« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles » [Jan.06] NC-16

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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Mar 22 Mar - 22:37


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


En soirée, quand le navire volant est arrivé à Emerald, il faisait déjà nuit noire. Ça rendait la piste d’atterrissage sinistre, avec toute la neige boueuse qui la recouvrait. Enfin, j’étais soulagée d’arriver, après deux jours d’émotions. Ça n’a pas été facile de retourner à Brooklyn puis de quitter la ville à nouveau.
Mel s’est endormie pendant le trajet en navire volant, alors j’ai dû la réveiller pour descendre. Elle avait l’air toute perdue, la pauvre. C’était son premier voyage et elle avait du mal à se repérer dans ce monde tout nouveau pour elle.

Je n’arrivais pas vraiment à savoir si j’étais contente de revenir à Emerald. J’étais très heureuse d’avoir retrouvé Mel, bien sûr, je ne l’avais plus vue depuis deux mois et ça avait été très long. Quand, la veille, en arrivant à New York, je l’avais repérée avec son père dans la foule, j’ai été surprise de voir à quel point elle avait grandi. En quelques semaines, elle avait changé. Ce qui est bizarre, c’est qu’Eddie m’a dit exactement ça, qu’en quelques semaines j’avais changé moi aussi.

En vérité je m’attendais à être plus heureuse de revoir Brooklyn. J’ai été ravie de revoir Mel et Eddie, évidemment, mais quand nous sommes repassés par toutes les rues que je connais depuis que j’ai l’âge de marcher, je ne sais pas, j’avais l’impression que je ne pourrais jamais revenir m’y promener comme avant. Comme si j’étais effectivement devenue quelqu’un d’autre et que je n’avais plus ma place ici.
Pourtant personne ne m’a rejetée. Dans notre rue, les voisins qui étaient dehors (malgré le froid de janvier) m’ont dit bonjour et m’ont demandé des nouvelles. Malgré tout je sentais que je ne pouvais plus m’attarder à Williamsburg, sans savoir m’expliquer pourquoi.

Peut-être qu’Eddie avait la même sensation ? On a eu du mal à parler entre nous. Même lorsque Mel est sortie jouer avec son amie Molly Hepburn, on est restés face à face sans dire autre chose que des banalités. Eddie m’a un peu raconté comment évoluaient les choses pour lui, qu’il essayait d’apprendre à lire et écrire – qu’il avait du mal mais qu’il espérait pouvoir écrire une lettre tout seul un jour, sans demander d’aide à quelqu’un – que sa vue baissait beaucoup et qu’il avait dû acheter des lunettes – qu’il ne mettait que chez nous – que son patron, Mr Kwiatkowski, l’avait placé dans l’équipe qui construisait un hôpital à l’autre bout de la ville, et que c’était pour cette raison qu’il valait mieux que Mel aille à Emerald. Si elle restait avec son père, qui serait absent la journée entière, ça ferait trop d’embarras. Il était plus convenable qu’elle parte vivre avec moi (apparemment).
Je l’ai écouté sans protester. Quand mon tour est venu de raconter ce que je vivais à Emerald, j’ai de nouveau eu un mal fou à décrire Mrs Müller. Je n’ai pas osé parler de la soirée au grand magasin.

Vers la fin de l’après-midi, notre concierge, Mrs Benson, a frappé à notre porte et quand je lui ai ouvert, elle avait une tête d’enterrement. « Vous ne savez pas ? » a-t-elle dit. « Il y a eu un attentat ici, à Brooklyn. Au Riding Hood. Quinze morts au moins ! »
Le Riding Hood, le grand hôtel chic, ça avait l’air si proche de nous. La soirée a été silencieuse. Même Mel avait l’air de comprendre qu’il se passait quelque chose de grave. Je suis restée un moment dans la chaise à bascule qui grince à me dire que c’était au Riding Hood que j’avais rencontré pour la première fois Mrs Müller.

J’ai acheté un journal le lendemain matin, et je l’ai lu à voix haute pour Eddie. Comme je ne suis pas très habituée à lire, je devais suivre les mots avec mon doigt, et à côté de moi Eddie hochait la tête en sirotant son thé. On n’a pas appris grand’chose. Ils ne savaient pas encore pourquoi il y avait eu l’attentat. Mais tout de même ça faisait peur.
Comme Mel et moi devions partir en début d’après-midi, on a un peu délaissé la question de l’attentat pour préparer les bagages. Eddie m’a dit de ramener certains meubles à Emerald, parce qu’il quittait l’appartement. Il allait vivre plus près de l’hôpital en construction, pour avoir moins de trajet à faire. Ça m’a fait tout drôle de me dire que je voyais notre appartement pour la dernière fois.

A Brooklyn l’ambiance était sinistre. Il y avait des sergents de ville partout, avec de grands chiens. A l’aéroport aussi, et on se serait presque cru en pays en guerre.
Avant de monter dans le navire volant, Eddie m’a promis qu’il nous rejoindrait bientôt à Emerald. J’espère qu’il le fera, parce que ça me faisait mal de le laisser seul à New York. J’aurais voulu qu’on reste tous ensemble.

Ce soir-là, à Emerald, j’avais toujours ce regret qu’il ne soit pas venu avec nous. Je suis entrée dans l’aéroport avec Mel, et j’ai cherché Mrs Müller du regard. On avait prévu de se retrouver ici, pour rentrer ensemble chez elle.
Mel regardait partout, l’air impressionné et terrifié à la fois. On était au milieu de l’immense salle, et il y avait des gens partout. La plupart étaient des bourgeois, et l’un d’eux est passé près de nous. Derrière lui, il y avait un homme noir qui portait ses bagages. Mel l’a regardé avec beaucoup de curiosité. « Maman » a-t-elle dit en me tirant la manche, « pourquoi le monsieur il est tout noir ? »

« Je ne sais pas » j’ai avoué. « Parce que Dieu l’a fait ainsi. » Je cherchais toujours Mrs Müller parmi les gens. « Oui mais pourquoi Dieu il a voulu que le monsieur il est noir ? » a encore demandé Mel.
Ginger Wealth
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Hildegarde Müller
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Jeu 24 Mar - 21:10
Warning. Ce RP aborde quelques thèmes pouvant heurter la sensibilité des lecteurs (attentats, avortement).

Hildegarde s'était brûlée avec son thé en lisant la nouvelle dans le journal du matin. Les protestations de Margaret lui étaient parvenus à demi étouffés. Ses yeux ne quittaient pas le journal, continuant à relire, encore et encore, les caractères imprimés.

Attentat à Brooklyn.

La population est aux abois. Le désastre a eu lieu au sein de l'hôtel le Riding Hood . Une explosion a retenti, suivie d'une puissante déflagration. Les dégâts humains et matériels sont considérables. Quinze morts ont été dénombrés, ainsi que plus d'une dizaine de blessés. L'enquête exclut toute possibilité d'incident. L'intention était purement criminelle. Les témoignages mentionnent...

made by guerlain for epicode


Le thé avait imbibé le journal, empêchant Hildegarde de lire la suite. Elle n'avait nullement besoin d'en savoir plus. Effondrée dans sa chaise, la sorcière tentait de calmer le tremblement de ses nerfs. À ses côtés la fidèle Margaret faisait respirer des sels à Madame, surveillant d'un œil critique sa maîtresse. Le chaos, Hildegarde pensait s'y être habitué. Un attentat il y en avait eu lieu un au sein même d'Emerald, un attentat que lui avait pris son époux et son fils. Un autre allait-il lui prendre une amie, ainsi que toute sa famille ?

Durant quelques instants, Hildegarde crut qu'il pleuvait au sein de sa maison. Avant de comprendre qu'elle pleurait.


Ginger Wealth devait revenir le soir même à Emerald. Normalement. Néanmoins l'esprit d'Hildegarde tournait si bien à plein régime que les pires scénarios se tissaient dans son esprit. Et si Ginger avait été présente à l'hôtel au moment de l'explosion ? Ou Mel, ou même Eddie, ou un autre membre de sa famille, un proche ? Hildegarde se frotta les yeux, dissipant les traces de larmes, appelant Margareth pour qu'elle l'aide à s'habiller. Elle devait se rendre à l'aéroport. Peut-être attendrait-elle en vain, Ginger n'ayant pu rentrée comme convenue. Mais, au moins, serait-elle fixée. Elle aurait déjà une ébauche de réponse à ses interrogations.

Tourmentée et agitée, Hildegarde n'avait pas même songé qu'elle aurait pu envoyer un oiseau mécanique à Ginger pour prendre de ses nouvelles. Pour obtenir cet embryon de réponse.


L'aéroport avait été érigé, sur le modèle d'une gare, afin d'accueillir les voyageurs à l'abri des intempéries. Jamais encore le lieu n'avait paru aussi glacial envers Hildegarde. La faute, probablement, aux émotions qui se disputaient en elle teintant, chaque personne, chaque objet, d'une sombre aura. Du regard, avançant dans la foule, Hildegarde cherchait un chapeau bien connu, une chevelure châtain ébouriffée.

Ses yeux croisèrent le regard lasse d'un domestique Noir. La bourgeoise se figea. En voyant cet homme elle avait cru croiser le regard d'un chien, indubitablement fidèle, mais martyrisé par son maître. Le domestique ralentit légèrement le pas, comme lui aussi troublé par ce regard que lui portait cette inconnue. Une voix enfantine se fit alors entendre, faisant tourner la tête à Hildegarde. Si vivement qu'elle sentit une douleur poindre dans sa nuque.

Délaissant l'homme et son maître, Hildegarde accourut auprès de la petite fille dont la question, innocente, avait retenti jusqu'à elle. Mel, l'adorable petite Mel, se tenait là, auprès de sa mère. Hildegarde déboula dans la conversation tel un chien dans un jeu de quilles.

« Car Dieu voulait marquer nos différences. Tu sais il existe aussi des personnes Jaunes et Rouges dans le monde. »

La révélation sembla laisser bouche bée Mel. La main de Hildegarde se posa au sommet du crâne de l'enfant.

« Je suis heureuse de te revoir, Mel. Tu as l'air d'aller bien. »

Le regard scrutateur de la sorcière n'avait noté aucun bandage, ni contusion. La même inspection fut menée sur Ginger avant qu'Hildegarde ne la prenne dans ses bras. Comme une amie.

« Et vous aussi. Grand Dieu, j'ai eu la peur de ma vie ! Avec ce qui s'est passé à Brooklyn. » Hildegarde s'écarta, ses mains demeurant accrochée aux bras de Ginger, prête à la rattraper si elle tombait. « Rassurez-moi... Votre époux... »

Si ses craintes étaient justifiées, cela expliquait son absence au sein de la troupe familiale.




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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Sam 26 Mar - 22:00


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


Je ne savais pas très bien quelles réponses donner à ma fille, parce que je ne connaissais aucune explication à ce qu’elle demandait. En vérité, sur le moment, je ne l’écoutais pas vraiment. J’étais trop occupée à regarder tous les gens dans l’espoir de retrouver Mrs Müller pour faire attention à ce que Mel me disait.
On a marché un peu dans le hall, et finalement Mrs Müller nous a rejointes, sans que je l’aie vue approcher. Je ne crois pas que Mel l’ait reconnue tout de suite, mais quand je lui ai demandé : « Tu dis bonjour, Mel ? » elle a semblé se souvenir d’un coup de Mrs Müller. « Le singe, il est pas là ? » a-t-elle demandé au lieu de dire bonjour.

J’ai pensé que ça ne valait pas la peine de la gronder. De toute façon, avant que je puisse le faire, Mrs Müller m’a prise dans ses bras en me disant qu’elle avait eu peur à cause de tout ce qui s’était passé à Brooklyn. Je mentirais si j’affirmais que ça ne m’a pas fait très plaisir de savoir qu’elle s’était inquiétée pour nous. Et puis, ça m’a fait du bien d’être dans les bras de quelqu’un. Ça voulait dire que je comptais un peu quand même.

