Des rayons et des ombres

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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Mer 24 Aoû - 23:54
Un, deux, trois. La course des jours. Enfuis, dilués, partis, dans le sable et la brûlure, au fond de ces palais de marbre et d’ombres fuyantes, dans la mollesse indolente de ces interminables heures ardentes où tout se desséchait sous un soleil impitoyable. Un printemps ? Mais quel printemps, sans hiver, ici où la froidure n’était que passagère, au cœur de la nuit bleue et de ses étoiles tranchantes. Là où venaient mourir les vagues du désert, sur ce rivage de sable et de pierre, on n’en connaissait que le nom, quand le ciel offrait son répit aux terres lasses, quand la douceur des vents du large venait tempérer l’aridité sévère de ces terres craquelées de sécheresse. Des années sans pluie, des cieux toujours vides. La lumière tremblotait sur les horizons et les hauteurs des murs, crue, implacable, uniforme. Elle découpait les formes avec une netteté de couperet, traçait des ombres comme dessinées par une règle d’architecte, rendait toutes choses aveuglantes avant de les écraser sous l’ardeur altière et superbe d’un soleil impérial.

Comment ne pas s’émerveiller, alors ? Comment ne pas voir, en chaque ombre, chaque reflet, chaque lumière, toutes les merveilles et les contes qui pouvaient en naître ? Alors, c’est baignée par son feu, par ce halo splendide, que Sahar s’était assise pour méditer. Les mains ouvertes, élevées à la hauteur de la poitrine, la tête haute et le visage légèrement levé vers le ciel, elle psalmodiait une vieille litanie qui s’échappait, se faufilait de ses lèvres entrouvertes pour aller prendre son essor et tenter d’atteindre le ciel silencieux. Rien ne bougeait dans la cour sablée de cette fine poussière ocre qui s’immisçait partout. Pas un souffle de vent, pas un son. Tout était si lisse, si calme, comme un tableau vivant, une composition grandeur nature, et y marcher aurait été comme de marcher dans une estampe, tracée d’encre sombre et de grands aplats limpides.

Seul un lent mouvement d’oscillation agitait la silhouette fine de la poétesse d’un long frisson hypnotique, pareil à celui d’un serpent dressé. La chevelure noire, couverte d’un voile léger, ruisselait le long de la cambrure d’un dos très droit, les replis bleutés des manches longues et des robes fluides retombaient en lignes verticales qui soulignaient la finesse de sa silhouette, un fantôme de sable blond au milieu des cotonnades indigo. Son souffle régulier soulevait les ornements de perles et de filigranes délicats, et à bien tendre l’oreille on pouvait presque saisir le bruissement très subtil des bijoux qui s’entrechoquaient. Quelques feuilles d’or martelées, accrochées en grappes à ses oreilles, se froissaient dans un son à peine audible, à peine un souffle de vie dans cette immensité immobile.

Tout autour, tout se taisait. Dans le mitan du jour, c’était soudain comme si le monde entier se recueillait dans la prière de Sahar pour porter le murmure régulier de sa voix douce.

Dans le flamboiement qui perçait ses paupières closes, elle ne voyait plus que la lumière qui emplissait tout. Dieu est lumière, disent certains. Ainsi est-il partout, en toutes choses, jusque dans le ventre le plus obscur de la plus profonde des cavernes, partout où il y a un fidèle pour porter son nom et sa main. Ainsi étend-il son empire sur toutes choses, l’universelle source de vie.

Dans une longue exhalaison, elle ouvrit lentement ses paupières, comme de longues ailes frémissantes dévoilant des perles outremer. Le souffle était profond comme une vague. La poitrine se gonfla, les côtes sous l'étoffe se tendirent, et d'un geste ample, Sahar saisit le bout d'un stylet qui dépassait d'une petite trousse de cuir posée à côté d'elle. Ses gestes étaient lents, gracieux, balancés et maîtrisés comme une algue au fil du courant, et ce fut comme une danse lorsqu'elle abaissa sa main jusqu'au sol pour tracer les premières esquisses d'une calligraphie éphémère dans la poussière devant elle. Sur les dalles lisses, le sable léger qui s'accumulait faisait un support idéal. Quelques vers, dédiés au vent, dédiés à la pierre, dédiés à la brûlure silencieuse du soleil qui emplissait tout, furent à demi effacés dans une rafale qui se faufila, indiscrète.

