[Perse] Juin 06, la nuit, comme un sépulcre.

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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Sam 30 Juil - 1:18
La nuit, comme un sépulcre. J'oublie parfois ce que ça peut être que de vivre quand on ne se soucie plus du jour, ni du reste. Des étoiles qui scintillent, lointaines, comme des couteaux, des fragments de glace, de vagues nuances qu'on perd avant même d'avoir conscience de les apercevoir. J'ai noyé ma peine dans le frisson de l'immensité, ce soir, j'ai rampé jusqu'à ton lit pour t'y voir dormir comme si c'était pour toujours, comme si c'était la dernière fois.

Là où tes cheveux s'écoulent, j'aime à y perdre mes doigts. Ce chuchotis de velours qu'ils font quand ils ruissellent est si doux à mon oreille que j'en ferais des chants, sais-tu ? Mais tu n'écouterais pas, oh, non, sans doute jamais l'oreille tendue à mes divagations, peut-être est-ce cela qui nous sépare et qui nous lie, peut-être est-ce parce que tu es la seule personne en ce monde à ne pas m'écouter. Ta surdité me ravit, je crois, parce qu'elle empêche toutes les autres voix que la mienne de se faire entendre. Ce n'est rien de cela que tu viens chercher dans le creux de mon alcôve, et ce n'est pas à ton écoute attentive que j'en veux lorsque, au cœur de nuits comme celles-ci, je m'enroule jusqu'à toi.


Une ombre se faufile, grêle, furtive dans un flot de voiles cendrés. Sous la colonnade, on ne saisit qu'un souffle qui s'attarde, le murmure d'un soupir, l'écho avorté du crissement d'un calame, un froissement de papier. Les jardins bruissent, les eaux murmurent, tout s'abîme dans la mélopée suave de la nuit qui semble s'étirer dans un présent infini, rempli d'un grand vide bleu et noir. Le réel s'efface, se dissout dans l'obscurité, et les trainées mélancoliques des rayons de lunes ne font qu'exacerber cette étrangeté sereine lorsque l'oeil avisé saisit enfin, sous les ténèbres épaisses d'un porche désert, la silhouette qui s'attarde là. La lumière ambiante, claire, à peine suffisante pour discerner les contours et les formes, révèle un corps drapé d'étoffes légères, le flot d'une chevelure noire, et la courbe fuselée d'un bras cerclé de lourds joyaux. Est-ce un tatouage qui zèbre la peau pâle ? On jurerait voir, entrevoir, saisir à peine, comme un long et noir filet d'encre qui coule jusqu'au poignet, qui goutte, qui claque sur le carrelage, qui s'étale et s'étend quand elle marche, cette apparition retranchée comme le reste de la valse des couleurs. Point de rouge, d'écarlate, de cette nuance de brun sourd qui jaillirait des veines du premier venu.

Elle s'est assise, là, à quelques pas, et son profil d'oiseau de proie se découpe enfin dans l'ombre, aiguisé comme un couteau.

Comme souvent, Sahar ne dort pas. Les voix se sont réveillées, encore, un tourment familier. Raconte, raconte, disent elles sans arrêt... Alors, Sahar les a noyées dans l'ivresse, dans la fumée, dans la drogue, dans les bras de cet homme dont elle hante les draps quand elle a besoin d'oublier tous ceux qui cherchent à lui voler sa vie. Et comme souvent, quand elle ne sait plus que dire, quand elle sait qu'il n'écoutera rien, elle a jeté quelques lignes, une poignées de mots, écrits à l'encre de ses veines, en vain. D'un geste, la page a été froissée, et elle s'apprête à rejoindre, par-dessus les toits silencieux, la cohorte des lettres perdues, des mots jamais envoyés, des choses jamais dites, ces limbes verbales qui rassemblent tout ce que les amoureux ne se sont jamais dits.

Sahar se relève dans un grand flot de soie, se perche, sur la pointe des pieds. Il n'y a plus aucun bruit autour d'elle, tout se tait, et se trouble à peine quand son corps de danseuse, coriace et souple comme un jeune saule, se hisse sur la terrasse du toit. En plein clair de lune, baignée de lumière, elle ressemble à une statue de sable, aussi mouvante, aussi impalpable, sans cesse brouillée par le mouvement des longs voiles qui l'habillent.