« Eddie va bien » ai-je expliqué quand Mrs Müller m’a posé la question. « Mais on a tous été secoués par cet attentat. Ça fait peur d’imaginer des gens qui nous veulent du mal sans qu’on les connaisse et sans qu’on sache très bien pourquoi. Et je ne pouvais pas m’empêcher de penser que vous étiez vous-même au Riding Hood en septembre, quand on s’est rencontrées. » Je ne suis pas superstitieuse mais j’avais l’impression que c’était une mauvaise coïncidence. J’en suis revenue à Eddie : « Eddie a préféré rester à Brooklyn encore quelques mois. Son patron l’a désigné pour participer à un grand chantier. Il pense que d’ici le printemps il pourra rejoindre Emerald. » Je ne sais pas pourquoi j’ai ajouté : « Mais je n’y crois pas trop. »

J’ai repris les bagages que j’avais posés à terre pour ne pas m’attarder sur cette dernière phrase et on a avancé vers l’extérieur. Mel regardait autour d’elle avec beaucoup d’intérêt. Il faut dire que l’aéroport ressemblait tellement peu à ce qu’on voyait à Brooklyn. Dans le navire volant, Mel avait regardé par la fenêtre et crié : « Regarde tous les nuages, Maman ! On va les toucher ! » L’homme grisonnant qui était assis face à nous avait souri et m’avait demandé : « C’est son premier voyage ? » C’est sûr que la journée avait été pleine d’émotions.

Avant de quitter le hall on est repassées devant le bourgeois qui faisait porter ses bagages par un Noir. Il était en grande conversation avec une dame tirée aux quatre épingles, et le domestique était à quelques mètres, chargé comme un mulet, l’air épuisé et trop maigrichon pour supporter le poids de tout ce que possédait son maître. Au moment où on les croisait, le bourgeois s’est brusquement tourné vers son domestique et il a aboyé : « Treelore ! Qu’est-ce que vous faites planté là comme un imbécile ? Allez donc amener les bagages au fiacre, sacré incapable ! » Il s’est ensuite tourné vers la dame impeccable et lui a dit sans se soucier de baisser la voix : « Je vais me débarrasser de ce nègre. Il est infichu d’exécuter convenablement les ordres que l’on lui donne. »

Mel a regardé derrière elle pour voir le Noir qui nous a suivies, sans rien dire. Puis elle est revenue vers nous pour nous demander : « Pourquoi il s’est fâché ? Il avait rien fait de mal ! »
Les enfants posent de ces questions, parfois !
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Hildegarde Müller
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Lun 28 Mar - 22:10
Hildegarde s'autorisa un soupir en apprenant que Eddie se portait bien et ne comptait pas au nombre des victimes de l'attentat. Une nouvelle qui avait su calmer les battements affolés de son cœur. Septembre... Son voyage à Brooklyn ne remontait qu'à quatre mois. Si l'attentat avait eu lieu quatre mois auparavant, son nom aurait été noté dans la liste des victimes. Une constatation qui fit naître un goût amer dans la bouche de Hildegarde. C'était la seconde fois qu'elle échappait à un attentat. La troisième lui serait-elle fatale ?

Songer à sa propre mort plongea Hildegarde dans une torpeur glacée. Elle ne put qu'acquiescer mollement face aux paroles de Ginger se sentant, soudainement, lourde. Comme si un poids gigantesque pesait sur ses épaules.

« Je suis certaine qu'il vous rejoindra. Mel doit lui manquer, et vous aussi. »

D'un ton plus bas, Hildegarde chuchota à l'oreille de Ginger.

« Vous pensez qu'il vous cache quelque chose ? »

Hildegarde n'osa formuler plus avant sa pensée, taisant en son fort intérieur la thèse de la maîtresse. Du peu qu'elle avait vu d'Eddie, il était homme à grandement apprécier sa femme et à l'exprimer maladroitement. Néanmoins l'intuition de la sorcière pouvait se tromper. Ou alors le problème venait d'ailleurs. Une simple fracture au sein du couple qui, vivant éloigné l'un de l'autre, n'arrivait plus à renouer comme avant. Mais la situation ne permettait pas de tergiverser sur le sujet. Mel et Ginger avaient grand besoin de se reposer au sein d'une demeure, en toute sécurité, et de songer à quelque chose de positif après avoir vécu tant de tragédie.

Hildegarde emboîta le pas à Ginger et sa fille, répondant enfin à la question que lui avait posé Mel en guise de salutations.

« Finley est resté à la maison. Je suis certaine qu'il sera ravi de te voir. »

L'esprit un peu plus clair, Hildegarde aperçut le domestique Noir croisé quelques instants plus tôt, et reconnu le couple à ses côtés. Mister et Mrs Holbrook, des nobles anglais dont la richesse avait été dilapidée dans les jeux et les dépenses excessives. Ils continuaient à se parer d'une aura noble mais nombre d'Emeraldiens pariait sur leur proche faillite. Sans la ténacité de Mister Holbrook, qui tentait de faire fructifier son capital par quelques placements, le couple aurait déjà sombré dans la pauvreté.

Hildegarde ne les avait jamais porté dans son cœur, principalement parce qu'ils étaient nobles. Elle eut un grincement des dents en entendant Mister Holbrook traiter son domestique, mais ne dit rien. Involontairement complice par son silence.

Ce furent les paroles de Mel qui la réveillèrent. Ginger semblait désemparée ne sachant que répondre à une telle question. La réponse vint d'elle-même à la bouche de Hildegarde.

« Parce qu'il juge qu'il ne fait pas bien son travail. »

Mel soupesa la question avant de répliquer.

« Maman aussi quand elle ne fait pas bien son travail, vous lui criez dessus ? »
« Grand Dieu, non ! » se récria Hildegarde, frappée en plein cœur. « Ta maman, Mel, fait très bien son travail... Et si même ce n'était pas le cas, je ne lui crierais pas ainsi. »
« Alors pourquoi le Monsieur le fait ? »
« C'est... sa façon à lui de traiter son domestique. »
« Il fait ça parce qu'il est Noir ? »

Excellente question dont tous connaissaient la réponse. Il était fort à parier que Mister Holbrook traiterait son domestique autrement s'il était Blanc. Avec bien moins de condescendance dans sa voix. La voix de sa femme, qui l'accompagnait, résonna jusqu'au trio.

« Vous devriez le fouetter plus souvent, cher ami. Les Noirs ne comprennent que cela, le fouet. »

Spoiler:
 




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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Mer 30 Mar - 20:32


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


J’ai remarqué que Mrs Müller n’avait pas l’air à son aise quand j’ai parlé de l’attentat et d’Eddie. Je me suis souvenue qu’elle-même était veuve, et malgré que je ne sache pas de quoi était mort le mari, je me suis sentie un peu gênée. Je me suis dit que je ne devais pas me plaindre, qu’après tout Eddie était vivant et en bonne santé. Pour réconforter Mrs Müller, j’ai passé doucement ma main sur son bras. Mais je n’ai rien répondu quand elle m’a demandé si je pensais qu’Eddie me cachait quelque chose.

Après ça, Mel a posé sa fameuse question sur le pourquoi le noble avait rabroué de la sorte son domestique, et c’est Mrs Müller qui s’est chargée de répondre. Les questions de Mel m’ont fait sourire, et j’étais étonnée qu’elle aille si loin dans ses pensées, pour une gosse d’à peine quatre ans. En tout cas c’était touchant de voir Mrs Müller lui répondre avec patience. Ça m’a rappelé la soirée à Brooklyn, quand elles s’étaient donné la main toutes les deux. Apparemment elles n’auraient pas de mal à s’entendre.

Je ne faisais plus vraiment attention au Noir qui marchait derrière nous, jusqu’à ce qu’on entende la voix de la femme impeccable, qui conseillait au bourgeois de le fouetter pour qu’il comprenne. J’ai eu en tête l’image des chevaux qu’on fouettait parfois injustement, et déjà ça c’était un spectacle qui faisait peine. Alors, un homme ? D’accord, il était noir. Mais quand même.

On était arrivées à la porte donnant sur l’extérieur. Je l’ai poussée, en la tenant ensuite pour Mel, Mrs Müller, et le prénommé Treelore qui avait les mains pleines et le dos courbé. Il faisait pitié à voir, je vous jure. Il m’a remerciée d’un signe de tête et je ne sais pas où j’ai trouvé l’idée de lui dire : « Vous devriez pas travailler pour des gens pareils. »

Treelore s’est autorisé à poser à terre le bagage le plus lourd, et il m’a regardée comme si c’était moi qui lui faisais pitié. « Madame » il m’a répondu, « je n’ai pas le choix. En comparaison avec d’autres maîtres, Mr et Mrs Holbrook sont très corrects et m’offrent un salaire viable. J’ai ma mère à charge, en Amérique, et je ne peux pas me permettre de ne pas travailler. » Cela dit, il a repris la malle et m’a saluée d’un : « Je vous souhaite le bonsoir » avant de se diriger vers le fiacre des susnommés Holbrook. Le vieux cocher était perché dessus et chiquait du tabac en regardant dans le vague. Il n’a pas aidé Treelore à embarquer les bagages du maître.

Je dois dire que je ne savais pas comment réagir. Je m’attendais à tout sauf à ça. Treelore avait beau être un domestique noir, il parlait l’anglais cent fois mieux que moi (qui suis blanche !) et son accent américain était moins prononcé que le mien. Je me suis sentie stupide. J’ai eu très envie d’une cigarette, mais je n’étais pas sûre que Mrs Müller serait très contente que je me mette à fumer devant elle, alors je n’ai pas touché au paquet dans la poche de mon manteau. « Eh bien voilà » ai-je dit comme une foutue imbécile, et j’ai prié pour qu’on arrive vite à la maison.
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Hildegarde Müller
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Jeu 31 Mar - 23:30
Et bien voilà. Tout aurait pu s'arrêter là, à cette remarque lâchée par Ginger en guise de point final. Les deux femmes auraient continué leur chemin en détournant le regard, sans mot dire. Mais Mel se retourna vers elles, posant un regard grave. Le regard de l'enfant réfléchissant et tentant de comprendre les adultes, leurs pensées et leurs actes.

« Il aime beaucoup sa Maman. »

Il devait beaucoup l'aimer même, songea Hildegarde, pour travailler comme une bête de somme, et être traité comme tel. Hildegarde posa sa main dans le dos de Ginger, la poussant doucement en avant.

« Rejoignez le fiacre. » Du menton, Hildegarde désigna le véhicule stationné à quelques pas de celui des Holbrook. « Je vous rejoins. »

D'un pas décidé, Hildegarde s'avança auprès du fiacre des Holbrook, les pans de sa robe fouettant les pavés de la rue. Relevant la tête des bagages, Treelore la dévisagea avec peur, comme s'il craignait qu'elle ne sortit, de sous son manteau, un fouet. La main de la sorcière avait plongé dans une poche de son manteau. Coincé entre deux de ses doigts, la femme tendit une carte de visite, écriture verte sur papier blanc. Voyant que le Noir n'osait opérer le moindre geste elle lui mit de force dans la main, refermant les doigts sur le papier.

« Si jamais vous souhaitez changer de maître... Ma maison a toujours besoin de domestiques, et mon commerce d'hommes aux bras vigoureux... »
« Mrs, que faites-vous auprès de Treelore ? »

Le couple Holbrook venait de sortir de la gare, bras dessus bras dessous. Mari comme épouse lançaient un regard assassin à la femme qui venait oser d'approcher un de leurs serviteurs. Hildegarde ne se laissa pas démonter pour autant. La femme rejeta ses épaules en arrière, se tournant vers le couple qui avançait, à petits pas furieux. Avec la mine de propriétaires craignant de voir un voleur repartir avec un de leurs biens les plus précieux.

« Je ne faisais que discuter. »

Mrs Holbrook eut un rire haut perché.