Et puis, comme si cela ne suffisait plus, Sahar ôta le bouchon cireux d'un petit flacon d'encre, et tout aussitôt le long filet docile de la couleur liquide s'éleva entre ses doigts pour suivre les mouvements de son poignet. Le ruisseau flottait comme une traînée de ténèbres teintées d'azur profond, se mêlait à la peau dorée de son avant bras pour retomber sagement le long de sa main et du stylet qu'elle tenait. Et peu à peu, dans la valse lente qui se jouait, dans le lent balancement de cette silhouette serpentine, les signes se dessinaient plus nettement, mêlés de sable, mêlés d'obscurité.

J’ai fait des bouquets, de perles et d'encens, volé au soleil ses reflets aveuglants
J’ai moissonné la lumière et mis l’ambre en dedans.


Sa respiration, lente et profonde, était presque celle d'un dormeur. De loin, son oscillation la faisait ressembler à quelque mystique pris d'une transe soudaine, mais il y avait tant de calme, là; tant d'apaisement, c'en était presque ravissant d'observer la fluidité tranquille de ses gestes et des filets noirs qui lui obéissaient pour former sur le sol les traits qui faisaient comme un dessin parlant. La lettre en elle-même était belle, en vérité, bien plus que les quelques mots qu'elle disait. C'était là chose simple, presque évidente, et tout se taisait dans le mitan du jour, tout se refermait, l'ombre éclose sous la colonnade, et le vent chuchotant, et la lumière uniforme qui emplissait tout. De lumière, oui, il n'était question que de cela.

Et de tes prières, je ferais des larmes d'or.
Sahar Mahjtani
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Jahan Shah Farvahar
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Jahan Shah Farvahar
Dim 4 Sep - 3:19
A peine fus-je assoupi que déjà l'aube peignait le désert d'or, de turquoises, de saphirs et d'un dégradé de rubis. Des minarets s'échappaient la lente mélopée des imams. Yâh, au pied de mon lit, ronflait. D'un âge avancé, le petit caracal avait bien grandi en mon absence et avait engendré sa propre lignée. Étrangement, il était pourtant toujours aussi trouillard. Le retrouver, même aussi proche de sa fin, m'avait tellement réjoui que je peinais à lui refuser le moindre de ses caprices. Le premier consistait principalement à dormir dans mon lit lorsque je ne l'utilisais pas. A dire vrai, ma couche constituait plus son trône sur lequel il me tolérait plus que l'inverse.

Péniblement, je m'extirpai de mes draps tire-bouchonnés. Alors que je m'étirai en me grattant, Yâh, dérangé, feula et se déploya sur toute sa longueur pour prendre la place que j'avais laissé, chaude, dans les coussins. Bâillant aux corneilles, je traînai les pieds jusqu'au jardin intérieur de mes appartements. Piteusement, je me jetai à moitié dans le grand bassin central et me laissai couler dans le mètre d'eau. Certes, utiliser la vasque prévue à cet effet aurait pu constituer un choix plus intelligent, mais aligner deux pensées cohérentes restaient parfaitement hors de portée de mes pensées embrumées.

Au fond de l'eau rôdait le résident légitime des lieux. Dérangé par les vagues, il se déroula presque langoureusement pour sinuer rapidement dans ma direction. Si cela n'avait pas été mon sixième réveil d'affilé dans la fontaine, probablement aurais-je lâché encore un jappement de pucelle effarouchée lorsque les écailles s'enroulèrent autour de moi. Probablement aurais-je aussi été éborgné par le mouvement tendre suivant : La tête du reptile s'approcha de mon visage pour s'y frotter presque à la manière d'un chaton. Le problème résidait uniquement dans la corne ornant le front du charmeur. Naturellement, porter une cicatrice au visage avait un certain charme guerrier, surtout si elle contait une bataille épique. Porter une cicatrice parce qu'un étrange serpent aquatique s'est pris d'un amour dévorant pour vous, nettement moins. Lorsque Khâlis désinfecta ma première écorchure-surprise, son fou rire dura près de dix minutes. L'événement m'avait conforté dans l'idée qu'excuser la chose par un entraînement un peu trop vigoureux sera préférable dans la cas où la situation se réitérait.