En bas, dans une des chambres, il y un homme qui dort, celui à qui parlent ces mots griffonnés comme on s'épanche d'une pensée envahissante. Sahar s'est glissée hors de son lit muet, a recouvert sa nudité d'un caftan de soie, et elle est allée confier à la nuit les restes de ses troubles de l'âme. Là, dans la brise nocturne, la brise dilue l'ivresse, ou plutôt l'aiguise, en précise les contours, la rend lucide, piquante, mordante. C'est là, quand il n'y a plus rien, quand on se trouve face à l'immensité d'un silence mortuaire, quand on domine cette ville qui somnole entre deux feux et la lune, c'est là bien souvent qu'on a les pensées les plus claires. Sans les fards du jour, dans les ténèbres, les choses semblent mieux apparaître.

La poétesse sourit, un peu, aux étoiles, au ciel, au vide. Dans un éclat lunaire, on voit jaillir du toit ce qu'elle lissait de ses doigts depuis un moment : le mince feuillet, chiffonné, plié, replié, cette fois sous la forme d'un oiseau qui plane, file un moment avant de sombrer dans l'obscurité. Quelqu'un trouvera peut être ce courrier anonyme, sans queue ni tête, fruit d'une insomnie. Qu'importe.

Sahar sourit. Assise au bord du toit, elle songe en silence comme un corbeau, comme un chat, bercée par les remous de toutes ces substances qui brûlent l'esprit et consument les parasites qui s'y nichent. Les Autres se taisent, le silence se fait enfin.
Sahar Mahjtani
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Emélie Gregoriu
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Sam 13 Aoû - 12:16
Mes yeux s'ouvraient, terrifiés, dans l'obscurité, tandis que je reprenais mon souffle.

Que s'était-il passé ? Qui, ce coup-ci ? Encore un des ces rêves maudis ? Ou juste un simple cauchemar ? Non, définitivement pas. Ce rêve n'était pas un comme les autres, et j'étais prête à parier qu'il n'augurait rien de bon. Cette sensation de mal-être me collait à la peau, mais ce coup-ci, aucun souvenir de visage. Quelqu'un allait mourir. Mais je ne savais pas qui, cette fois-ci.

D'habitude, je voyais la personne qui allait mourir. Et ça me marquait suffisamment pour que je m'en souvienne, même de nombreuses années après. Mais là, rien, juste une mauvaise impression, un sentiment malsain qui me restait au travers de la gorge. Devrais-je encore fuir ? Non, ici, on ne blâmait pas ce genre de pouvoirs… De malédiction. Simplement, je sentais que je ne devrais pas rester ici. Où alors, quel pays ? Un sentiment glaçant me prenait de toute part. Je savais, à mon plus grand malheur, où je devrais aller.

Il me fallait rentrer en Roumanie.

Je me levais, soudainement pris d'un haut-le-cœur, et d'une impression d'étouffer. Il fallait que je sorte de cette pièce, que je prenne un peu l'air. En espérant que cela puisse me changer les idées. Je quittais mes draps, marchant à pas de loup sur le parquet de ma chambre, vers la commode. Je prenais un fin gilet, de quoi me couvrir un peu, bien que cela serais peu utile vu la chaleur de la Perse. Je sortais ensuite, refermais derrière moi, tandis que je sentais la douceur de cette nuit d'été sur ma peau. C'était une nuit splendide, calme, douce. Lorsqu'on voyait les rues bondées dans la journée, on ne pouvait suspecter un calme pareille une fois le soleil couché. Et pourtant, j'en avais la preuve devant moi, et je fermais les yeux. C'était parfait.