« Une Blanche discutant avec un Noir. C'est aussi cocasse que d'imaginer un aigle conversant avec une vache. »

Hildegarde croisa les bras. Elle n'avait jamais su apprécier Mrs Holbrook. Elle représentait tout ce qu'elle ne supportait pas : la noblesse se pensant au-dessus des autres grâce à une naissance de sang « pure », la prétention, l'orgueil mal placé. Ce que la sorcière allait déclamer revenait à accomplir un acte mesquin. Mais ce fut plus fort qu'elle. La voix de la sorcière porta, atteignant les oreilles de tous les badauds se trouvant à l'entrée de la gare.

« Pas aussi cocasse qu'une épouse venant, régulièrement, extraire de ses entrailles le fruit de relations qu'elle veut cacher à son époux. »

Lorsqu'elle vit Mrs Holbrook blanchir, Hildegarde sut que sa parole venait de l'atteindre en plein cœur.

Ne dit-on pas qu'il faut conserver les aventures, à double-tour, dans un placard ?




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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Ven 1 Avr - 22:10


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


J’ai pris la main de Mel et je l’ai menée jusqu’au fiacre tout en me demandant ce qu’allait bien pouvoir faire Mrs Müller. J’ai regardé derrière moi et je l’ai vue aller vers Treelore. J’ai cru, pendant une seconde, qu’elle allait le prendre par le bras et l’amener avec nous dans la calèche, en lui disant que ce n’était vraiment pas possible de travailler pour des gens comme les Holbrook.

Je n’ai pas eu l’occasion de vérifier si cette scène allait être réelle, parce que le cocher du fiacre, Jean-Paul, a sauté à terre pour nous dire bonjour. « Comment va l’Amérique ? » m’a-t-il demandé avec son affreux accent français. « Salut, beauté » a-t-il ensuite dit à Mel, en lui passant la main dans les cheveux et en lui souriant de toutes ses dents. Jean-Paul travaille pour La Voie pavée d’Or, mais à ses heures il fait le cocher. De toutes les personnes que Mrs Müller emploie, c’est lui que je préfère. Il est parfois pénible, mais il est moins raide et pincé que la plupart des autres – comme Margaret. Il est toujours mort de rire par la façon dont je prononce son prénom. « Ah, vous les Amerloques ! » fait-il alors, avec son propre accent qui est atroce. Au début, ça me vexait, et puis je m’y suis faite. Après tout, à quoi bon se disputer pour des histoires d’accents ?

Bref, Jean-Paul nous a ouvert la portière du fiacre. « Permettez » a-t-il dit, avec une révérence exagérée, en prenant nos bagages et en les chargeant (sans trop faire attention. Heureusement qu’il n’y avait rien de fragile dedans !). Mel n’arrivait pas à monter toute seule, alors il l’a soulevée gentiment pour l’installer sur le siège. « Voilà, ma jolie belle ! * » lui a-t-il lancé avec son sourire plein de dents qui me rappelle toujours le singe Finley. « Tu viens, Maman ? » m’a appelée Mel, mais je suis restée sur le trottoir.

Je regardais Mrs Müller donner quelque chose à Treelore, puis les Holbrook approcher. Jean-Paul était debout à côté de moi et regardait lui aussi en souriant comme s’il s’attendait à un bon spectacle. Il a même allumé une cigarette pour savourer l’instant (je l’ai envié. Mais je n’ai toujours pas osé fumer à mon tour).
En entendant Mrs Holbrook rire et dire une phrase méchante, j’ai sincèrement eu peur que tout dégénère. Peut-être parce que je me revoyais avec Virginia, mais j’ai eu envie d’entraîner Mrs Müller loin de ces gens avant qu’ils ne s’entretuent tous les trois. J’ai fait mine d’avancer, mais Jean-Paul m’a prise par le bras pour m’en empêcher. « Laissez faire » a-t-il dit en souriant toujours.

Alors, j’ai laissé faire. Mais quand Mrs Müller a attaqué à son tour Mrs Holbrook en lui balançant à la tête ses avortements, j’ai ressenti un coup au ventre, comme si la phrase m’était destinée aussi. Si j’avais réfléchi, je me serais bien rendue compte que non ; mais vous savez comme c’est : quand on est bouleversé, on se croit visé par tout.
En tout cas, Mrs Holbrook n’a rien répondu, et Jean-Paul a eu l’air de beaucoup apprécier le mot de Mrs Müller. Quand elle revenue vers nous, il lui a dit : « Bien répondu, Madame ! » Je n’ai même pas réussi à sourire. J’ai regardé les Holbrook pour ne pas regarder Mrs Müller en face. Je me suis souvenue que Virginia avait lancé, à Brooklyn, triste époque que celle où les noblions traînent avec les infanticides. Ça me faisait froid dans le dos.

En fait, ça a servi que je regarde les Holbrook pour ne pas montrer ma honte. Mr Holbrook était en grande conversation avec son cocher chiqueur de tabac, sans doute pour ne pas attirer davantage l’attention des passants sur son épouse et lui. Mais Mrs Holbrook avait l’air dans une rage noire. Je l’ai vue se baisser, comme pour renouer le lacet de ses bottines, puis se relever en nous fixant d’un air assassin. Elle a brusquement crié : « Salope ! » à l’adresse de Mrs Müller en lui jetant une caillasse.
J’ai eu un geste bête à mon tour, je me suis exclamée : « Attention ! » et j’ai brusquement repoussé Mrs Müller du bras. Finalement, c’est sur moi qu’est tombée la pierre, en plein dans le dos de la main, et je peux vous dire que ça fait mal !

La plupart des gens s’étaient arrêtés et nous regardaient avec des yeux ronds. On ne doit pas voir souvent des choses pareilles chez les bien-élevés. Pour ma part, je n’avais jamais vu de noble dame qui jette des cailloux sur ceux qu’elle déteste. J’ai remarqué la tête de Mr Holbrook, il avait l’air horrifié que tout le monde les fixe, son épouse et lui. J’imagine qu’il aurait préféré être reluqué pour quelque chose de plus glorieux.


(* : en français dans le texte)
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Dim 3 Avr - 19:01
Jean-Paul fut le premier à réagir, éructant un « Ben mon cochon ! » face à cette lapidation qui venait de frapper, de plein fouet, une innocente. Le Français prit la main de Ginger entre ses paluches calleuse, observant la blessure. Un hématome violâtre marquait l'endroit où avait frappé la pierre.

« L'y est pas allé de main morte c'te femme. »

Une colère sourde bourdonnait dans la voix du Français. Si sa patronne n'avait pas été présente, il aurait probablement énoncé quelques vérités à Mrs Holbrook, quitte à en ramasser les pots cassés. Hildegarde ne disait mot. Sa bouche formait un pli, des rides se creusaient entre ses sourcils froncés. Ses poings serrés tremblaient de nervosité.

Mrs Holbrook pointa un index accusateur sur Mrs Müller.

« Vous le payerez ! Je dirais... Je dirais à tous... ce que vous faites... Harpie ! Mégère ! Pythie ! »
« Dire quoi, Mrs Holbrook ? » La voix de Hildegarde était moqueuse, assurée. « Ce que vous révélerez ne fera que jeter du discrédit sur votre maison. Le nom de votre époux est déjà souillé par vos dépenses excessives. Vous voudriez le traîner dans la fange ? » Ne laissant pas le loisir à Mrs Holbrook de répliquer, Hildegarde la salua. « Bonsoir, Mrs. »

En quelques mots, Hildegarde envoya Jean-Paul reprendre sa place de cocher, et mena Ginger au sein du fiacre. Le véhicule s'ébranla, cahotant sur les pavés, s'éloignant à un trot rapide des badauds qui chuchotaient entre eux. Les rumeurs n'allaient pas tarder à faire éclore plus d'une histoire, déformant la réalité.

Hildegarde prit la main blessée de Ginger. Ses doigts longèrent la blessure tuméfiée, veillant à ne pas appuyer dessus pour ne pas éveiller la douleur.

« Je vous soignerais dès que nous serons arrivés. Je passerais la contusion sous l'eau glacée et y appliquerais un cataplasme à base de camphre. »

Hildegarde releva la tête, plongeant son regard dans celui de Ginger.

« N'ayez crainte je m'y connais en blessures. Je soignais feu mon époux et mon enseignement en sorcellerie m'a appris nombre de vertus de plantes. Vous seriez étonnée d'apprendre tout ce qu'on peut faire avec. »

Les doigts de Hildegarde pressèrent ceux de Ginger.

« Merci de vous être interposé. Cette femme avait perdu la raison... »




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Ginger Wealth
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Lun 4 Avr - 21:47


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


S’il y avait quelqu’un à plaindre dans cette histoire, c’était plutôt Mel. La pauvre n’avait pas bien compris ce qui s’était passé, et elle m’a regardée d’un air effrayé. J’aurais voulu lui dire c’est rien, n’y pense plus, c’est fini ; et en vérité ce n’était pas tant qu’elle me voie blessée (je n’étais quand même pas à l’article de la mort) que le fait qu’elle ait vu de quoi les adultes sont capables qui me gênait. Quand des gamins lancent des pierres, on les sermonne, on leur interdit de recommencer, pourtant même les nobles dames utilisent ce moyen pour se détruire. J’ai essayé de sourire à Mel, mais elle a dû comprendre que je me forçais, parce qu’elle s’est mise à genoux sur son siège et s’est tournée complètement vers la fenêtre, pour ne plus voir que la ville qui défilait lentement.

Mrs Müller a été gentille, en disant qu’elle allait me soigner et tout. Je ne sais pas trop pourquoi ça me plaisait tant qu’elle me prenne la main, peut-être parce que ça me rappelait des moments plus heureux. A Brooklyn sous la pluie, par exemple ?
En attendant, à Emerald dans le fiacre, je ne me sentais pas particulièrement heureuse. La blessure me faisait mal, bien sûr, mais ce n’était pas vraiment ça qui me minait. Je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à Mrs Holbrook et ses avortements. Je la revoyais, pleine de hargne, et derrière elle son mari à l’air horrifié. Quand Mrs Müller a parlé d’elle, j’ai fait remarquer : « Son mari va la tuer. Il avait l’air tellement gêné d’être regardé parce que sa femme a essayé de vous faire mal, qu’il se vengera sur elle… Ou sur Treelore. » Peut-être même que les deux Holbrook allaient fouetter Treelore ce soir-là, pour se venger. Ça m’a tout de même fait quelque chose de penser ça. Une pierre dans la main, ça fait déjà bien mal, alors le fouet ?...

De penser à Mrs Holbrook, ça me ramenait toujours à la question de l’avortement. Je ne sais pas pourquoi ça me travaillait à ce point. J’aurais préféré penser à autre chose, bon sang. J’aurais préféré une façon plus douce de revenir à Emerald.
J’aurais pu – j’aurais dû – ne rien dire. Mais j’avais cette sensation bizarre et très désagréable, vous savez, quand on ne veut pas dire quelque chose mais qu’on sait qu’il faut qu’on le fasse, sinon on souffrira encore plus. « Mrs Müller » j’ai commencé, puis je me suis tue. J’ai eu l’impression que si elle lâchait ma main, je n’aurais jamais le courage d’aller plus loin. « Il faut que je vous dise quelque chose. Puisqu’on parle de Mrs Holbrook… Moi aussi, j’ai avorté un jour. Je… » Il y avait une voix dans ma tête qui disait mais pourquoi est-ce que je raconte ça à la patronne, bordel ? Je n’arrivais pas à la regarder, la patronne. J’avais peur de voir l’expression sur son visage. J’ai continué de mon mieux : « … J’avais dix-huit ans. Je crois que ça fait partie des pires moments de ma vie. Il n’y a pas grand’monde qui le sait, pas même Eddie comme ça date d’avant lui. J’aimerais avoir oublié, parce que ça fait presque sept ans maintenant. Mais je n’y arrive pas. » Je n’ai même jamais réussi à en parler avec Eddie. Il m’aurait sûrement filé un coup de coude en disant : « Parle pas de choses pareilles devant la petite. »

La petite s’est tournée vers nous, justement. Elle devait en avoir marre de voyager depuis des heures, parce qu’elle nous a demandé : « On est bientôt arrivé ? »
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Hildegarde Müller
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Jeu 7 Avr - 18:22
Du coin de l’œil Hildegarde avait lorgné Mel se demandant si la petite avait entendu sa mère prononcer ce mot impie. Avorter. Personne ne prononçait ce mot en public sans avoir l'air pincé, profondément écœuré. Aucune femme ne confiait avoir commis un tel crime. Et encore moins une bonne chrétienne.