Après avoir joué quelques minutes, je m'armai de patience pour dénouer Aabi. Le soleil encore jeune ne chauffait pas encore suffisamment les pierres pour qu'il ne s'y prélasse. Il retourna alors sagement à sa place. Je ressortis de la fontaine l'esprit éclairci. Avant de m'atteler au projet du jour, les tours qui m'avaient déjà tenu éveillé toute la nuit, et à la séance quotidienne des doléances, je disposais d'une heure que je comptais bien employer à l'entraînement. Retournant dans la chambre, le bruit réveilla sa Majesté le caracal trouillard. Dédaigneux, il descendit du lit et passa contre mes jambes pour aller se réfugier dans le jardin.

Pour éviter de me promener nu, surtout parce que j'aimais autant éviter les coupures à certains endroits précis, je récupérai mon sarouel de la veille et le nouai à ma taille mon kamarband. J'enroulai succinctement mon chèche fétiche et bâillai une nouvelle fois.

- Va me chercher Navid.

Ordonnai-je en ouvrant la porte donnant sur le large couloir. Les deux gardes saluèrent et baragouinèrent les habituelles salamalecs. Après un bref regard entre eux, le plus jeune avança vers un renfoncement dans le couloir pour héler le majordome échevelé dont le nom m'échappait encore. A son ordre, une petite domestique disparut rapidement derrière les colonnades à l'ordre de celui-ci afin d'aller quérir le taciturne maître d'arme. Rapidement, je levai les yeux au plafond et lâchai un long soupir. Main posée sur le jambage, puis d'un mouvement du pied, la porte s'ouvrit plus largement.

- Dépêche-toi d'entrer Mirza Jassim.

Un adolescent quitta brusquement la pénombre en agitant la queue à tout va. Tout à sa joie, le jeune hybride laissa s'échapper une sorte d'aboiement joyeux parmi les salutations et remerciements. J'étouffai quand bien que mal un début de rire et refermai la porte.

- Cesse de camper dans le couloir, voyons. Ton père pourrait mal interpréter ton zèle et il me réprimanderait de traiter si mal un prince d'Oman.

Piteusement, il bafouilla quelques excuses avant de regarder mes armes, tout excité.

- Oui, oui, tu peux participer. Navid n'aime pas les spectateurs de toutes manières.

Son sourire mangea son visage jusqu'à ses oreilles dressées, sans qu'il n'ajoute rien. Son estomac fut plus bavard en grondant longuement. Avec un nouveau soupir, j'ouvris la porte.

- Faites amener de quoi manger légèrement pour trois.

La nuit, mes domestiques n'avait pas autorisation de rester dans mes appartements pour se plier aux moindres de mes caprices. Se réveiller au milieu de gens qui vous regardaient pour savoir si vous avez besoin de boire, de manger, de tirer un coup ou de pisser restait une expérience que je ne souhaitai pas réitérer une seconde fois. J'ignorai comment d'autres personnalités supportaient toutes ces simagrées mais j'avais l'habitude de dormir à la belle étoile et pouvoir faire ce qui me chantaient quand je désirai. Remplir me dérobaient naturellement d'un certain nombre de libertés mais même pour le remplir il subsistait quelques détails que je n'étais pas prêt d'accepter.

- Il y aura de la confiture de mûres ?

Réclama Jassim d'une voix timide, derrière moi. Pour seule réponse, je fixai la domestique appelée par les gardes d'un regard blasé et formulai la requête du jeune omanais. Cette fois-ci, je laissai la porte ouverte pour permettre au majordome, à présent coiffé et engoncé dans sa livrée, de se glisser dans le décor pour remplir son rôle pour le reste de la journée.

