[Année 0002] Quel étrange spectacle !

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Alice Liddell
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Alice Liddell
Dim 19 Mai - 19:39

Citation :
Fait directement suite à ce RP.

— Ciel, quel meurtre effroyable ! Mais que font les gardes ?!


Une femme avait poussé ce cri strident, se tordant les mains, à la vue de tous. Alice était témoin de la folie qui prenait la ville, les habitants ne sachant où donner de la tête. Les uns se laissaient aller à la peur comme cette femme, d'autres parlaient de prendre les armes pour traquer eux-même les criminels. Alice préféra s'abstenir de toute parole, hochant la tête quand quelqu'un se laissait dire que c'était folie que tout cela.

— Assurément, cet acte est l'oeuvre d'un fou. On est en sécurité nulle part... Mais sauriez-vous où a lieu le congrès ?
— Le congrès ? Mais il a été annulé ! C'était trop risqué ! Je crois même que tout le monde est parti. Ce n'est pas aujourd'hui que les curieux verront un Androïde...
— Oh...

La déception se lisait sur le visage d'Alice qui était désormais perdue dans une ville qui lui était inconnue, et sans objectif. Sas congrès, plus rien ne la retenait ici. Pourtant elle ne pouvait pas repartir aussi vite. Elle devait trouver quelque chose à faire, à visiter...

Cheminant sans mot dire, laissant ses pieds la guider, la jeune femme stoppa devant une devanture qui lui apparut bien curieuse. Elle ne ressemblait ni à celle d'un tailleur, ni à celle d'un forgeron. Si elle appartenait à un marchand, ce dernier ne montrait aucune de ses créations ou objets à vendre. Les fenêtres semblaient closes, même en mettant son visage contre la vitre, Alice ne voyait rien.

— Charivari... lut Alice au-dessus de la porte. Serait-ce un bar ?

Le mieux était encore d'entrer voir. Poussant la porte, Alice se glissa dans l'ouverture curieuse et bien trop naïve pour deviner la véritable marchandise vendue en ces lieux.
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Lun 17 Juin - 23:48


Qu’est-ce que Peter faisait en Allemagne ?
 
Il ne s’en souvenait déjà plus. Probablement les congrès attisant toujours sa curiosité, ou simplement la fuite de Hook qui l’avait amené un peu trop loin. Peu lui important, car quand bien même il ne parlait guère les autres langues que l’anglais, son charme juvénile séduisait aussi bien les allemandes que les anglaises – et toutes les autres. Et c’est en fuyant la panique ambiante qu’il tomba sur deux donzelles, de condition modeste mais de bon cœur, oh, si bon cœur.
 
Peter avait été pris de cours par les évènements, et avait eu tôt fait de s’éloigner de l’agitation. Il était trop petit et trop fragile pour tenir le choc dans une foule affolée. N’osant pas utiliser ses ailes prothétiques de crainte d’attirer l’attention – ce n’était vraiment pas le moment – il se contenta de s’éclipser à la hâte, se réfugiant au détour d’une ruelle. Et c’est ainsi qu’il tomba, ou plutôt que les deux bonnes femmes tombèrent sur lui. Peter crut d’abord qu’elles étaient bourgeoises, car leurs robes froufrouteuses et leur maquillage outrancier lui faisaient forte impression. Ce ne fut qu’à leur langage qu’il comprit qu’elles étaient, en vérité, filles de joie.
 
Elles n’en étaient pas moins des femmes, et le charme de Peter opéra, comme à chaque fois. D’abord, elles parlèrent en allemand, mais lorsqu’elles comprirent qu’elles ne recevraient pas de réponse, elles tentèrent la langue britannique.
 
- Tu es anglais, petit ? Mon pauvre bonhomme ! Qu'est-ce tu fais là, tout seul ? Où est ta maman ?
 
