis, voulez-vous ? Peut-être désirez-vous que me voir courir après vous à travers le labyrinthe de plantes de votre jardin ?

L'orage zébra le ciel et le paon réitéra un "leooon" courroucé de notre présence constante non loin de son nid. Torrentiel, la pluie s'abattait comme un lourd rideau d'eau.

- Ou alors devons-nous jouer au doigt magique pour nous réconcilier ?

La considérant longuement, j'ajoutai index levé. Sans la moindre malice, je lui proposais alors :

- Peut-être devriez-vous venir vous asseoir sur mes genoux ?

Le doigt caressa de loin, sa silhouette et le jupon clair détrempé. Elle risquait de prendre froid, l'abri végétal ne valait plus grand chose avec la densité de l'averse. Je ne me rendis compte qu'après l'avoir invité à me rejoindre sous mon abri de coté parfaitement licencieux de la proposition. Le détail collait même atrocement aux actes stéréotypés avec lesquels les ottomans justifiaient l'esclavage des djinns.

- Non, oubliez. Vous êtes une demoiselle comme il faut. Rentrez chez vous pour mettre des vêtements secs.

Le sourire mordait plus férocement et la défiait. Le regard ne se détournait pas avec la pudeur qu'il aurait dû. La Princesse-Spectre élevée dans les traditions anglaises n'oserait assurément pas rester sous la pluie dans dans une tenue de plus en plus révélatrice avec un vilain cauchemar. Malgré tout, mes bras s'ouvrirent grand pour l'accueillir contre moi. Si elle refusait, je n'aurais guère de problème à pénétrer dans sa demeure pour la taquiner plus encore. Aussi, je ne perdais rien à flirter avec ses limites : ma proie me distrairait de gré ou de force !
Jahan Shah Farvahar
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Narrateur
Conteur d'histoires
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Ven 29 Avr - 21:29

La voix de Mlle Collins se fit entendre, interrompant l'entrevue. Armée d'un parapluie, la duègne alla porter secours à sa maîtresse. Quand elle l'eut rejointe, le djinn avait déjà disparu. Ombre parmi les ombres.

RP terminé


© Avatar par Nougat. Compte PNJ, merci de ne pas envoyer de MP.
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