L'hybride sur les talons, je regagnai le jardin intérieur. Sur son passage, Yâh cracha son mécontentement : Sentir un cabot sur son territoire lui déplaisait fortement. Sous un dais feuillu, je me jetai dans les coussins en me décrochant la mâchoire d'un nouveau bâillement. Tout de suite, Jassim se tendit et me fixa d'un air inquiet.

- Tu es fatigué, Alaa-Hazrat Homayoun ?
- Nuit courte.

Répondis-je laconiquement. Fourbement, un sourire taquin naquit sur mes lèvres.

- Je me faisais du souci pour un jeune imbécile n'usant pas de son lit.

L'adolescent rougit jusqu'à la pointe des oreilles. J'exagérai un soupir contrit.

- Cesse de te tourmenter. A toi comme à ton père, le sultan, je l'ai promis : Je m'occuperai de toi.

Puis, je bondis sur lui pour ébouriffer sa tignasse et lui gratter les oreilles copieusement. Une fois l'inquiétude effacée de son visage, je le relâchai. J'exagérai un nouveau soupir.

- Tu as manqué Sobh, n'est-ce pas ?
- Je n'y suis pas allé, Alaa-Hazrat Homayoun ! Parce que tu n'y es pas allé non plus.

Interdit, je le dévisageai quelques instants.

- Hé, j'ai une excuse, moi ! Tanvir m'a forcé à revoir quinze fois le même plan jusqu'à le savoir par cœur.

Une moue innocente s'afficha sur son visage. Contrairement à Yâh, le chiot n'avait pas la manipulation ancrée jusqu'au bout des griffes.

- Pas la peine de prendre cette tête de pucelle effarouchée !

Tout bas, comme un conseil inavouable, je lui soufflai.

- Ne manque plus la prière lorsque nous sommes en ville. Le khalife du seigneur ton père a quelques oreilles ici et il ne se gênera pas d'utiliser le moindre écart pour te critiquer.

Bien que j'en ignorai la raison exacte, le jeune prince d'Oman s'était attiré les foudres du premier responsable religieux de son pays. Jusqu'à récemment, le problème se restreignait à quelques rumeurs désobligeantes mais des petits incidents avaient commencé à apparaître. A dire vrai, bien que le jeune homme serve d'espion pour son père, le sultan me l'avait également confié pour le mettre en sécurité sans froisser de dignitaires. Jassim hocha vigoureusement la tête. Les bijoux de sa tenue s'entrechoquèrent comme un carillon.

Alors que j'allais ajouter quelque chose, le maître d'arme fit irruption dans la cour. Le tapage était tel qu'il réveilla probablement la moitié du harem. Il essayait de se débarrasser du majordome en vociférant.

- T'as pas besoin de m'annoncer, bougre de con, il m'a fait appeler !

Malgré les supplications du pauvre domestique souhaitant juste faire respecter le protocole, Navid traça son chemin comme un taureau à la charge. Il s'arrêta néanmoins à quelques mètre de moi et s'inclina révérencieusement.

- Alaa-Hazrat Homayoun, je te salue. Mirza Jassim, toi aussi.
- Sobh Be Kheyr Navid.
- Navré de te soustraire aux bras de ton épouse aimante, mais je n'aurai pas le temps de m'entraîner plus tard dans la matinée.
- Tes désirs sont des ordres, Alaa-Hazrat Homayoun.

Sans plus attendre, sa main se déplaça sur la garde de son arme et je redressai une main à son attention.

- Remplissons-nous le ventre avant.

Pour ponctuer ma phrase, l'estomac de l'adolescent se manifesta à nouveau. Avec une synchronisation bluffante, trois domestiques dressèrent la nappe et les mets à notre attention dans un ballet d'étoffes colorées. Je me rendis compte de ma propre faim qu'à l'instant où je fourrai le lavash dans ma bouche.