Mais on ne devait pas fermer les yeux face à un tel spectacle. Je rouvrais mes paupières, et soulevais la tête, admirant le ciel nocturne. D'un noir profond, simplement taché par endroits de fines gouttes d'argent. Je n'avais presque jamais eu l'occasion, en Roumaine, d'admirer ce genre de spectacle céleste ; le ciel était la plupart du temps couvert d'une épaisse couche de nuage. Je me souviens, ce ciel splendide a été des premiers spectacles que m'a offert la Perse, surtout après la promenade avec Hesam. Mais, même après quelques moments, l'émerveillement restait le même.

Je commençais à marcher, reprenant les ruelles que j'avais parcouru le jour. Et pourtant, c'est comme si je découvrais un lieu tout nouveau ; des ombres emplissent les feuilles des arbres, se faufilant sous les différentes colonnades, devant maîtresses de la ville. Si, en temps normal, j'aurais craint qu'un quelconque malfrat n'en surgisse, j'avais soudainement une sorte de confiance. Comme s'il ne pouvait y avoir personne dans ces rues. Pensée stupide, certes ; les voleurs agissent surtout la nuit. Il n'empêche que, dans le silence nocturne, j'étais soudainement apaisée de toutes craintes. J'avançais doucement, sans faire de bruit, comme si mes pas pouvaient encore réveiller quelqu'un. Peut-être ne voulais-je juste pas briser ce lourd silence ? Sans doute, oui. Ce calme était tellement rare que rien de devait le briser, à mon sens. Rien, sauf ce léger sifflement dans l'air.

Je relevais la tête. Un oiseau tombait du ciel, mais c'était un oiseau particulier ; tout de papier fait, et quelques sillages d'écriture en faisaient les plumes. Je m'approchais, le prenais dans mes mains, l'admirais de plus près. Malheureusement, je ne pouvais pas lire ces quelques mots, écris en Perse. Mais qu'importe, ça me permettrai de ne pas déplier ce si joli oiseau. Et puis, peut-être retrouverais-je son maître, et peut-être me dira-t-il ce qu'il y a d'écrit ?

Je relevais la tête, cherchant parmi les toits d'où pouvait-il provenir. Je faillis ne pas la voir, ainsi assise au bord du toit. On pourrait presque croire à un mirage, une illusion, un rêve, tant cette femme drapée de voile semblait irréelle. Une peau pâle comme la lune, des cheveux noirs comme la nuit. Et, à son bras, des fines gouttelettes qui tombent sur le sol. Est-ce un effet d'ombre ? Ces gouttes semblent provenir de sa peau, mais n'ont pas la rougeur qu'elle devrait. Non, elles sont d'une simple couleur brune, brune comme… Mon regard se portait sur les traits délicats tracés sur le papier de l'oiseau. Brune comme de l'encre.

Devais-je avancer, la sortir de ses pensées ? La curiosité de savoir quels mots emplissaient ces lignes d'écriture s'opposait avec la peur de briser le calme de cette nuit. Assurément, c'était elle, la créatrice de l'oiseau. Et cet oiseau, je le sentais, avait quelques chants à me chanter.

Un pas, deux pas, et je quittais la ruelle pour apparaître sous la pâleur lunaires. Je devais presque ressembler à un fantôme, les rayons de l'astre soulignant ma peau et mes cheveux clairs. Et peut-être que cette apparence était justifiée, que ce n'était que la suite de mes rêves cauchemardesques ? Non, il fallait que je sois éveillée. Que tout cela puisse continuer, quelle qu'en soit la suite.

J'attendais qu'elle me remarque, hésitais, avant de lancer un simple « Bonsoir » en tenant toujours son oiseau dans mes mains. Et, lorsque son attention fut enfin portée à moi, je lui tendais l'animal de papier en lui demandant, d'une voix toujours douce et basse ;

« Ceci, Mademoiselle, vous appartient-il ? »


HRP:
 
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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Ven 19 Aoû - 16:09
Sahar ne bougeait plus. Enveloppée des harmonies de la nuit, elle observait pensivement les étoiles que cachaient parfois quelques écharpes de nuages effilochés. Et puis, dans une intuition étrange, elle sentit quelqu’un, tout près... Et c’est avec un brin d’étonnement qu’elle vit tout à côté d’elle, debout comme une apparition, une femme en robe claire qui lui tendait quelque chose. Un rire incrédule la secoua longuement lorsque la poétesse comprit que cette bonne âme, sans doute cherchant à bien faire, lui avait ramené ce dont elle avait cherché à se défaire.