Peter grinça des dents et, relevant le menton, il déclara :
 
- Sachez, mesdames, que je n’ai nul besoin de mère. Je suis nettoyeur de cheminées, et je suis libre comme l’air.
 
- Un ramoneur ?
 
Il hocha la tête, le regard tout aussi dur.
 
- Comment t’appelles-tu ? Quel âge as-tu ?
 
Une des femmes, à l’opulente poitrine et aux cheveux trop blonds, s’était penchée sur lui avec un sourire un peu niais.

- Mon nom, c’est Peter Davies, mais certains m’appellent Pan, comme Clochette.
 
Il fit tinter son grelot.
 
- Et mon âge, je l’ai oublié. Mais pas très grand, ça, c’est sûr. Ce sont là des questions bien inutiles !
 
Les deux filles se regardèrent avec un étonnement amusé. Assurément, c’était un drôle de numéro, ce garçonnet ! Et elles le prirent tant en affection, qu’elles finirent par le convaincre de les rejoindre à leur logis, pour y déguster quelques gâteaux secs… Peter, qui se moquait bien du genre de lieu où on l’invitait – tant qu’il y avait confort, gourmandise ou divertissement – accepta l’invitation après avoir fait mine de réfléchir.
 
Il fut présenté aux autres filles qui le trouvèrent charmant, et certaines même émirent l’hypothèse qu’il serait un jeune homme fort séduisant dans quelques années, ce qui pinça légèrement le cœur du garçon. Pendant des heures, comblé de pâtisseries et d’attention, Peter demeura le centre de celle-ci auprès des filles du Charivari. Il parlait de ses aventures, plus ou moins vécues, plus ou moins romancées, avec entrain et même passion. Ce qui ne cessait de surprendre et enchanter les filles, qui ne connaissaient guère la compagnie d’aussi distrayants personnages. Et un enfant, qui plus est ! Voilà qui compensait avec les affreux balourds qu’elles voyaient débarquer chaque jour. On dit que dans le cœur de chaque femme sommeil le sentiment maternel, or les prostituées n’ont guère l’occasion de le connaitre, et chaque opportunité est bonne à saisir pour, au moins, le toucher du doigt.
 
Mais Peter, qui n’aimait pas s’attarder – ainsi, il aurait habitué l’assemblée à sa présence, et cette dernière ne serait plus autant attendue – finit par prendre congé, le ventre repus et l’orgueil satisfait. La journée aurait pu se terminer ainsi, comme beaucoup d’autres – et dans la mémoire de Peter, comme TOUTES les autres -, il serait demeuré le roi du monde et aurait droit à sa fin heureuse.
 
Mais le destin en avait décidé autrement. Puisqu’en refermant la porte, en traversant le couloir de la maison close, en descendant les marches tapissées pour gagner la sortie, il aperçut une silhouette qu’il connaissait trop bien. Et qu’il ne s’attendait pas du tout à trouver ici.
 
Aussitôt, des relents de souvenirs, ceux du temps de l’Asile, l’assaillirent. Le choc fut si violent qu’il en perdit presque l’équilibre, les jambes flageolantes et l’esprit bouillant. Une douleur vive foudroya son dos, à l’endroit où naissaient ses ailes. Il revit sa cellule grise et vide, les murs infinis, le visage de l’homme au chapeau, responsable de ses maux… Et elle. Alice.
 
La folle, comme l’appelaient certains pensionnaires. Petite fille bizarre qui chantonnant toute seule d’un air figé, éteint, comme une poupée détraquée. Peter frissonna. Elle avait grandi, depuis qu’il l’avait connu dans l’Asile. Elle était maintenant femme, et pourtant un air enfantin imprégnait toujours son visage, ce qui n’arrangeait rien à son allure étrange. Elle ne devait pas se souvenir de lui. Pourtant, Vasile Duca, le grand inventeur aussi génial que cruel, en avait fait sa protégée. Il fallait voir comme elle le regardait. Et Vasile Duca, justement, avait été plutôt satisfait de son travail sur Peter, ouvrage réussi et efficace puisque, malgré la douleur, Peter volait. Cela marchait. Il volait. Alors, peut-être, peut-être que l’inventeur avait déjà parlé de lui à son jouet préféré.
 