La trivialité d'un repas fut vite expédiée et nous commencèrent à échanger quelques passes d'armes amicales dans la foulée. Si les premières minutes ressemblaient à un duel entre Jassim et moi-même, Navid nous haranguait impitoyable. L'efrit n'hésita pas une seconde à nous prendre à revers, nous obligeant à prendre en compte des assaillants multiples, capables de quelques sortilèges, comme des protections magiques ou des gerbes de flammes. Si les attentions du maître d'arme se concentrait sur moi, il ménageait personne, ni ne retenait ses coups. L'un deux m'envoya valser dans la fontaine pour éteindre ma ceinture en train de prendre feu. Jassim écopa d'une estafilade épaisse en plein milieu du torse pour une ouverture complètement stupide. L'Efrit l'insulta de manière très fleurie, chose à laquelle le jeune prince omanais n'était guère habitué. Il ravala quelques larmes douloureuses pendant que Navid harcelait ma position pour m'empêcher de me remettre sur pied. Courageusement, l'adolescent essaya de prendre le colosse à revers juste pour finir à moitié assommé quelques mètres plus loin. Le coup, plus virulent, marqua la fin de l'entraînement sur la victoire du maître d'armes.

Puis, après un bain, un vrai cette fois-ci, et des vêtements plus adaptés à mon rôle, je posai le khvarenah sur ma tête et gagnai mon trône pour une suite de matinée que je me figurai, à l'avance, assommante. Jassim s'installa en bas des marches tandis que Tanvir restait à mes cotés pour me glisser quelques mots à l'oreille. Après quelques cas tenant de la bisbille, un homme d'âge mûr et une petite délégation se présentèrent à nous. Avant même qu'ils ne se présentent, Tanvir et moi échangeâmes un coup d'œil. Tenues et bijoux, couleurs et aura indiquaient un clan maritin.

Le chef de clan, Zaheer, après avoir suivi le protocole, plaida sa cause. En résumé, les attaques ottomanes avaient d'abord arraché les membres le plus faible à son clan, les enfants en tête. Les maritins avaient alors tenté de les libérer, perdant ainsi de nombreux guerriers pour peu de résultat. Peu à peu son clan avait périclité.

Aujourd'hui, leur groupe avait grandi subitement, augmentant les besoins en territoires et ressources. Toutefois, peu des djinns libérés avaient encore les capacités physiques ou mentales de se battre. Aussi, le clan était en danger et leur territoire ancestrale au milieu de l'empire ottoman encore debout. Il leur fallait des nouvelles terres, des protecteurs et de l'aide pour remettre sur pieds les anciens esclaves.

Normalement, le clan résoudrait le problème de lui-même. Il s'installerait à la périphérie d'une ville humaine et s'y intégrerait en protégeant les sources d'eau potable de la cité, pour le cas des maritins. Ou encore, il serait absorbé par un clan plus important. Toutefois, j'avais une dette inavouable envers ce clan-là : Zaheer avait eu une fille.

Elle pleurait beaucoup, comme Negin. Par endroit, sa peau se craquelait comme la terre qui manque d'eau. Ses grands yeux ressemblaient à une source au milieu du désert. Dès que j'avais posé le regard sur elle, je l'avais trouvé jolie. J'avais chanté pour elle tant et tellement que j'associai désormais la mélodie à son souvenir.

De toutes mes forces, j'avais tenté de la protéger. Mais elle était si lourde et hurlait de douleur dès que je la déplaçais. Pour elle, mes ongles et mes dents avaient arraché et déchiré des chairs. La colère du sorcier avait été si violente en représailles, qu'aujourd'hui encore, malgré la Source, le Feu tranquille, malgré le retour parmi les miens, mon esprit refusait toujours de revoir toutes les images.

Il ne restait qu'un miroir brisé et ensanglanté.

Sur mon trône, mon teint avait pâli au fur et à mesure de mes rapprochements. Lorsque j'essayai de m'exprimer ma voix s'étranglait dans ma propre gorge. Il me fallut déglutir et m'éclaircir la gorge lourdement sous le regard étonné et inquiet de Tanvir. Jassim avait déjà bondi sur ses pieds.

- Nous vous aiderons.

Afin que Zaheer ne puisse rétorquer quoique ce soit, ma main droite se redressa légèrement pour modérer mon propos.

- Votre clan ne dispose toutefois plus d'assez de guerriers ou de protectrices. Où que vous vous installiez, le souci de votre vulnérabilité ne se réglera pas ainsi. Votre territoire ancestral est trop enfoncé dans le giron ottoman pour que nous puissions vous aider à le reconquérir.