- Oui, acquiesça la jeune femme en se levant à son tour, avec une gracieuse lenteur de cygne enivré.

Elle salua avec une politesse exquise, mais ne toucha pas au papier froissé.

- Mais je ne cherche aucunement à le reprendre, dit-elle à nouveau en reprenant place avec nonchalance, tout au bord du toit.

Ses pieds battirent dans le vide un instant, et elle porta ses longs yeux fardés sur les lueurs qui dansaient à une fenêtre, non loin. Les rideaux tirés laissaient filtrer la lumière des lampes, et une silhouette, comme une ombre chinoise, s’y fit entrevoir furtivement.

- Gardez-le, ou jetez-le encore, faites à votre guise, je ne m’en suis pas séparée pour qu’il me revienne.

Sahar parlait avec lenteur, autant pour que son interlocutrice -de toute évidence étrangère- puisse la comprendre, que parce qu’elle-même se sentait encore l’esprit ailleurs. Ses lourdes paupières se soulevèrent, et elle l’observa, songeuse, glissant un regard profond comme un puits d’indigo pur dans les replis blêmes de ses vêtements. La brise agitait la chevelure sagement nouée, les jupons, les dentelles, toutes ces frusques lourdes dont les Européennes aimaient à s’entraver même sous les ardeurs brûlantes du soleil de Perse. D’ici, pleinement baignée dans la clarté de la lune à son déclin, elle ressemblait à un fantôme. Regardant les pieds de la dame, enfouis sous les jupons, Sahar se prit à se demander si elle touchait même le sol, tant on la sentait flotter, légère, si légère, presque désincarnée. Sa silhouette mince, emprisonnée dans l’étau des tissus et des armatures, paraissait sans substance, tout comme sa peau livide, légèrement cireuse dans l’obscurité. Un lys, ou un pétale de gardénia. Tout était ou bien très obscur ou bien très brillant, argenté ça et là, les couleurs enfuies, chez l’une comme chez l’autre.

Sahar sourit de cette ressemblance subtile entre elles. Elles s’accordaient bien à la nuit, toutes les deux, naviguant dans les camaïeux de gris, de bleu profond, de noir, de blanc pur parfois.

Une goutte glissa le long de son bras étendu près d’elle, un léger chatouillis, une glissade tiède. La blessure faite de la pointe aiguë du calame continuait de suinter, lâchant de longs filets d’encre noire. Toutefois, dans le clair de lune incertain et pour un œil peu avisé, cela ne ressemblait guère qu’à quelques coulures de couleur indistincte, comme si elle avait déposé sur la peau de son avant-bras quelques perles liquides qui avaient tracé leurs longs sillons jusqu’au poignet. Sahar n’aimait pas que l’on voie cela ; d’un geste, elle rabattit un pan du voile qui lui couvrait la tête et la chevelure, épongeant le point de piqûre qu’elle déroba au regard indiscret.
Sahar Mahjtani
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Emélie Gregoriu
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Jeu 25 Aoû - 15:24
C'était donc bien elle, la mère de cet oiseau de papier. Celle qui l'avait conçu, qui avait marqué ses pliures délicates, qui avait tracé ses courbes d'encre. Et même, je me demandais un infime instant si elle ne lui avait pas insufflé un peu de sa vie, à elle. Des pensées, du temps, quelques minutes de sommeil, et peut-être même plus, qu'en savais-je ?

Mais cette délicate créature me semblait orpheline, à présent ; sa mère ne se souciais plus de son sort. Je la tenais toujours entre mes doigts, craignant même de la froisser. Alors, la jeter ? Presque une aberration, à mon sens. Pourquoi donc poser ses pensées sur papier, si c'était pour au final les abandonner à la nuit ? Je voulais connaître la signification de ces lignes, entendre la mélopée que cet oiseau pouvait chanter. Ainsi, peut-être comprendrais-je pourquoi vouloir résoudre ces quelques mots à l'abandon.