Le garçon faillit remonter prestement les escaliers, afin de rester caché jusqu’à ce qu’Alice repartît. Mais à la vue de son bras métallique, qui témoignait de son état d’Androïde et donc des possibles souffrances qu’elle avait endurées, comme lui… Il ne put se résoudre à faire demi-tour. Prenant une grande inspiration, il descendit les dernières marches et se dirigea vers elle, qui ne le voyait pas encore. Il fallait qu’il sache. Il ne cessait de se demander si, comme lui, elle s’était évadée. Peter ne connaissait aucun autre « machiné », comme il le disait. Il était trop curieux, trop intrigué, et peut-être même nourrissait-il l’espoir inconscient de trouver quelqu’un avec qui partager son sort, pour rater cette occasion. Ainsi il se planta devant elle, grande fille aux cheveux longs et raides, au regard un peu fou, qui le dépassait de plusieurs têtes à présent.
 
- Qu’est-ce que tu fais là ?


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Mer 19 Juin - 11:37
Alice avait du cligner des yeux dès son entrée dans le bâtiment. Le hall d'entrée était plongée dans une semi-obscurité seulement éclairée par les quelques lampes accrochées aux murs, et qui diffusaient une lueur volontairement terne pour préparer les visiteurs à un intérieur plus coquet et lumineux. La jeune Androïde était intriguée par ces illuminations. Pas de bougie, pas de flamme, juste une lumière qui rappelait les lucioles qu'on peut apercevoir à la lisière des bois.

Curieuse, Alice avait ôté ses gants pour toucher la lampe. La chaleur lui brûla la paume, la poussant à laisser simplement sa main mécanique sur la surface de verre. Comme une enfant, elle observait la lumière à s'en brûler les rétines, cherchant à comprendre. Si Vasile avait été là, elle aurait pu lui demander de lui expliquer. Mais il était loin, là-bas, en Roumanie.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Alice baissa la tête lentement, sortant à regrets de sa contemplation, pour voir l'enfant qui venait de l'interpeller. Elle en avait vu des enfants à l'Asile; elle était après tout l'une des plus anciennes occupantes, du moins encore en vie. L'espérance de vie dans un asile n'est déjà pas long en temps normal, alors dans celui-ci où on menait des expériences, encore moins. Elle ne comprit donc pas pourquoi il affichait cette moue boudeuse, ni même le sens de sa question. Vasile lui avait donné le droit de sortir; en échange de lui rendre service, ce qui allait de soi. Certes la curiosité l'avait poussé à se rendre dans un lieu ayant nul rapport avec sa mission, mais qui sait si ce ne serait pas le cas ?

Cet enfant avait-il été envoyé par Vasile pour vérifier qu'elle menait bien son travail ? C'était possible. Vasile n'aimait jamais se déplacer lui-même; trop de travail, et en Allemagne ils n'avaient pas de thé.

Alice pencha la tête sur le côté, plissant les yeux pour essayer de retrouver un nom, le nom qui devait désigner ce petit d'homme. Mais elle ne le trouvait pas. Alice était loin d'être physionomiste.  

— Vasile t'envoie ? Je n'ai pu aller au congrès, il a été interrompu. La troupe toute entière est déjà partie.

Alice aurait bien rajouté des excuses, mais elles les gardaient pour lorsqu'elle devrait faire face à Vasile. Ce simple messager n'avait pas à connaitre ses états d'âme.

— Mais peut-être t'a-t-il demandé de me transmettre un message ? Ou dois-je me rendre à l'asile ? Mais je dois dire que ce lieu m'intrigue...