Hildegarde avait les mains tâchés de sang, jusqu'aux coudes, de ces fœtus arrachés à leurs mères, de ces vies envoyées aux limbes sans même avoir reçu l'eau du baptême. Elle savait que, en tribut de toutes ces vies, son âme ne trouverait pas le repos. Elle savait que la honte de ses victimes, et complices, les empêchaient d’entacher son nom sans voir le leur tout aussi souillé.

Que Mrs Holbrook perde la vie, le soir même, n'offusquait guère Hildegarde. Plus d'une noble mourrait des mains de son époux – elle ne serait ni la première, ni la dernière. Treelore, elle ne le connaissait guère assez pour se permettre de l'apitoiement. La sorcière était certaine que l'homme saurait fuir le fouet, et aurait l'intelligence de quitter de tels maîtres pour des meilleurs. Mais que Ginger ait commis l'avortement, l'information l'avait laissé sans voix.

Le sourire qu'Hildegarde offrit à Mel était tremblotant, menaçant de se rompre.

« Nous sommes bientôt arrivés. Je reconnais cette maison. Nous sommes entrérs dans la rue Quadling. »

En écho, le fiacre ralentit et la voix de Jean-Paul annonça qu'ils étaient arrivés. Le cocher vint ouvrir la porte, portant à bout de bras Mel pour la faire descendre. Hildegarde descendit en dernière, ayant auparavant lâché la main de Ginger sans mot dire. Venue à leur rencontre Margaret s'inclina pour saluer Madame.

« Vous n'avez pas oublié de préparer la collation comme j'ai demandé ? » Margaret confirma que tout était prêt, comme l'avait demandé Madame. « Parfait. Je me suis dit qu'après votre voyage vous seriez affamées. Margaret, conduisez Mel dans la salle à manger. Nous vous rejoindrons juste après que j'ai soigné Mrs Wealth. »

Dans un chuchotement que seul Ginger pouvait percevoir, Hildegarde glissa quelques mots.

« Et nous allons discuter de ce sujet que vous m'avez mentionné dans le fiacre. Loin de Mel. »

Loin de la pureté de l'enfance.

Spoiler:
 




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Ven 8 Avr - 20:59


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


J’ai compris à quel point j’avais été loin dans mes paroles quand j’ai remarqué que Mrs Müller ne disait rien. Ça m’a semblé être un très mauvais signe. Je l’avais toujours vue capable de répondre quelque chose d’intelligent et de juste, même avec des gens comme Lantier ou les d’Alembert, et ici, rien. Elle m’a même lâché la main, et à ce moment-là j’aurais donné beaucoup pour n’avoir rien dit du tout.

Quand on est arrivés à la maison, il y a bien failli y avoir une scène avec Mel. Margaret nous attendait, et Mrs Müller lui a dit d’emmener ma fille prendre une collation, sauf que Mel n’avait pas envie de suivre une femme inconnue dans une maison inconnue. « Pourquoi tu viens pas, Maman ? » m’a-t-elle demandé et j’aurais voulu aller manger avec elle, parce que l’idée d’être toute seule avec Mrs Müller me faisait peur. « Je serai vite là » ai-je promis à Mel, avant de dire n’importe quoi pour qu’elle ne pleure pas : « Va avec Margaret. Il y aura de la crème brûlée pour toi. » « C’est vrai ? » a demandé Mel, et même si je n’en savais rien, j‘ai dit oui et elle a accepté de suivre Margaret. Mais pendant qu’elle s’éloignait elle nous regardait derrière son épaule et j’ai bien vu qu’elle se demandait quel sale coup Mrs Müller et moi on lui préparait.

Je vous ai dit que j’avais peur de me retrouver seule avec Mrs Müller. Un autre jour, j’en aurais été contente, parce que j’aimais beaucoup sa compagnie, mais ce soir-là je me sentais piégée. Quand elle m’a dit qu’on allait parler de tout ce qui s’était dit dans le fiacre, j’ai supposé que la ‘’discussion’’ n’allait pas tourner à mon avantage.
Virée. C’est ça que j’ai pensé que j’allais être, pendant que je suivais Mrs Müller jusque dans une pièce pas très large qui devait être un bureau. Ah bien ! Je m’imaginais déjà revenant à Brooklyn avec Mel, allant frapper à la porte du nouvel appartement d’Eddie en lui disant Mrs Müller ne veut plus de nous. D’envisager juste cette scène, ça me faisait comme si quelqu’un me versait de l’eau froide dessus.

« Mrs Müller » ai-je dit quand on est entrées dans le bureau, « je ne vous ai pas raconté ça pour vous faire de la peine ou vous offenser. Je l’ai fait parce que… Parce que ça me pesait. » J’aurais voulu avoir une voix assurée de noble dame. J’aurais voulu que Mel soit près de moi. Mais comme je n’avais ni l’une ni l’autre, je chipotais nerveusement à la bague que je porte depuis cinq ans, et je tremblais un peu. « Je ne veux pas que vous soyez fâchée contre moi » j’ai ajouté. Je me suis promis que je ne la laisserais pas me mettre dehors si facilement.
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Hildegarde Müller
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Sam 9 Avr - 22:49
Hildegarde ne semblait pas écouter Ginger. Elle évoluait au sein de son bureau sans mot dire, déposant son manteau sur une chaise, lissant les plis de sa robe tout en marchant. La sorcière semblait ailleurs, lointaine, son esprit battant la campagne. Hildegarde finit par stopper son avancée devant une large bibliothèque occupant une partie du bureau. Ses doigts caressaient les tranches des livres. Lorsque sa voix résonna sous le plafond du bureau, la sorcière n'avait pas tourné la tête, gardant son regard fixé sur les rayonnages.

« Vous ne savez pas pourquoi vous êtes là. »

Hildegarde se retourna, croisant les bras sous sa poitrine.

« Personne n'entre en ce bureau sans ma présence, ni mon consentement. Seule Margaret mène le ménage dans cette pièce, car elle a toute ma confiance. » Les doigts de Hildegarde pianotèrent sur son bras. « Et les seules autres personnes qui sont entrées ici n'étaient que des femmes, venant signer un contrat auprès de moi, liant leur sort à mien, les enfermant dans des chaînes les obligeant à garder le silence sur ce qui se passait ici. »

Le ton de Hildegarde était grave. Tout sourire avait disparu de son visage. Ce qui se jouait en cette pièce, Ginger pouvait le sentir, allait changer sa vie. Comme ce jour-là à Brooklyn.

« Ce que vous verrez ici, Mrs Wealth, ne devra jamais en sortir. Vous ne devrez en parler à personne. Pas même à Eddie. Sinon... je veillerais à ce que vous n'ayez plus l’occasion de prononcer le moindre mot. Nombre de philtres permettent de rendre aphone une personne. »

D'un mouvement de l'index, Hildegarde intima Ginger à se rapprocher d'elle. La main droite de la sorcière saisit un ouvrage dans la bibliothèque. Rien ne le différenciait des autres, pas même sa couleur de couverture, ni même son titre. Pourtant, lorsque Hildegarde s'en saisit, un pan de la bibliothèque s'entrouvrit, telle une porte, découvrant un passage secret. La sorcière s'y enfonça, laissant Ginger la suivre.


Les deux femmes venaient de quitter un bureau éclairé pour une salle aux accents d’apothicaire, aux senteurs âcres d'herbes et d'épices. La lumière se déversait d'une lampe suspendue éclairant les multiples flacons qui ornaient les étagères. Le lieu aurait pu passer pour un banal comptoir privé d'herboriste s'il n'y avait pas eu la large table de bois. Elle occupait le centre de la pièce, vaste autel sur lequel on pouvait aisément discerner des tâches brunâtres, du sang séché marquant le bois comme autant de sceaux.

Disposées sur un bout de tissu, les aiguilles à tricoter luisaient, sournoises.

Hildegarde ne bronchait pas. Malgré le vert émeraude de sa robe, le brillant de ses cheveux blonds, elle semblait faire partie intégrante de ce cabinet de curiosité. L'Austro-Hongroise entrelaça ses doigts, et reprit sa diatribe. On aurait cru qu'elle menait une conversation banale au sein d'un boudoir.

« Mrs Holbrook est venue ici. Tant d'autres avant elle, et après elle, sont aussi venues ici. Je les ai toutes accueillies. » Un silence. « Mrs Wealth, savez-vous pourquoi le monde a peur des sorcières ? »

Hildegarde se rapprocha, pas à pas, de Ginger. Sa main caressa la joue de l'Américaine du bout des doigts.

« Les sorcières ont des connaissances, et un talent, que la morale, la religion, et autres préceptes refoulent. La Bible nous interdit d'ôter des vies. Pourtant les hommes s'entre-déchirent à la guerre. Ma sorcellerie me permet d'apporter l'apaisement à des femmes désœuvrées... »

Les doigts de Hildegarde crochetèrent le menton de Ginger, la pinçant.

« Mais aussi la douleur. »

Hildegarde relâcha l'Américaine.

« Si je vous dévoile tout cela, c'est... que vous m'avez, ce soir, dévoilé un secret comparable à celui de toutes ces femmes venues me quémander mon assistance. Vous avez fais preuve d'honnêteté. Il était juste que j'en fasse de même. Vous n'êtes pas une mauvaise personne, Mrs Wealth. Vous êtes simplement trop bonne pour ce monde. Cela finira par vous nuire. »

Le ton de Hildegarde avait baissé graduellement pour finir sur une note grave, impérieuse. La femme finit par ouvrir grand les bras, sourire jusqu'aux oreilles, reprenant sa figure de femme du monde.

« Des questions peut-être, très chère ? »




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Dim 10 Avr - 21:45


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


Dieu sait que j’aurais mille fois préféré être virée, que de subir ça. J’aurais préféré être mise dehors que d’être entraînée dans la salle aux odeurs d’herbes. D’ailleurs, je n’ai même pas compris tout de suite pourquoi Mrs Müller m’amenait là-dedans. Elle ne souriait pas, et elle me parlait comme si elle allait me dire quelque chose qui ne me plairait pas. De fait, ça ne me plaisait pas, la situation dans laquelle on était.

Je ne sais pas pourquoi, durant tout ce temps où Mrs Müller m’a parlé et m’a appris ce qu’elle faisait dans cette salle, je pensais sans arrêt à une scène que j’avais vécue avec Margaret. Un matin, je n’avais pas beaucoup de travail, alors je l’avais aidée à éplucher les pommes de terre, et pendant qu’on les pelait, elle m’avait dit ça : « La seule vraie manière de conserver sa place, c’est de ne rien dire. Vous faites ce que vous avez à faire, et vous ne vous mêlez pas des affaires de Madame. Vous ne lui posez pas de question. Si elle veut vous faire des confidences, vous l’écoutez poliment mais vous ne prenez pas trop à cœur ce qu’elle vous raconte. Et, surtout, vous ne protestez pas tant qu’il n’y a pas une bonne raison de le faire. »

Quand j’ai annoncé à mon entourage que je partais pour Emerald travailler comme lingère, j’ai reçu plein de conseils et d’avertissements de gens différents. Ma sœur Carole connaissait une femme qui travaillait avec elle, qui avait été dans sa vie nurse chez des bourgeois. D’après cette femme, la mère des gosses était pire que les gosses eux-mêmes, capricieuse et pleurnicheuse. Emma, une ouvrière de la blanchisserie, qui d’habitude ne parlait pas beaucoup, m’avait raconté en détail un emploi qu’elle avait eu à dix-sept ans comme servante. « Le mari essayait toujours de me pincer les hanches. Et l’épouse était chipoteuse et se plaignait pour rien. » Mrs Benson, la concierge, connaissait quelqu’un qui travaillait comme jardinier chez des nobles qui avaient trente domestiques à leur service.
Mais jamais personne ne m’a raconté comment s’y prendre, comment réagir quand votre patronne vous annonce qu’elle est une faiseuse d’anges. Ni quoi faire quand elle passe ses doigts sur votre joue (j’ai senti ma peau devenir brûlante à ce moment-là).