Je portais de nouveau mon attention à la demoiselle sur le toit. Elle avait déplacé son voile, dévoilant un peu plus son visage. D'ici, je pouvais voir ses paupières, lourdement maquillées, sous lesquelles brillaient des pupilles plus claires. Un regard plein d'ombre et de lumière à la fois, des étoiles étincelant sur la profonde voûte céleste. Elle était parfaitement adaptée à l'instant, presque complètement accordée à la nuit. Elle battait des jambes, mais de façon si gracieuse que l'air nocturne ne semblait même pas en être troublé.

J'hésitais un instant avant de poser ma question. N'en serait-elle pas gênée ? Peut-être même avait-elle déjà oublié ces quelques lignes, ou peut-être ne voudrait-elle rien me dire. Enfin, je n'y perdrais rien, n'est-ce pas ? Je n'avais ni l'envie de cesser de parler à cette demoiselle, ni celle de rejoindre mon lit. Alors, autant profiter de cette rencontre nocturne, la faire durer un peu.

« Veuillez excuser mon ignorance, mais… Qu'est-il marqué sur ce papier ? Je sais parler le Perse, mais j'ignore toujours comment le lire... »
demandais-je d'une voix douce, encore marqué par les accents roumains.

En espérant qu'elle ne s'en offusque pas… Sinon, je pourrais simplement demander à quiconque le jour venu… Mais la magie serait un peu retombée, et peut-être les mots sonneraient-ils plus faux s'ils sortaient d'une autre bouche que de celle de l'auteur.

Je regardais la ville. De là-haut, je pouvais même reconnaître quelques bâtiments, ceux qui dépassait en grandeur les nombreuses maisons de la ville. En Roumanie, cela aurait été impossible : les toits étaient pointus, pas vraiment conçus pour accueillir quelques rêveurs du soir. Alors qu'ici, n'importe qui pouvait grimper, pour peu qu'aucun propriétaire ne s'en offusque...

Spoiler:
 
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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Jeu 1 Sep - 8:53
Sahar sourit, lentement, sereine comme une madone enveloppée de gris.

— Je n’en dirai rien, très chère, répondit-elle avec une politesse moqueuse. Ces mots ne s’adressent qu’un un seul, et il n’en saura rien non plus. C’est à la nuit que j’ai offert cette missive.

Elle hocha la tête, soudain songeuse.

— Oui, reprit-elle, à la nuit, c’est bien cela. À la nuit, à tout ce qu’elle renferme, et à l’oubli qu’elle procure.

Son expression était douce, mais mutine comme celle d’un esprit nocturne qui s’amusait des curiosités et des imprudences d’un humain. Irréelle, elle aussi, presque autant que la fantomatique étrangère dont elle ne reconnaissait pas l’accent, mais qui plaisait à son oreille alerte. Ses cheveux noirs, longs, tressés parfois en mèches serpentines et luisantes, ruisselaient librement sous un voile dont la bordure finement brodée luisait faiblement sous la lune. Sa robe et son voile la couvraient des pieds à la tête, et en vérité, seuls ses avant-bras et son visage étaient laissés à nu : mais dans la transparence du tissu et la fluidité des étoffes et des broderies, le corps alerte de la poétesse se laissait entrevoir comme un secret qu’on chuchote. L’obscurité permet bien plus de hardiesses que le jour...

— Et vous ? Demanda Sahar en posant sa tête dans le creux de sa main, qu’êtes-vous venue oublier dans le noir ? Vous ne semblez pas de celles qui se plaisent dans la nuit, encore qu’à vous voir, j’aurais cru à un fantôme.

Elle était si pâle sous la lune... Sahar elle-même, dont on louait souvent le teint si clair comparé à celui de ses compagnes, avait un hâle prononcé, comparé à cette femme. Ou bien était-ce la nuit, ou bien étaient-ce ses yeux qui lui jouaient des tours.
La poétesse se tut un instant. Son sourire lui revient presque aussitôt, un peu rêveur, un peu ailleurs.