Et déjà, comme une enfant trop curieuse, elle passa à côté de Peter pour se rendre à l'autre bout du hall, par là où venait d'arriver le jeune garçon. Les rires qui fusaient derrière la porte poussèrent Alice à y coller l'oreille. Derrière ça sentait le parfum, les sucreries, la femme et le mystère. Des odeurs à allécher n'importe qui. Déjà Alice avait oublié la mission, son rôle de simple outil aux ordres de Vasile. Elle voulait savoir ce qu'était le Charivari, en démêler les secrets. Elle voulait s'amuser.

Se tournant vers Peter, la main déjà sur la poignée, elle l'implorait comme on demande une friandise à ses parents :

— Oh dis, on peut aller voir ? C'est que ça a l'air bien là-bas, et que... Y en a peut-être des comme nous là-dedans.

Et dans sa petite cervelle de poupée brisée, elle n'avait toujours pas reconnu en ce garçon le Peter du passé.
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Jeu 20 Juin - 15:26

Peter fronça les sourcils, l’air indubitablement perplexe. Vasile Duca, l’envoyer ? Mais pour qui le prenait-elle ! Un sous-fifre, un employé, un messager personnel ? Et puis, il n’y avait bien qu’Alice pour appeler l’horrible bonhomme par son prénom ! Comme s’il s’était agi d’un ami ou d’un oncle bienfaisant. Vasile… Même dans ce nom, on trouvait l’ombre du mot « asile ». Peter avait presque du mal à le prononcer tant il semblait lui écorcher les lèvres.

Pourtant, même s’il n’aimait pas l’admettre, c’était bien grâce à l’inventeur qu’il se trouvait pourvu d’un privilège inespéré, rêve des hommes depuis la nuit de temps. Voler. Non, décidément, il n’aimait pas l’admettre. Et peut-être qu’au fond de lui, très très au fond, Peter enviait encore les petits garçons qui n’avaient pas d’aile dans le dos mais une maman pour les trouver beaux.

Cela étant, Peter faisait la triste constatation qu’Alice la folle ne se souvenait pas de lui. Et tandis qu’Alice, délaissant la conversation qu’elle ne paraissait pas trouver très palpitante, passait devant lui pour satisfaire sa curiosité, Peter resta immobile. A la fois interdit et un peu irrité, il la regarda s’éloigner tandis qu’elle s’approchait d’une porte close. Il eut très vite la confirmation à son infaillible intuition. Alice n’avait pas tellement grandi.

Les étranges questions de la jeune fille tourbillonnaient dans sa tête. Il fallait qu’il y trouve du sens. Et c’était compliqué car Peter Davies n’était pas un être très doué de logique. Si Alice avait cru qu’il était un subordonné de Vasile Duca, elle aurait dû le craindre, comme l’auraient fait la plupart des Androïdes en fuite. Pourtant, c’était un ton calme et tranquille qu’elle avait employé. Elle ne redoutait donc pas d’être retrouvée. Elle n’avait pas peur de Duca. Ce qui ne pouvait signifier que deux choses : soit elle était encore plus folle qu’elle n’y paraissait, soit l’inventeur n’était pas son ennemi. Et en vue de la suite de sa déclaration, qui laissait clairement entendre qu’elle obéissait à quelque plan du scientifique, Peter devina vite qu’il s’agissait de la seconde option.

Mais alors, elle se tourna vers lui, les yeux brillants.

  -  Oh dis, on peut aller voir ? C'est que ça a l'air bien là-bas, et que... Y en a peut-être des comme nous là-dedans.

Des comme nous. Ainsi donc, elle avait déduit qu’il était un Androïde. Un comme elle. Déduit, forcément, puisqu’elle ne se rappelait pas ! Peter, toujours statique, observa la silhouette de la jeune fille, s’attardant sur son bras de métal. Un frisson l’assaillit lorsqu’il vit ses doigts acérés, semblables aux griffes d’un fauve. L’aspect menaçant des attributs d’Alice contrastait fortement avec son timbre calme, presque doux, ce qui renforçait sa bizarrerie. Peter, d’ordinaire fort à l’aise en compagnie féminine, se sentait nerveux et fébrile aux côtés d’Alice Liddell.