Un temps. Peu importait mes gesticulations, mon trône me paraissait de plus en plus inconfortable.

- Parmi les membres de votre clan, nombreux sont ceux que la présence humaine rebute. Si cela est tout à fait légitime en raison de l'horreur vécue, je ne peux vous imposer une présence humaine proche ni exposer mes sujets humains à d'éventuelles représailles.

A mes oreilles, mon ton paraissait pitoyable et mal assuré. Mais mon trouble passait finalement plus inaperçu que je me le figurais.

- Laisse-moi la journée pour réfléchir à une solution. Nous parlerons en audience privée demain. Profitez de mon hospitalité en attendant.

Un peu prestement, je me redressai en adressant un regard suppliant à Tanvir pour qu'il prenne la relève. A grandes enjambées, je quittai la cour de réception et le pavillon du trône. Jassim allongeait le pas auprès de moi pour venir à ma hauteur et ma garde personnelle l'accompagnait avec un tintamarre insupportable. Aussi, Ombre je devins et m'échappai dans aussi insaisissable qu'un bon petit sylphe.

Un peu hagard, je ne stagnai pas au palais et préférai me faufiler à l'extérieur. En raison de l'effervescence dernière, je n'avais pas encore eu la chance de visiter les rues de Téhéran. Dans ses ruelles éclatées, au détour des demeures de notables, je cheminai d'ombres en ombres sans réellement profiter de la découverte. Mon esprit oscillait sans cesse entre la vision des éclats de miroirs, le visage de Shirin et la délégation de son père. Je ne pouvais pas cesser de me reprocher d'avoir manqué de force.

Tandis que je sombrais dans mes propres abysses, niché contre un mur d'une demeure inconnue, j'entendis une voix. Doux, les murmures sibyllins avaient une saveur fervente dont la majorité des prières déclamées par habitude manquaient. Sans quitter mon couvert réconfortant, la voix me hameçonna jusqu'à elle.

A dire vrai, j'ignorais ni ne comprenais à quoi j'assistais exactement. Était-ce là une sorte de prière d'une religion dont je n'avais jamais entendu parler ? Une ode au soleil ? La folie d'une femme perdue dans une maison trop calme et trop grande pour elle seule ? Ou peut-être dansait-elle sur une mélodie que je ne pouvais entendre, mes oreilles parasitées par mes propres ennuis.

Aussi gardai-je le silence. Je m'arrachai aux ombres sur le rebord d'une fontaine sur sa droite, à distance respectable, sans chercher à me cacher. M'introduire dans la propriété d'une autre personne ? La pensée ne me tracassait pas un instant. Tout vêtu d'or et de lumière, d'étoffes flamboyantes, je posai un regard nitescent sur elle, comme illuminé de l'intérieur par l'intérêt et la curiosité. Derrière ma tête, le khvarenah couronnait ma silhouette de sa lueur.

Statue docile, allongée avec indolence, je ne prononçai pas un mot. Sans la relâcher du regard, j'observai la moindre de ses oscillations et le mouvement de ce que je compris être de l'encre après plusieurs minutes d'observation. Admirer un artiste en pleine création relevait d'un privilège rare.

Et étrangement relaxant.
Jahan Shah Farvahar
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Sahar Mahjtani
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Sahar Mahjtani
Dim 4 Sep - 17:09
Toute à sa calligraphie, Sahar ne remarqua pas, tout d’abord, le mouvement qui se fit à l’extrémité de son champ de vision. Ce fut long, pour que cela dépasse les extrémités brumeuses de sa conscience pour se propager, comme une onde à la surface d’un calme étang, jusqu’à son entendement. Finalement, ses longues paupières ourlées de noir se relevèrent, et le serpentin docile de l’encre le long de son bras perdit en souplesse, finit par s’échapper et s’écouler goutte à goutte dans le sable. Sa concentration s’émiettait peu à peu, mais elle s’étonna soudain de parvenir à en conserver l’essentiel, comme si l’heure si étrange de ce jour, la condition particulière dans laquelle elle se trouvait, tout concourait à la conserver dans cet état second, si rempli de félicité et d’apaisement.