— Peut-être est-ce cela, reprit-elle. On fait d’étranges contes sur ceux qui vivent au loin dans les pays au-delà du Zagros et de la mer. Êtes-vous vraiment vivante ? Peut-être que je ne parle qu’à... Un rayon de lune ?

Sahar leva les yeux vers le ciel, vers la lumière ténue qui se déversait du disque d’argent posé sur le drap moucheté par les étoiles.

— La lumière, condensée par la nuit, qui prend forme et qui parle, avec une bien fine curiosité.

Un rire, léger, lui échappa.

— Pardonnez mon esprit qui s’égare. C’est à cela que la nuit est bonne, après tout. On emprunte des chemins qui nous mène bien plus loin qu’on ne l’aurait souhaité.
Sahar Mahjtani
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Emélie Gregoriu
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Mer 7 Sep - 16:59
Je n'étais pas la seule, dirait-on, à croire à une rencontre irréelle, des celles qu'on ne croise qu'en rêve ou dans les contes. Mais je ne doutais pas seulement de son irréalité à elle, mais aussi à la mienne, à celle des maisons alentours, à celle de cette nuit si noire et lumineuse à la fois, et celle de moi-même, aussi un peu. A vrai dire, j'hésitais toujours sur cette question. Etais-je réelle, ou n'était-ce encore qu'un de ces rêves maudits ? M'étais-je bien réveillée, étais-je bien hors de mon lit ? Je tentais de me le rappeler, mais les souvenirs sont de bien étrange choses : Plus on tente de les visualiser, plus ils disparaissent, se flouant jusqu'à nous faire douter de leur existence.

« Un rayon de lune, un fantôme… Voilà de bien jolies images, et, pour être honnête, je ne saurais moi-même vous contredire… Je confonds parfois mes rêves et la réalité, et je n'ai toujours pas réussi à décider à quoi se rattache ce moment. »


Mais qu'importe ce que c'était, au fond. Ce genre de compagnie si rare, si irréelle, ne devait pas être perdu, où que l'on se trouve. Alors, continuons donc cet entretien nocturne…

« Quant à ce que je suis venue oublier dans ces rues… Un rêve, qui est devenu cauchemar. J'ai déjà oublié son origine et ses tenants… Mais je continue d'avoir ce drôle de sentiment, comme s'il pouvait encore revenir… »


Je me rendais compte des propos que je tenais, lâchais un petit rire gêné, avant de me rendre compte à quel point il était inapproprié au moment. Pourquoi étais-je gêné, après tout ? Parce que je me confiais ainsi ? Mais elle, elle s'était bien confié à la nuit… Un peu au jour, aussi, où n'importe quel Perse aurait pu lire cette missive pourtant si mystérieuse… Alors, craindre de n'avoir parlé que d'un rêve ? Une idiotie, presque une insulte à cette ambiance confinée que créait la nuit. Je me rattrapais, tandis qu'un léger sourire venait se tracer sur ma peau pâle.

« Mais vous, vous plaisez donc vous tant à la nuit, pour sortit écrire une missive par de telles heures ? Si vous souhaitiez la garder secrète, pourquoi ne pas l'avoir dédié à vos rêves ? »


Mon sourire faiblissait un peu, se faisant plus nostalgique.

« Après, la nuit est aussi bonne à cela… Que ce soit pour les plus beaux des rêves, mais aussi pour les pires… »


Je repensais à ce qu'elle venait de dire, cette simple phrase qui résumait pourtant tout, cette malédiction, ce qui avait causé tant de malheurs, ma fuite, aussi. Je continuais, plus pour moi-même, d'une voix inaudible, presque un souffle.

« … Et parfois, ces chemins nous emportent bien trop loin. »

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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Dim 18 Sep - 13:44
C’est avec une bienveillance très douce, une bienveillance de madone persane que Sahar sourit à l’apparition qui lui parlait à son tour de ses rêves et de ses oublis, de toutes ces ombres qu’on souhaite voir se diluer dans la nuit. Sans jugement aucun, sans moquerie, elle avait cette expression douce qui vient parfois à ceux qui voient en l’autre un reflet de leurs propres ressentis.

— Espérons qu’il ne revienne pas, alors, dit-elle. Peut-être que la lumière du jour saura le chasser.