Je ne sais pas très bien quoi vous dire. Je ne sais pas très bien ce qui me faisait le plus horreur ce soir-là : la salle avec cette affreuse table aux taches brunes, ou Mrs Müller elle-même ?
Je n’ai appliqué aucun des conseils de Margaret. Je me suis tue longtemps, mais quand Mrs Müller m’a dit que j’étais trop bonne et que je me ferais avoir par le monde entier, je me suis vexée. « Qu’est-ce que vous en savez ? Vous ne me connaissez que depuis deux mois, et je suis juste votre lingère, bon sang » ai-je répondu avec la même voix que les jours où Mel m’énervait et où je lui criais après. Je ne sais pas si s’emporter après sa fille c’est un geste de grande bonté ? Ni coller une paire de gifles soignée à son apprentie, comme je l’ai fait quand j’avais dix-neuf ans et que je me coltinais cette empotée de Sybil pour lui apprendre le métier ?

Je n’ai pas raconté tout ça à Mrs Müller. Mais quand elle s’est tournée avec moi avec un grand sourire en me disant des questions, très chère ? je me suis demandé chez quelle folle j’étais tombée. C’était incroyable de la voir, toute propre et belle avec ses cheveux blonds bouclés, sa robe (chère) bien repassée, son grand sourire, et de se dire que derrière tout ça il y avait les aiguilles à tricoter, la table en bois, les philtres, les menaces, et je ne sais quelles autres horreurs.

« Arrêtez de parler comme ça » j’ai explosé. « On dirait que vous ne vous rendez même plus compte de ce que vous faites. On dirait que les femmes qui viennent ici, vous leur faites une faveur et qu’elles devraient être heureuses que vous soyez là. Vous parlez d’elles comme si elles n’étaient que des sales bêtes qui ne pensent qu’à s’accoupler et qui viennent après gémir pour qu’on les débarrasse des petits. » Bon sang, je ne sais pas d’où je sortais tout ça. Je respirais trop vite et je me sentais trembler. Pourtant, j’ai continué : « Vous savez ce que c’est, avorter ? C’est pas une partie de plaisir. Ça vous marque à vie, ça vous détruit. »

J’étais tellement nerveuse que j’ai pris une cigarette dans la poche de mon manteau, et que je l’ai allumée sans demander la permission. Sur le coup j’ai agi sans réfléchir, j’étais trop remuée pour me dire d’arrêter les conneries. J’ai soufflé un grand coup avant de demander : « Vous savez ce que c’est que de perdre un enfant ? » Je ne l’ai pas demandé fort. Mais j’ai compris très vite que je n’aurais pas dû poser cette question.
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Hildegarde Müller
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Mer 13 Avr - 23:44
Plus d'une scène se présenta à l'esprit de Hildegarde alors que Ginger tempêtait, ulcérée. Emerald formait une micro-société. Entourée de nuages, elle n'échappait pas aux vices propres au genre humain. Les aiguilles avaient accrochés plus d'une aventure d'un soir, d'embrassades d'amants bien trop fertiles. Il y avait eu aussi les suppliques des jouvencelles, les cuisses encore humides, implorant l'aide de la sorcière. Le secours de ses herbes d'abord, puis celui de ses doigts lorsque le « cadeau » s'accrochait bien trop. Hildegarde avait essuyé plus d'une larme, accueillant les confessions, écoutant ces femmes qui ne cherchaient qu'à fuir la colère d'un père, d'un frère, d'un époux. Celles qui voulaient masquer un écart de conduite. Celles qui voulaient ôter, de l'arbre, le fruit d'une relation non désirée. Se sentant coupables alors qu'elles étaient victimes.

Hildegarde avait ouvert la bouche pour les évoquer, ces expériences. Seulement Ginger avait été plus prompte, plantant son aiguillon sur l'un des points sensibles de la sorcière.

« Vous savez ce que c’est que de perdre un enfant ? »

Hildegarde sentit son corps trembler, tout entier. Ça bouillonnait en ses veines, bourdonnait en ses oreilles. Sa main se leva, prête à frapper, à gifler l'importune. La paume retomba, en claquant, sur la table de bois.

« Asseyez-vous. »

L'ordre avait été aboyé. De cette même voix dont avait usé Mr Holbrook pour parler à Treelore. Que Ginger ait obéi ou non, Hildegarde se rapprocha d'elle à grandes enjambées, l'empêchant de fuir cette promiscuité. Le nez de la sorcière effleura celui de la lingère. Les yeux de Hildegarde s'étaient plissés, scrutateurs. Regard félin. Voix basse et sifflante de serpent.

« Ouvrez grand vos oreilles, Mrs Wealth. Vous allez entendre une histoire. »

Hildegarde recula d'un pas, demeura debout. Ses bras s'entrecroisèrent sous sa poitrine.

« Personne, en cette maison, n'a du vous avouer comment Mr Müller disparut de notre bon foyer. Je ne l'ai pas tué. Je l'aimais bien trop, pour cela, et je ne suis pas de ces hystériques à empoisonner mes époux pour me rouler, toute entière, dans leur héritage. Non, ce qui l'a tué... c'est cette ville. »

La voix de Hildegarde se faisait plus souple, détachée, comme si elle racontait des faits arrivée à une toute autre personne.

« En juin, il y a deux ans, un attentat a eu lieu à Emerald. Mon époux a voulu aider les secours. On l'a retrouvé, du moins son corps, piétiné à mort par ceux à qui il avait voulu prêter assistante. Quand on m'a rapporté la nouvelle, que j'ai vu le corps... » La main de Hildegarde remonta, palpa le ventre désormais voué à demeurer vide. « C'est là que je l'ai perdu... » Les doigts se crispèrent sur la robe. « C'était un fils... »

Hildegarde fixa son regard dans celui de Ginger.

« Nos situations sont différentes. Je ne comprendrais pas votre douleur, comme vous ne comprendrez pas la mienne. Néanmoins, désormais, vous savez... Vous savez que, moi aussi, à mon échelle, je sais ce qu'est perdre un enfant... »

La sorcière attrapa un flacon, occupant ses mains en le faisant tourner entre ses doigts. Les nerfs continuaient d'agiter son corps de spasmes, néanmoins elle se refusait de s'asseoir en présence de Ginger. Elle devait garder tout contrôle sur la situation.

« Si vous souhaitez démissionner, nous pouvons signer le contrat ce soir-même. À votre convenance. »

Il était évident, dans l'esprit d'Hildegarde, que la lingère ne resterait pas sous le même toit qu'une faiseuse d'anges.




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Sam 16 Avr - 22:20


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


C’était bizarre de me dire que ça faisait deux mois que je travaillais ici, deux mois que je lavais presque tous les jours les robes, les jupons et les draps (ça me sidérait toujours, la quantité de linge qu’il pouvait y avoir. Des fois je me demandais si Margaret n’ajoutait pas ses propres habits à la pile) d’une femme que je ne connaissais pour ainsi dire quasiment pas. Jusqu’à ce fameux soir, je ne m’en étais pas rendue compte, mais je ne savais pratiquement rien de Mrs Müller.

Alors, apprendre toute cette histoire avec son fils mort-né et la manière dont était mort son mari, ça m’a fait un choc. Peut-être parce que je comprenais qu’être riche et ne pas laver son linge sale soi-même, ça n’exclut pas la possibilité d’avoir une vie malheureuse. Peut-être parce que l’image de la Mrs Müller souriante et heureuse ( ?) dans son magasin, le soir du 25 décembre, n’allait pas avec la salle sordide et l’horreur qui avait l’air d’être partout, ici.

Je me suis assise quand Mrs Müller m’a crié de le faire. Elle m’a fait peur, j’ai bien cru qu’elle allait m’en coller une ; et même si j’ai essayé de supporter de la regarder dans les yeux, je n’y suis pas arrivée. Je me suis sentie coupable de l’avoir accusée d’être incapable de savoir ce que c’était que de perdre un enfant, sans savoir ce qu’elle avait vécu. Mais ce qui est dit est dit, et je ne pouvais pas réparer ma faute.
Après avoir entendu tout ce qu’elle m’a dit, j’ai eu envie d’aller vers elle, de lui prendre la main ou de la serrer contre moi, parce qu’on était comme blessées toutes les deux ; mais j’avais peur d’être repoussée ou de vraiment recevoir une gifle, alors je suis restée là où j’étais. J’ai laissé la cigarette que je tenais se consumer jusqu’à me brûler les doigts. Je l’ai éteinte et je n’ai pas bougé.

Il y avait plein de questions que je me posais ; j’aurais voulu demander pourquoi Mrs Müller était une faiseuse d’anges, quand elle avait elle-même fait une fausse couche, comment elle faisait pour rester dans une ville et une maison qui devaient lui rappeler son mari, tout le temps, (je revoyais le petit tableau dans son bureau, à La Voie pavée d’Or) si elle ne se sentait pas complètement seule, dans cet endroit avec juste ses domestiques (dont Margaret selon qui pour travailler efficacement au service de quelqu’un, il fallait savoir la boucler) et les clients du magasin (parfois les d’Alembert) sans oublier les autres richards méprisants du quartier (les Holbrook)… Mais j’ai deviné qu’il valait mieux que je me taise, et que je garde ces questions pour plus tard. Ou carrément que je les oublie. Vous ne lui posez pas de question. Vous écoutez poliment et ne prenez pas trop à cœur ce qu’elle vous raconte (merci, Margaret).

Mrs Müller m’a proposé de démissionner. « Non » ai-je répondu, et après un moment j’ai ajouté : « Je suis bien avec vous. » Je ne sais pas trop si je voulais dire que j’étais bien payée pour un travail moins éreintant qu’à Brooklyn, ou si je parlais plutôt d’instants comme la soirée du 25 décembre. Et puis, je ne me voyais vraiment pas retourner à Brooklyn avec Mel en disant à Eddie j’ai démissionné, comme ça, brusquement. En fait je savais que si je partais pour de bon, Mrs Müller me manquerait, faiseuse d’anges ou non.

Je me sentais comme écrasée dans cette affreuse salle, alors je me suis levée. J’ai serré les pans de mon manteau contre moi parce que tout dans ce lieu me faisait froid dans le dos. C’est seulement à ce moment-là que je me suis rappelé le gros bleu que j’avais à la main, et que j’avais complètement oublié dans cette histoire d’enfants morts et de vie ruinée. Des fois dans la vie il y a plus grave qu’un bleu.

« Vous ne voulez pas qu’on aille retrouver Mel et Margaret ? » ai-je demandé à Mrs Müller. J’avais l’impression qu’on avait bien besoin de quitter cet endroit, l’une et l’autre.
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Hildegarde Müller
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Mer 20 Avr - 22:09
« Non »

Hildegarde battit des cils, tout bonnement interloquée. L'argument de Ginger la laissa sans voix. Comment pouvait-on se sentir bien auprès d'une femme qui pratiquait l'avortement, un crime dont Dieu lui-même rougirait ? Jusqu'à présent une seule personne n'avait nullement été bouleversée par cette nouvelle, l'acceptant toute entière : Elphaba. Mais Elphaba était une sorcière hors norme, une femme aux idées avancées, une excentrique. Ginger était une femme posée, sans histoire.