Sereine comme une madone enveloppée d’azur, d’ombre et d’or blanc, elle posa ses yeux d’outremer sur cet éclat solaire façonné en homme qui l’observait depuis le rebord de la fontaine.

Peut-être était-ce lui, aussi. Sa façon d’être, là ; comme s’il y avait toujours été, comme s’il devait y être, il s’imposait comme une évidence. Cela la fit sourire, tout doucement. Le visage altier lui était inconnu, mais l’allure était familière. Un prince insolent, un noble aventurier, il était tout cela, un peu, une figure de rêve, échappé d’un conte. Rien chez lui, dans sa vêture éblouissante, dans la parure d’or et de lueurs fugaces ne semblait dépareiller dans le décor silencieux de la cour : de lumière, il n’était question que de cela, et de lumière il semblait fait, ainsi baigné par l’éclat ardent du soleil décidé à ne point faiblir. La lumière dans le regard, chatoyante et trompeuse comme les yeux d’un chat, la lumière à fleur d’une peau comme façonnée de ces ocres et de ces argiles qui semblent mêlées de poussière d’or, lumière dans la chevelure qui inondait sous la coiffe comme d’un flot de soie blanche et pure.

Et Sahar, façonnée d’ombres, d’encre noire et d’un bleu ravi à l’obscurité de la nuit, souriait à cette figure contraire, qui irradiait au soleil la vivacité primale d’un astre à son lever.

Il ne troublait rien, ou peu s’en fallait, de l’impériale sérénité du jour, dans le silence absolu qui bruissait dans la brise. Et la poétesse en était plus que ravie, point choquée le moins du monde de cette irruption dans son monde : il semblait s’y être glissé, comme un souffle dans un interstice, sans bruit, sans intrusion, sans autre éclat que sa présence.

Le regard de Sahar, vaste, aussi lisible qu’un miroir, demeura longtemps posé sur cet inconnu, songeuse comme ces oiseaux de nuit qui contemplent sans rien dire. Elle courba lentement sa gorge de cygne pour saluer, laissant l’étoffe, la chevelure, les bijoux et les perles ruisseler dans une cascade de jais et d’indigo. La poétesse s’inclina très bas, très courtoisement, sans un mot toutefois : en dehors du vague murmure de sa prière, elle n’imaginait pas rompre la beauté muette de l’instant par une parole disgracieuse. Seuls le bruissement du voile, le mince éclat des ornements qui se froissent ou le frottement de la chair sur la pierre paraissaient dignes de se faire entendre.

D’un geste fluide comme celui d’une danseuse, ses longues mains parées d’un henné sombre, cerclées d’onyx et de lapis-lazuli, s’agitèrent pour ramener à elle les filets d’encre qui flottaient vaguement entre ses doigts. Ils reprirent forme, glissant sur sa peau sombre sans y laisser de trace. Dans un long et lent mouvement harmonieux, Sahar fit s’élever devant elle le mince ruisseau de couleur, qui s’incurva peu à peu et s’en fut fureter vers l’homme à la fontaine, comme un tout petit serpent d’azurite liquide. Une petite mine espiègle animait les traits de la jeune femme quand les pigments tournoyèrent un moment, filets d’ombre profonde dans le jour éclatant, avant de s’en retourner vers elle. Les ténèbres reviennent toujours aux ténèbres... Et dans l’ombre de la colonnade où elle était embusquée, la gracieuse silhouette assise de la poétesse semblait faite, elle aussi, de la même matière profonde, dense et brillante que ses encres vagabondes.

Des rayons et des ombres. Le contraste entre eux, soudain, était saisissant.
Sahar Mahjtani
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Narrateur
Conteur d'histoires
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Dim 29 Jan - 20:26

Ombre et lumière, lune et soleil, poétesse et Shah. En Perse il est des rencontres dont on ne ressort pas indemne, du moins pas comme avant. Nul ne sait ce qui se déroula au sein de cette rencontre parmi les colonnes, si ce n'est qu'elle laissa des traces.

RP terminé


© Avatar par Nougat. Compte PNJ, merci de ne pas envoyer de MP.
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