La poétesse considéra un moment sa compagne nocturne avec une mine pensive, et puis elle laissa ses yeux outremer se perdre vers le paysage géométrique des toits et des palais qui se perdaient dans le lointain. Les lumières clignotaient dans la brise nocturne qui charriait un froid subtil et pénétrant, tout se taisait, tout sombrait peu à peu dans le néant de ces nuits profondes comme des gouffres... Comment ne pas y confier ses peines, comment ne pas y jeter ce dont on veut se défaire ?

— La réponse n’est de toute évidence pas aussi simple pour vous qu’elle l’est pour moi.

D’un geste, elle désigna la lettre de sa main gracieuse décorée de henné, puis les ténèbres tapies à leurs pieds, dans la ruelle, et tous ces océans impénétrables qui s’ouvraient, béaient dans les venelles et les cours sans éclairage aucun.

— J’ai ôté le venin de ces mots, je l’ai enlevé de ma chair pour le donner au papier. J’ai extrait toutes ces pensées de moi, de ma tête, pour les jeter dans l’ombre, et que m’importe si quelqu’un les lit ? Je serais loin, à l’aube, quand une main curieuse, quand un œil savant se posera dessus. La nuit aura déjà avalé ce que je lui avais confié, et ce poison ne sera déjà plus le mien.

Elle haussa les épaules avec un sourire charmant.

— C’est ma façon d’exorciser mes propres cauchemars, je les écris et je les jette, ainsi ils ne sont plus miens. Je ne saurais vous expliquer mieux, dame, c’est un comble par ailleurs, qu’une poétesse comme moi ne puisse trouver les mots adéquats.

Une pause, puis elle baissa les yeux, distraitement, sur son bras qui saignait encore un peu sous son voile.

— Oh, pourtant, il y a des mots, mais même les vieux sages qui savent notre langue ne s’en souviennent pas, parfois. Il y a eu un mot pour cela, il y a longtemps, avant que le Prophète et ses fils ne viennent au monde. Je pourrais vous le dire, mais il n’aurait de sens que pour moi.

Et puis, comme si elle s’apercevait tout à coup de sa dérive, Sahar redressa le chef dans une cascade mélodieuse de voiles et de cheveux, et lâcha un rire léger.

— Voyez, dame, voyez comme la nuit est propice à l’égarement. Il faut un pied sûr et un esprit alerte pour ne pas se laisser entraîner trop loin.

Son regard se fit un brin plus acéré, plus attentif, et son attitude de douce éthérée s’évapora quelque peu. Le changement fut subtil, mais perceptible : la jeune femme n’était pas qu’une ravissante idiote, et ce revirement final le confirma de façon bien plus éloquente.

— Vous vous plaisez autant que moi à parler par énigmes, ma chère, mais je sens qu’il y a de sérieuses affaires là-dessous. Je ne suis qu’une humble poétesse au détour d’un toit, mais si vous croyez que je puis aider d’une quelconque manière, pourquoi ne pas me faire confidence de la vérité vraie ? Profitons de l’inconstance des rencontres que l’on fait si tard, profitons que nous ne nous reverrons sans doute jamais, peut-être un œil neuf, quoiqu’embrumé, vous sera utile pour garder le cauchemar bien loin.
Sahar Mahjtani
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Emélie Gregoriu
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Dim 25 Sep - 13:52
Lui faire confidence de la vérité vraie ?

Non, inenvisageable. Qui ne serait pas effrayé par une pareille malédiction ? Car ce n'était pas qu'un cauchemar uniquement pour moi, mais pour tous. A tout instant elle risquerait de sombrer dans la crainte d'être la prochaine de cette liste sans fin, et peut-être d'alerter la police perse, qu'en savais-je ? Et Dieu seul savait ce qui se passerait ensuite, simplement parce que je m'étais risqué à me dévoiler, dans un élan de confiance naïf.