« Vous êtes déconcertante... » souffla Hildegarde, reposant la fiole qu'elle tenait en main.

Attrapant d'autres fioles, Hildegarde guida sa domestique hors de l'alcôve secrète. La bibliothèque se referma derrière elles, telle la porte dérobée d'un jardin secret. Hildegarde intima à Ginger de s'asseoir et de lui tendre sa main blessée.

« Si je vous ai promis de la soigner, ce n'était pas pour revenir sur ma parole. »

La sorcière nettoya la blessure à l'aide d'un chiffon et d'un peu d'eau, avant d'appliquer le cataplasme de camphre. Une fragrance fraîche s'en dégagea. Tenant la main de Ginger, Hildegarde nouait un bandage autour afin que la décoction demeura en place.

« Il ne faudra pas oublier de changer le pansement. Mais, en toute logique, vous pourrez l'ôter dès demain s'il n'y a pas de complication. »

La scène avait un accent bizarre, aux antipodes de l'échange mené dans le petit atelier secret de Madame. Tenant toujours la main de Ginger, Hildegarde l'invita à se lever, tel un homme qui venait de demander à une dame de l'accompagner à une danse. La maîtresse de maison posa son autre main sur l'épaule de la domestique, la pressant entre ses doigts.

« Je ne sais pas ce qui vous pousse à rester ici. Cela ne me regarde probablement pas. Mais... merci. »

Dès que Hildegarde passa la porte du bureau, elle relâcha Ginger marchant à ses côtés, coude à coude.

Lors de leur entrée au salon, Mel leva la tête de son assiette. Margaret était demeurée près d'elle, debout, lui resservant à boire dès qu'elle en exprimait l'envie. Mel secoua sa cuillère, montrant à sa mère ce qu'elle dévorait. Une crème brûlée maison.




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Sam 23 Avr - 21:46


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


D’habitude, quand je me fâche avec Eddie, Mel ou n’importe qui, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de cassé entre nous. Avec Mrs Müller aussi, j’ai eu cette impression, mais ce n’était pas vraiment pareil. Je suppose que j’aurais dû la détester, ou du moins avoir peur d’elle après toute cette histoire, mais je n’y arrivais pas. Je ne sais pas expliquer. Je n’avais pas envie de la fuir, voilà. C’était même plutôt le contraire.

Je l’ai remerciée pour le pansement, même si je savais bien que je l’enlèverais vite. Plonger les mains dans l’eau de lessive avec un pansement, ce n’est pas très pratique. Je n’ai pas dit grand-chose d’autre. Je me sentais fatiguée et un peu triste.
J’ai été contente de retrouver Mel et Margaret. Elles étaient mignonnes toutes les deux, je vous jure. Margaret avait l’air amusée de s’occuper d’une petite fille, alors que quand je lui parlais de Mel, avant, elle ne m’écoutait pas. Un jour, je l’avais aidée à nettoyer les vitres, et je lui parlais de Mel, de Brooklyn, de tout ; et tout ce qu’elle m’avait répondu c’était : « Faites gaffe de ne pas laisser tomber trop d’eau sur le marbre des appuis de fenêtre. » Ça m’avait vexée.

Mel était toute joyeuse, avec sa crème brûlée. Ça me faisait plaisir de ne pas la voir trop chamboulée à cause du grand voyage et de cette maison inconnue. Je me suis assise en face d’elle et je me suis juste servi une tasse de thé, ça ne me disait rien de manger après toutes ces émotions. Je n’aime pas des masses voir des gens me servir à ma place, alors j’ai évité ce travail à Margaret. Mel, par contre, s’est tournée vers elle et lui a demandé : « Je reveux du thé, avec beaucoup de sucre ! » « Dis s’il vous plaît, Margaret » l’ai-je corrigée. « Tu deviens déjà une petite bourgeoise ! » J’ai ajouté ça sans réfléchir. J’ai bêtement regardé Mrs Müller d’un air d’excuse.

Mel a boudé pendant trente secondes, puis elle a regardé à son tour Mrs Müller d’un air songeur. « Dis » a-t-elle commencé, et j’ai d’abord cru que c’était à moi qu’elle parlait avant de comprendre que non, elle s’adressait à Mrs Müller, « Finley, il viendra pas ? Et c’est où que je vais dormir, moi ? » Puis une autre question lui a semblé très importante : « Tu t’appelles comment, en fait ? »

C’est stupide mais elle m’a impressionnée, Mel. Elle avait à peine quatre ans, et elle n’était apparemment pas démontée de devoir parler à une adulte qu’elle connaissait depuis quelques heures. Moi-même, à vingt-cinq ans, je n’aurais pas osé tutoyer Mrs Müller. Ni l’appeler par son prénom. Je n’y pensais même pas.
« Melanie » ai-je dit, et toutes les deux on savait bien que je l’appelais ainsi quand c’était sérieux, « il est tard. On va bientôt monter dans notre chambre. » Il allait bien falloir que je lui explique qu’on ne parlait pas comme ça à la propriétaire de la maison dans laquelle on est hébergé. Le pire étant que j’avais envie de dire à Mrs Müller, expliquez-lui vous-même, s’il vous plaît.
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Hildegarde Müller
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Sam 30 Avr - 16:50
Contrairement à Ginger l'affaire n'avait nullement coupé l'appétit de Hildegarde. Le stress avait cette vertu, chez elle, de décupler sa faim – comme si ingérer de la nourriture pouvait effacer toutes les tensions ressenties. Hildegarde piocha ainsi allégrement dans l'assiette de club sandwichs, tout en sirotant son thé à petites gorgées. La scène familiale qui se jouait entre Ginger et Mel lui décrocha un sourire. Aurait-elle agi de même envers son propre enfant ? Probablement. Même si sa naissance était plus illustre que celle de Ginger, la sorcière possédait des principes.

« Finley doit être en train de dormir dans son panier. » glissa Hildegarde après que Ginger ait tenté de clore le débat entre elle et sa fille. Le panier n'était autre qu'une cage en osier suspendue – Finley ne supportait pas de dormir près du sol. Tel un oiseau il préférait l'entre-deux, somnoler au sein d'un nid en hauteur. « Je pourrais le réveiller mais ce ne serait pas très gentil, tu ne trouves pas ? »

Mel hocha la tête. On avait dû déjà lui faire une réflexion du même genre par le passé. Probablement Ginger, ou un autre membre de sa famille, afin de l'enjoindre à jouer plus calmement car il ne fallait pas réveiller Papa qui revenait d'une longue journée de travail. Hildegarde se tapota les lèvres avec sa serviette avant d'en faire de même avec Mel.

« Il faut faire attention lorsque tu manges Mel. » Hildegarde passa du coq à l'âne. « Tu dormiras avec ta mère dans sa chambre. Tu verras, c'est une grande chambre. Je crois d'ailleurs me souvenir que vous partagez celle-ci avec Margaret ? » ajouta Hildegarde en tournant son regard vers les deux concernées. « Tu pourras même voir les toits de la ville depuis la fenêtre. » reprit-elle à l'intention de Mel. « Mais il faudra monter sans faire trop de bruits. Beaucoup de gens dorment à l'étage. Des gens comme ta maman, et Margaret, qui vont devoir se lever tôt pour travailler demain. »

Hildegarde leva alors le regard vers l'horloge, plissant la bouche à la vue des aiguilles.

« Et comme l'a si bien dit ta maman, il se fait tard. J'ai aussi du travail demain. Une réunion. Un investisseur russe. » glissa Hildegarde en se tournant à demi vers Ginger. « Il m'a même demandé quelle était la dame qui m'accompagnait lors des festivités de Noël. Pensez-vous ! Je crois que vous l'avez charmé ! »

La sorcière claqua ses mains l'une contre l'autre.

« Je parle, je parle, petit Mel, mais je n'ai même pas répondu à la moitié de tes questions. Je m'appelle Hildegarde Müller, ma mignonne. Mais, pour toi, ce sera Mrs Müller. Au moins, en public. Ce ne serait pas correct sinon, tu comprends ? »

Même si Hildegarde ne s'en offusquerait nullement. Mel n'était qu'une enfant.




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Dim 1 Mai - 22:17


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


Mel a répondu qu’elle comprenait. Elle regardait Mrs Müller d’un air impressionné et curieux, et elle avait certainement encore une foule de questions à poser ; mais je me suis levée en lui disant qu’il était temps de monter dans notre chambre. J’ai souhaité le bonsoir à Mrs Müller et à Margaret (qui rejoignait en général la chambre quand j’étais déjà couchée), et Mel m’a imitée en lançant un « B’soir ! » Elle n’a pas dit grand’chose pendant qu’on cheminait vers notre pièce, apparemment elle réfléchissait beaucoup à ce qu’elle avait vu et entendu toute la journée.

Jean-Paul avait eu la gentillesse de monter les bagages, et je me suis souvenue qu’Eddie m’avait promis de s’occuper d’envoyer certains de nos meubles de Brooklyn à Emerald. Ça allait me faire bizarre, par la suite, de voir la chaise à bascule qui grince chez Mrs Müller.
Dans la chambre, on voyait vite la différence entre Margaret et moi. Autant Margaret arrivait à tout ranger convenablement, autant j’avais tendance à laisser du bordel. Je ne rangeais pas beaucoup mieux à Brooklyn, et Eddie ne m’en avait pas fait reproche. Je crois qu’on aimait bien qu’il y ait un peu de désordre, que ça nous rassurait : on se sentait chez nous. Et puis, c’est décourageant de ranger : à peine on a bien mis chaque objet à sa place que quelqu’un (parfois nous-mêmes) vient tout re-mélanger.

Margaret ne m’avait jamais rien dit à propos du lit que je ne prenais pas toujours la peine de refaire, mais par contre elle m’avait engueulée le soir où j’avais allumé une cigarette. Si elle avait été patronne à la place de Mrs Müller, elle m’aurait fichue dehors, je vous assure. Alors j’ai appris à fumer quand elle ne pourrait pas me surprendre. J’avais parfois l’impression de redevenir une gamine qui mange des confitures en cachette.
En vérité Margaret et moi, on n’arrivait pas vraiment à s’entendre. Si on discutait, Margaret ne pouvait pas parler d’autre chose que de la maison Müller. Servir Madame, c’était toute sa vie. Je ne l’ai jamais entendue choisir un autre sujet. Elle avait aussi toujours trente mille conseils à me donner sur comment me tenir, comment répondre, où regarder, comment positionner mes mains, et à la longue ça m’énervait. Je préférais Jean-Paul, mais je ne le voyais pas très souvent.

Tout ça pour dire que j’étais bien contente que Mel soit avec moi. On pourrait se plaindre ensemble de Margaret et parler d’autre chose que des parquets du premier étage à cirer. Mel était toute étonnée en entrant dans la chambre. Pendant que je triais nos bagages, elle a exploré toute la pièce. Puis, malgré ses protestations habituelles comme quoi elle n’était pas fatiguée, je l’ai aidée à mettre la vieille chemise d’Eddie qui lui sert de robe de nuit, avant de la laisser jouer un peu sur son nouveau lit. Je la regardais, en me brossant les cheveux, et j’étais si heureuse de la retrouver. Deux mois sans elle, ç’avait été tellement long !

Au bout d’un moment, je n’ai plus rien entendu du lit de Mel, parce qu’elle avait fini par s’endormir au milieu de ses jeux, épuisée par la longue journée. J’ai remonté la couverture sur elle avant de me coucher à mon tour. Il faisait très calme.
Je croyais que je m’endormirais vite, mais j’ai passé des heures les yeux ouverts. J’ai entendu Margaret monter, se mettre au lit à son tour, puis respirer paisiblement ; le temps a passé et je n’arrivais pas à dormir. Je pensais tout le temps à Mrs Müller et surtout à la salle sordide. Plus j’y pensais et plus ça me faisait peur. Ça me remettait en tête des images que j’aurais voulu oublier depuis longtemps.