N’osant cependant pas la contrarier, ni avoir l’air trop récalcitrant de crainte qu’elle vît en lui un opposant, il finit par la rejoindre contre la porte close. La jeune fille avait déjà la main sur la poignée. Peter, pour une fois, n’avait pas envie d’assouvir sa curiosité ou de s’embarquer dans des intrigues mystérieuses. Le vrai mystère se trouvait dans la présence de son interlocutrice et non dans ce qui se trouvait derrière cette porte.

  -  Tu ne te souviens vraiment pas de moi ? chuchota-t-il, les yeux intensément fixés sur elle.

Personne n’aurait pu comprendre la confusion qui faisait rage alors dans l’esprit de Peter Davies ! Normalement, c’était lui qui oubliait le visage des filles qu’il rencontrait ; normalement, c’était elles qui se souvenaient de lui et ce pour l’éternité ; normalement, l’oubli lui était réservé et le souvenir leur était condamné… Mais ici, tout était renversé. Alice n’avait même pas idée de qui il était, et encore moins idée de sa condition de fugitif. Et pire encore, elle s’en moquait. C’était si incongru que Peter sentait un malaise grandissant dans ses entrailles.

   -  Alice, dit-il afin d’attirer l’attention de la jeune fille qui, de toute évidence, était loin de subir les mêmes tourments. Alice, tu ne t’es donc pas échappée ?

Mais elle ne le regardait pas, l’écoutait à peine, et demeurait bien insensible au ton grave – il ne l’avait jamais tant été – et aux traits tendus de son compagnon. Si Peter voulait savoir, il n’aurait d’autre choix que de la suivre dans ses aventures, quelles qu’en fut les conséquences. Et il ne risquerait certainement pas de l’empêcher d’ouvrir cette porte qui semblait capter tout son intérêt. Son cœur battait très fort.


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Dim 23 Juin - 22:34
La poignée était froide sous sa paume, mais Alice la tournait déjà, lentement, voulant faire durer le suspens. La porte s’entrebâillait à peine, assez pour y coller son œil et voir ce qui se passait dans la pièce. La jeune femme avait déjà repoussé les longues mèches derrière son oreille pour pouvoir observer quand Peter la questionna, parlant de souvenirs et de fuite. S'échapper ? Mais s'échapper d'où ? La main toujours sur la poignée, la lumière de la pièce traçant un fin trait sur ses bottes, Alice regarda Peter avec des yeux ronds.

— M'échapper ? Je ne suis pas prisonnière, je suis libre ! Libre d'aller où je veux ! Enfin... (Alice se tapota la joue avec une de ses griffes) Je dois juste remplir les missions qu'on me donne, mais tu sais j'ai déjà bien voyagé... Je suis allée en Russie ! Les prisonniers ne peuvent voyager !

La logique d'Alice était déroutante, mais pas sans fondements. Comment la contrarier alors que ses arguments tenaient la route ? Ironie, Alice prenait le garçon pour un faible d'esprit alors que c'était elle la plus folle du duo. Ah ces messagers, efficaces dans leur travail mais totalement inaptes pour le reste. Alice n'avait même pas relevé qu'il avait nommé par son prénom; après tout dans l'Asile ils se nommaient tous ainsi, n'ayant pas de nom, sauf quelques rares cas.

Mais fi de ces réflexions, place à l'action. Alice finit de tourner la poignée, tira la porte vers elle et entra dans la pièce. Comme une petite fille craintive, elle avança à petits pas, lâchant des petits cris d'exclamation devant chaque objet qui se présentait à son regard. Tout respirait le luxe, le raffinement. Aux yeux d'Alice le salon principal de la maison close avait la prestance de la plus noble des maisons. Les prostituées demeurées dans la pièce n'avaient pas encore aperçu l'arrivante; dos à la porte elles discutaient, grignotant des biscuits, se faisant des blagues. Le profil de ces dames, leurs parfums et surtout les rubans qui ornaient leurs cheveux, leurs habits et même leurs corsages, fascinaient Alice. Qu'ils étaient beaux !