Mais cependant… Cela était vrai, certes, mais en Roumanie. Qu'en était-il en Perse ? Après tout, j'avais bien pu voir Hesam utiliser la magie en pleine rue sans en être aucunement inquiété… Peut-être mon pouvoir serait-il supporté, ici ? Simplement, sa connotation mortuaire m'en faisait douter. J'hésitais, perdue entre le désir de me laisser aller à la parole et la prudence de conserver ce silence qui m'avait s souvent accompagné. J'observais un instant mon interlocutrice, la sondant de mes yeux probablement emplis de tristesse à cet instant. Pouvais-je faire comme elle, ainsi confier mon secret à la nuit, dans le simple espoir de ne plus jamais nous voir au réveil ? J'eus un léger sourire, se voulant réprobateur, mais ne l'étant pas réellement.

« Voilà qui est bien dérisoire, vous me refusez un secret pour m'en demander un autre… Enfin, je vous avoue que ce cauchemar me souffrir depuis déjà trop longtemps, et que le silence me semble de circonstance le concernant. Du moins, de là d'où je viens. »


Je regardais un instant le ciel nocturne complètement découvert, pur des lourds nuages qui le couvraient en Roumanie. Vraiment, tant de différences séparaient nos pays respectifs.

« Et justement, je me demande si vous n'avez pas raison, en me proposant de profiter de ces circonstances uniques… Enfin, je vais vous faire confiance, et m'y risquer. »


Je cherchais mes mots un instant. Jamais je n'avais envisagé cette confidence : Ainsi je n'y étais aucunement préparée. Enfin, aurait-il vraiment fallu se préparer pour de telles choses ? Assurément pas.

« Malheureusement, il est vrai que je ne vous ai pas conté toute la vérité en vous parlant de ce cauchemar… Plus qu'un simple songe crée par l'esprit, c'est un triste mécanique engrenée par cette chose si controversée qu'est la magie… »


Je faisais une pause, contemplais le vide sous nos pieds un court moment. Il était encore temps de me taire, de m'arrêter, de laisser cette rencontre et de retourner dans mon lit. Sans doute qu'au réveil je croirais à un songe, et ce serait parfait. Enfin, si parfait que ça ? Peut-être pas. Allons, continuons, plutôt que de se laisser envahir par des doutes inutiles.

« J'ai entendu dire que votre pays l'adorait : Moi, je la déteste. Ne prenez pas cela mal, je vous pries… Simplement c'est à elle que je dois la perte de tout, par le biais de ces cauchemars qu'elle me donne. Pour moi, elle n'est que synonyme de tristesse…
Et de mort. »

Je laissais en suspens ce dernier mot, prononcé plus bas, comme par peur que la grande faucheuse nous entende. Mais je savais qu'il faudrait continuer, que je ne pouvais pas ainsi laisser ces quelques phrases sans autre explications.

Je repensais à tous ceux que mes rêves avaient emportés, à ceux qu'ils m'avaient forcé à quitter, aussi. A ma famille, mon pays d’origine, à celui-ci auquel il me faudra peut-être renoncer à cause de cette malédiction qui me collait à la peau. Aux heures passées sans dormir, de crainte que quelqu'un d'autre ne se réveille plus. A tout ce que cette malédiction m'avait fait perdre. Et une larme coulait malgré moi sur ma joue, reflétant l'éclat de la lune.

« C'est de cela que mes rêves sont formés… Et si je ne faisais qu'en rêver… Mais la magie transforme ces songes en bien plus, quelques chose qui vous échappe, quelque chose que vous craigniez parfois plus que votre propre mort. »


Mon ton était maintenant presque inaudible, mais j'ignorais si je serais capable d'augmenter la voix.


"C’est à cela que la nuit est bonne, après tout. On emprunte des chemins qui nous mène bien plus loin qu’on ne l’aurait souhaité."
Sahar Mahjtani
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Narrateur
Conteur d'histoires
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Dim 29 Jan - 20:28

Au sépulcre de la nuit, une femme pâle comme un fantôme et une poétesse au cœur d'encre tissèrent un voile de mystère. La nuit emporta Sahar et ses secrets laissant une Roumaine en proie aux songes.

RP terminé


© Avatar par Nougat. Compte PNJ, merci de ne pas envoyer de MP.
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