J’étais comme à dix-huit ans, incapable de dormir et lavant du linge au milieu de la nuit pour ne pas me faire virer de la blanchisserie. Dans ces nuits-là, j’étais en rogne contre ma sœur Carole, contre la cousine Patsy qui dormaient comme des bienheureuses quand moi je n’y arrivais pas. J’ai retrouvé toutes ces sensations, cette nuit de janvier 06. Et ça m’a fait horreur, c’était comme retrouver un passé qu’on était bien content de voir fini.

J’ai essayé de penser à autre chose qu’aux enfants morts, à la salle sordide ; à autre chose qu’à Mrs Müller et son fils mort-né, à autre chose qu’à cette soirée, mais je n’y suis pas parvenue. Je ne me sentais plus en sécurité comme avant, j’avais l’impression que quelque chose s’était cassé, fissuré, qu’il y avait comme une menace au-dessus de nous.
Quand j’ai commencé à me dire que j’avais fait une énorme gaffe en amenant Mel ici, et que jamais je n’aurais dû accepter cet emploi de lingère, je me suis levée pour arrêter de penser tout et n’importe quoi, et remettre les choses à leur place. Je ne savais pas l’heure qu’il était, mais je me suis dit que j’allais descendre me faire une tasse de thé, pour me calmer un peu.

C’était bizarre de traverser la grande maison en pleine nuit. Dans la cuisine, j’avais l’impression de faire un bruit monstrueux en prenant une tasse, en versant de l’eau dans la théière. Je portais juste une robe jadis bleu pâle qui à force d’être lavée était blanc-gris, que j’adorais à dix-sept ans et qui me servait désormais pour passer la nuit. Il ne faisait pas bien chaud, et quand j’ai regardé par la fenêtre avec la tasse de thé dans les mains, j’ai vu qu’il neigeait à gros flocons. Le silence couvrait la maison, et tout avait l’air si triste.
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Hildegarde Müller
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Mer 4 Mai - 22:23
Madame ne se rendait jamais en cuisine. C'était là l'antre des domestiques. Hildegarde avait plus d'une excentricité à son matricule mais celle de se glisser dans les cuisines pour aller, elle-même, préparer son repas n'en faisait pas parti.

Elle n'avait pu réussir à s'endormir. L'échange avec Mrs Wealth avait fait remonter plus d'un cadavre à la surface de sa mémoire. Celui de son mari. De son fils. De tous ces enfants qu'elle avait empêché de naître. Des mères qui avaient succombé à ses services. Plongée dans le noir de sa chambre, Hildegarde avait cru les entendre gratter à sa fenêtre. Avant de comprendre que ce n'était qu'une vulgaire branche.

Le sommeil l'avait quitté, la poussant à se retrancher dans son bureau, y grattant le papier. Plongée toute entière dans son ouvrage, elle n'avait pas vu le temps passer. Et sa plume avait fini par s'arrêter, cahotante, hésitante sur les mots à inscrire. Hildegarde avait fini par quitter la pièce, papier à la main, cherchant à regagner sa chambre.

Ce fut alors qu'elle vit la lumière sous la porte des cuisines. Il était bien trop tard pour que quelqu'un officie encore à cette heure, et bien trop tôt pour que le cuisinier soit déjà aux fourneaux. Hildegarde plia la feuille de papier, la glissant dans sa robe de chambre. Ses doigts caressèrent la broche qui ne la quittait, pas même lorsqu'elle dormait. Si un intrus s'était infiltré en sa demeure, elle se promettait de lui créer la peur de sa vie.

Hildegarde leva un sourcil lorsque, poussant la porte, elle vit Mrs Wealth dans la cuisine. Tasse entre les mains, observant par la fenêtre.

« Vous devriez être couchée à cette heure. »

Hildegarde se rapprocha des fourneaux, avisa la bouilloire encore brûlante.

« Du thé, hm ? Versez m'en une tasse, voulez-vous. Je ne sais pas où se trouve la vaisselle, ni même le thé. »

Le temps que Ginger lui confectionna la tasse demandée, Hildegarde prit place sur une chaise. L'imposante table trônant au sein de la cuisine n'était qu'un plan de travail. Le regard de Hildegarde se posa sur la fenêtre et la pluie de flocons qui émaillait la nuit.

« De la neige. J'espère que le temps se montrera clément dans un mois. Nous risquons d'avoir des invités. Mrs Wealth, pourquoi n'êtes-vous pas couchée ? »




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Ginger Wealth
Sam 7 Mai - 22:04


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

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Quand j’étais gosse et qu’il neigeait, ça m’amusait de regarder un flocon en particulier, de ne pas le lâcher des yeux jusqu’à ce qu’il tombe quelque part. Eh bien, à vingt-cinq ans je me suis retrouvée à jouer à ce jeu. Il y avait un tel silence, et j’étais si concentrée, que j’ai eu la peur de ma vie quand la porte de la cuisine s’est ouverte sur Mrs Müller. J’ai sursauté comme si c’était le Diable en personne, et j’ai laissé tomber la tasse de thé que je tenais. Évidemment, elle a explosé en mille morceaux sur le carrelage que Margaret se donnait tant de peine à maintenir propre.

Je me suis sentie tellement honteuse que j’ai juste réussi à bredouiller : « Je suis désolée, mais, je, vous… Vous m’avez fait peur. » J’ai aussi senti que je devenais rouge, alors je me suis dépêchée de me pencher pour ramasser les débris. J’étais encore sous le coup de l’émotion et j’avais les mains qui tremblaient. Je ne comprenais pas pourquoi Mrs Müller était debout près de moi. Est-ce qu’elle n’avait pas dit qu’elle avait une réunion importante le lendemain, et qu’il lui fallait se reposer ? Alors, pourquoi est-ce qu’elle n’était pas couchée ?

J’ai eu peur qu’elle me traite de tous les noms à cause de la tasse cassée, mais elle n’en a rien dit. Elle m’a juste demandé de lui en apporter une, et quand elle a dit qu’elle ne savait pas où se trouvait la vaisselle, je me suis redressée et je l’ai regardée. J’ai d’abord cru que j’avais mal compris. Mais non, elle avait l’air sérieuse, elle ne savait vraiment pas où étaient les satanées tasses. Je suis restée à la regarder un moment, parce que je n’avais jamais entendu ça. Tout le monde sait où se trouvent les fourchettes et les cuillères dans sa maison, bon sang ! Qui débarque dans sa cuisine en ne sachant même pas où sont le thé et le pain ?

« Mais c’est votre maison » ai-je dit d’un ton timide, puis je me suis aperçue que je la reluquais depuis longtemps, avec les débris de porcelaine en main. Je me suis dépêchée de jeter les morceaux et de prendre une tasse intacte. Je l’ai remplie et je l’ai tendue à Mrs Müller. Moi, ça ne me disait plus rien d’en boire.
C’est bizarre, mais c’est en lui tendant la tasse pleine que j’ai remarqué à quel point on était différentes.

Mrs Müller s’était assise, moi je suis restée debout. Je l’ai écoutée parler de la neige, puis me demander pourquoi je n’étais pas au lit. La première réponse qui m’a traversé l’esprit, ç’a été : parce qu’il n’y a personne pour dormir avec moi. Et c’est vrai qu’une des choses qui me manquaient le plus depuis mon arrivée à Emerald, c’était de dormir avec Eddie, même s’il avait tendance à prendre toute la couverture. Ça me rassurait, d’être avec lui. Parfois, on ne se disait pas grand’chose pendant le dîner, mais une fois qu’on allait dans notre chambre, on refaisait le monde un long moment, et c’était agréable. Je me sentais avec quelqu’un que j’aimais et qui m’aimait, contrairement à Margaret qui me souhaitait à peine le bonsoir. A Brooklyn, j’étais la première levée, et je secouais gentiment Eddie par l’épaule pour le réveiller. Il était comme un petit garçon mal peigné, le matin, et je trouvais ça touchant. A Emerald, Margaret est la première sur ses pieds, et elle me réveille avec tout le boucan qu’elle fait pour se laver et s’habiller. Si, quand elle est prête, je suis toujours au lit, elle dit simplement : « Vous pensez que le linge s’est lavé tout seul pendant la nuit, Ginger ? » Qu’est-ce que je peux la détester, le matin !

J’aurais voulu pouvoir expliquer tout ça à Mrs Müller. Lui dire qu’Eddie me manquait fort, que Margaret m’énervait, qu’elle n’était pas mon amie ; lui expliquer que j’étais comme à dix-huit ans, incapable de dormir, apeurée par la nuit et pleine de sales souvenirs. Tous ces souvenirs qui me sont revenus à cause de Mrs Holbrook et de la salle d’avortement de Mrs Müller. J’aurais tellement voulu que les choses se passent autrement.

J’ai regardé Mrs Müller, Mrs Müller qui ne sait pas où sont rangées les assiettes dans sa propre maison, qui n’a plus ni mari ni enfant, qui vit entourée de gens qu’elle commande, qui n’a peur ni d’entrer dans un restaurant populaire à Brooklyn ni de parler devant des centaines de gens à La Voie pavée d’Or, qui est belle, riche et faiseuse d’anges. Je me suis rendue compte que non, je ne me sentais pas bien avec elle, puisqu’elle m’effrayait beaucoup. Je crois bien que je l’enviais, aussi, d’avoir de beaux cheveux blonds bouclés, de l’élégance, et d’être capable de se faire respecter par tout le monde.
Et puis je pensais à la soirée à Brooklyn, où on avait couru ensemble sous la pluie ; à celle du grand magasin, où je m’étais sentie heureuse, et j’avais envie de revivre des instants identiques.

Je vous assure que j’aurais voulu pouvoir dire toutes ces pensées. Mais à la place, je me suis mise à pleurer à gros sanglots.
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Hildegarde Müller
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Dim 8 Mai - 19:05
« Mais voyons, qu'est-ce qui vous prend, Mrs Wealth ? »

Ce fut la toute première réaction de Madame face aux sanglots de sa domestique. Clouée à sa chaise, elle ouvrait de grands yeux complètement abasourdie ne comprenant pas cette soudaine réaction. Posant sa tasse sur le meuble le plus proche, Hildegarde se leva les pans de sa robe de chambre lui fouettant les chevilles. Ses mains saisirent celle de Ginger, l'obligeant à déployer les doigts.

« Vous êtes vous blessée ? Vous pleurez à cause de la tasse ? Ce n'était qu'une vieille tasse du service des domestiques. Il y en a d'autres et elles sont remplaçables. »

Pas comme l'argenterie de Madame, héritage familial dont nombre d'éléments avaient fini d'être récupérés lors de la mort des parents de Hildegarde, quand ils ne provenaient pas de son trousseau de jeune mariée. Ne décelant aucune blessure, hormis celle occasionnée par Mrs Holbrook plus tôt dans la soirée, Hildegarde fronça un sourcil.

« Asseyez-vous. Vos nerfs vous lâchent. Où sont les sels dans cette cuisine ? Ou je pourrais remonter dans mon herboristerie... » ajouta-t-elle à demi-voix, se parlant à elle-même.

Hildegarde força Ginger à prendre place sur la chaise qu'elle occupait plus tôt.

« Vous n'allez pas vous évanouir. Je vous l'interdis ! »

Comme si il suffisait d'ordonner pour être exaucée.




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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Mar 10 Mai - 22:28


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth



Ce qui me surprend quand j’y repense, c’est que sur le moment je n’étais pas gênée de pleurer devant Mrs Müller. Ça m’a même fait du bien, à croire que j’attendais depuis des années de pouvoir verser des larmes comme une enfant qui s’est blessée. J’étais tellement à bout de nerfs que, quand Mrs Müller m’a parlé de la foutue tasse, j’ai retiré mes mains des siennes en lui disant : « Vous ne comprenez rien. » J’ai vaguement pensé que si Margaret m’avait vue faire ça, elle m’en aurait sûrement collé une, même si elle est plus petite que moi.

Quand je me suis assise et que Mrs Müller m’a ordonné de ne pas m’évanouir, j’ai presque souri. J’avais l’impression qu’on ne savait pas comment réagir, ni l’une ni l’autre. Qu’on était toutes les deux maladroites, et c’est ça qui m’a un peu déridée.
Pourtant la tristesse est vite revenue. Je me suis mise à parler, mais moi-même je ne comprenais pas vraiment ce que je disais, parce que ma voix était toute cassée par les pleurs. J’ai dit : « C’est à cause de ce que vous m’avez montré, la salle avec la table et les taches de sang. Ça me rappelle trop de choses, ça me fait peur. » J’ai continué, même s’il n’y avait pas tellement de logique dans ce que je racontais : « Eddie me manque, Margaret m’énerve. J’ai peur que Mel ne soit pas heureuse ici, qu’elle ne comprenne pas pourquoi on a quitté Brooklyn. » Il y a une sale pensée qui m’a traversé l’esprit, c’est bien le moment d’avoir peur pour elle.

J’ai essayé d’avoir moins de larmes dans les yeux et de regarder Mrs Müller en face, mais ce n’était pas facile. Je ne sais pas pourquoi j’avais tant de mal à supporter son regard. C’était comme si j’étais avec un homme qui me faisait de l’effet, et que j’étais à la fois heureuse et effrayée par son regard. Je ne comprenais pas très bien.
J’ai essayé d’expliquer ça aussi : « Je ne sais pas quoi penser de vous, vous me faites peur et en même temps j’aime bien être avec vous » ai-je dit, et il y a comme une voix dans mes pensée qui me disait tais-toi, on ne dit pas ça à sa patronne, bon Dieu. J’avais presque l’impression que c’était quelqu’un d’autre qui poursuivait : « J’avais aimé votre soirée du 25 décembre. On était bien, toutes les deux, non ? Alors, quand j’y repense, je ne sais pas… C’est comme si je n’avais pas envie d’être comme Rudolf et d’être juste une domestique avec beaucoup de qualités. »

J’ai réussi à prononcer la fin de la phrase de façon plus claire. J’ai essuyé les dernières larmes qui me venaient aux yeux, et j’ai enfin réussi à regarder Mrs Müller en face. J’avais terriblement envie qu’elle me prenne dans ses bras.
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Ven 13 Mai - 21:31
Si Elphaba avait pu entendre les confidences de Mrs Wealth, elle aurait rit, de ce rire haut perché qui la caractérisait si bien. Hilde effrayer les dames ? Ah ! Depuis quand as-tu la carrure d'une parodie de sorcière ? Elphaba l'avait, elle, avec sa manie de ne porter que du noir et des chapeaux pointus, singeant la caricature, se moquant des croyances populaires. La sorcière se serait détournée de Mrs Wealth avec un haussement d'épaules, ne voulant pas s'encombrer d'une femme aussi pleine de sentiments, prompte à déverser des larmes. Elphaba était taillée dans un bois sec – elle n'avait que faire de la compassion, et encore moins de la charité chrétienne.

Tout le contraire de Hildegarde. À se demander comment elles avaient pu réussir l'exploit d'être amies.

Hildegarde aurait presque aimé que Elphaba soit là. Au moins elle aurait su comment réagir. Les réactions de son amie l'auraient poussé, elle, à délier sa langue, à réprimander sa consœur. Là, elle était dépassée. La psyché humaine lui avait toujours échappé. La maternité, les déboires de femme enceinte, ça elle pouvait le comprendre. Le mensonge, l'hypocrisie, tous ces vils penchants qui agitaient le troupeau, ça aussi elle le saisissait.

Mais ce que lui relatait Mrs Wealth, elle ne le comprenait qu'à demi.

« Qu'entendez-vous par vous n'avez pas envie d'être une domestique ? »

Le mal du siècle touchait-il Mrs Wealth ? Avec la frénésie galopante de l'industrialisation, les codes de la société étaient proprement chamboulés. La noblesse voyait sa fortune péricliter et continuait à tenir le haut du pavé, masquant les fissures derrière un paravent de clinquant doré. La bourgeoisie grimpait si bien que l'on commençait à se demander si, oui, le travail et quelques placements bien juteux ne pouvaient pas suffire à évoluer. Le marchand rêvait d'être bourgeois, l'ouvrier d'être patron, l'école éduquait même les plus pauvres en leur offrant le savoir comme arme d'ascension sociale... Mrs Wealth rêvait-elle comme tous ces gens ? En venant habiter au sein des nuées, avait-elle été contaminée par cette évolution qui gangrenait même Emerald ?

Faisant fi des convenances, Hildegarde se cala contre l'immense plan de travail central. Sa main joua avec le pan de sa robe de chambre.

« Mais vous disiez ne pas vouloir partir quelques heures plus tôt... Vous me perdez, Mrs Wealth. Respirez amplement et expliquez-vous. Que voulez-vous exactement ? »

Hildegarde se remémora alors le fameux réveillon. La stupeur de Mrs Wealth lorsqu'elle avait rencontré un duo de proches amies, quasi reflet de leur tandem de leur soirée. Elle se rappela la mine ravie de Ginger de porter une telle robe, les confidences à mi-voix dans son bureau, leur rapprochement, le fait qu'elle est traitée, ce soir-là, Ginger autrement que comme une domestique. Elle se rappela l'écharpe tricotée des mains de l'américaine. De la pluie sur Brooklyn, de leur course échevelée sur le macadam, des rires ricochant sur les pavés.

Elle se rappela et comprit.

« Oh, Mrs Wealth. »

Hildegarde s'avança pour prendre la femme dans ses bras, la laissant s'y nicher comme dans un cocon protecteur, s'épancher si elle le souhaitait. Même si ce qu'éprouvait Mrs Wealth était considéré contre-nature par Dieu et la société, Hildegarde ne la repousserait pas. Comment pourrait-elle dénigrer quelqu'un éprouvant des penchants comparables aux siens ?

Hildegarde n'avait jamais su définir depuis quand elle avait su apprécier la compagnie féminine. Elle imputait cela à ses années de pensionnat, cette promiscuité sensuelle au sein des chambrées, toutes ces demoiselles se baladant impudiquement dans leurs chemises, se chicanant, s'embrassant sans songer à mal, mais éveillant des appétits qui n'attendaient que le mariage pour être assouvis.

Après la mort de son époux, les bras d'Elphaba lui offrirent un refuge dans lesquels oublier la douleur.

« Mais vous êtes mariée. » souligna Hildegarde, ce qui ne l'aurait guère gênée en d'autres circonstances. Cela n'impliquait que de veiller à conserver un secret. « Eddy est charmant et vous aime. »

Voilà ce qui l'encombrait : arracher une épouse des bras d'un homme qui la choyait.

« Ou n'est-ce plus le cas ? Est-ce là la raison de son absence ? Ginger... » Hildegarde n'avait pas usé du prénom à la légère. « Je ne saurais dire si ce que vous éprouvez à mon encontre est à la mesure de ce que je ressens pour vous. Je vous apprécie, votre présence a ramené une once de chaleur dans cette maison qui en manquait grandement. Vous êtes une personne déterminée, pétrie de défauts qui font votre charme. J'aurais été un homme, je vous aurais fait la cour assidûment. J'aurais probablement été aussi pressant que ces maîtres, dans les vaudevilles, qui veulent profiter des charmes de leur bonne. »

Un rire ponctua la diatribe de Hildegarde. La femme relâcha sa domestique, pliant les genoux devant Ginger, échangeant les rapports de force. Désormais c'était Ginger qui la dominait d'une tête.

« Ginger, réfléchissez bien à ce que vous faites. Si vous avancez sur ce chemin, vous ne pourrez plus retourner en arrière. Quel que soit votre choix, j'en conserverais le secret. »

Elles n'étaient plus des enfants. Elles étaient assez grandes pour agir avec la tête, et non sur une impulsion du cœur.




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Ginger Wealth
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Ginger Wealth
Sam 14 Mai - 22:10


« Si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles »

Hildegarde Müller & Ginger Wealth


Il y a une vieille anecdote qui m’est revenue en tête. Quand j’avais quinze ans, et encore de longs cheveux bouclés (emmêlés selon la cousine Patsy) j’avais suivi mes amies de l’époque, Eugenia et Marlene, à la foire qui s’était installée à Brooklyn. On avait croisé une femme qui n’avait rien d’extraordinaire, et Eugenia et Marlene l’avaient regardée comme si elle était anormale. Elles avaient discuté entre elles, en disant que leurs parents connaissaient cette femme et qu’il valait mieux ne pas l’approcher. « C’est pas des gens normaux, ceux comme elle » avait dit Eugenia. Moi, je croyais que c’était une hystérique, ou alors une putain, mais quand j’avais demandé ce qu’elle avait de si terrible, Marlene m’avait répondu : « Ben, elle couche avec une autre femme, tiens ! »

C’est bizarre comme on peut se rappeler des choses qu’on croyait avoir oubliées depuis longtemps. Je n’y pensais jamais, à ce jour de foire d’il y avait dix ans. Mais pendant tout le temps où Mrs Müller m’a parlé, je l’avais en tête. Quand elle m’a prise dans ses bras aussi, et c’est à ce moment-là que je me suis dit que ce n’était pas normal, ce que je ressentais. Je ne pouvais pas être amoureuse d’une femme, ce n’était pas possible.

Pourtant je ne pouvais pas expliquer autrement pourquoi j’avais envie que Mrs Müller ne me lâche jamais, pourquoi j’aimais bien l’entendre prononcer mon prénom, pourquoi je repensais très souvent à la soirée du 25 décembre. Je ne pouvais pas expliquer les choses d’une autre manière et c’était bien ça qui m’a vraiment effrayée. C’était de me rendre compte, de devoir accepter une partie de moi qui me faisait peur. C’était trop brutal, trop nouveau.

Mrs Müller a parlé d’Eddie, et je l’ai revu, à l’aéroport de Brooklyn, tout seul tandis que Mel et moi, on partait pour Emerald. Il m’avait fait de la peine, j’aurais tellement voulu qu’il vienne avec nous, je ne comprenais pas pourquoi il tenait tant à rester à Brooklyn. Mrs Müller a laissé entendre que peut-être il voyait une autre femme, mais moi j’avais plutôt l’impression que ça lui faisait peur de partir, et qu’il n’avait pas gardé un bon souvenir d’elle.
Ça m’a donné envie de pleurer à nouveau, de penser à Eddie. D’entendre tout ce que Mrs Müller m’a dit sur moi, aussi, ça m’a donné envie de pleurer. Elle n’a pas été violente, ni pleine de pitié, mais ça m’a fait tellement bizarre de l’écouter parler, parce qu’elle avait l’air de comprendre et même de partager ce que je ressentais.

Il neigeait toujours, dehors, et j’ai essayé d’être moins perdue sous mes pensées en regardant les flocons. Mais je n’ai pas pu ne pas entendre Mrs Müller dire qu’on était arrivées à un point où il fallait décider quelque chose. Je l’ai regardée, accroupie devant moi, et j’ai juste réussi à dire : « Ça me fait drôle de vous voir comme ça devant moi » avant de lui tendre la main pour l’aider à se redresser.

J’avais une pauvre voix quand j’ai ajouté : « Je ne comprends pas ce qui nous arrive. Je veux dire, je ne sais pas, on est trop différentes, et puis… » Je me suis comme étranglée. Il y avait trop d’émotions dans ma tête, et je me sentais trembler. J’ai eu peur de devenir folle. Alors, j’ai pris les mains de Mrs Müller, et je lui ai demandé : « Ne me laissez pas toute seule, s’il vous plaît. » Je ne savais pas que ça pouvait être si douloureux, d'aimer quelqu'un.
Ginger Wealth
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