Avançant vers le groupe, Alice heurta au passage une table basse. Son cri de douleur poussa les prostituées à se retourner. L'une d'elles, les cheveux dénoués, des épingles à cheveux coincées entre les lèvres, poussa un cri à sa vue. Les épingles tombèrent en pluie dans sa jupe, tandis que sa voisine s'étouffait avec un gâteau. Leurs réactions ne plurent guère à Alice; elle aurait préféré de loin un "bonjour". La plus âgée du trio fit signe à ses amies de se calmer avant de contourner son siège pour s'avancer vers Alice.

— Allons allons mesdemoiselles, soyons civilisées. Mad... emoiselle, seriez-vous perdue ? Oh Peter, te revoilà déjà ? Aurais-tu oublié quelque chose ? Serait-ce... une amie à toi ?

Peter ? Le nom réveilla quelque chose dans l'esprit d'Alice, un souvenir enfoui. Ce nom ne lui était pas inconnu. Profitant désormais d'un éclairage plus important que dans le hall, Alice put mieux voir le visage de celui qu'elle prenait pour un messager de Vasile. Un visage qui n'avait pas changé malgré les années, toujours aussi juvénile. Alice se pencha pour mieux le voir, tourna autour du garçon sous le regard incrédule des femmes qui ne comprenait pas un tel manège. Finalement elle stoppa devant Peter, et posa ses mains sur les épaules du garçon.

— Peter... Peter l'enfant qui vole... Je me souviens maintenant...

C'était lui le garçon qui avait permis à Vasile de créer un homme-oiseau, un homme pouvant voler dans le ciel. Du jour au lendemain il s'était envolé, sans même laisser un mot. Les mains d'Alice se serrèrent sur les épaules de Peter.

— Pourquoi tu es parti sans rien dire ? Tu n'étais pas heureux ? Mais si tu es ici... Tu vas revenir, n'est-ce pas ? Tu retournes à la maison !

Pour Alice les Androïdes ne formaient rien d'autre qu'une famille dont l'asile était le foyer. Peter était à ses yeux un frère potentiel comme Luliana était une sœur; Vasile étant leur père. Lorsque Peter était parti, Alice avait pleuré, se sentant coupable de sa fuite, se demandant ce qu'elle avait fait de mal. Mais si Peter revenait, alors elle ferait tout pour qu'il reste. Quitte à lui couper les ailes.
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Mer 26 Juin - 15:22


Peter sentit une sueur froide glisser dans son dos lorsqu’Alice confirma ses doutes. Ses craintes. Bien sûr qu’elle ne s’était pas échappée. Bien sûr, puisqu’elle n’avait aucune raison de le faire, aucune raison de le souhaiter. Les prisonniers ne peuvent pas voyager. Asile était encore sous le joug de Duca. Et si elle se trouvait là, c’était pour remplir une de ses missions. Alors… Laquelle ?

Mais déjà la jeune fille pénétrait dans ce qu’elle semblait voir comme une caverne mystérieuse, le visage illuminé par l’émerveillement. Peter, d’ordinaire tout aussi aventureux, avait abandonné tout goût pour la découverte, ses yeux d’elfe fixant intensément la figure d’Alice. Il aperçut vite, cependant, les jeunes femmes avec qui il avait fait connaissance quelques heures auparavant, qui ne les avaient pas encore remarqués. Peter n’avait aucune envie qu’elles le repérassent, surtout en telle compagnie. Elles se poseraient trop de questions. Peut-être que s’ils revenaient discrètement sur leurs pas…

Trop tard. Lorsqu’Alice percuta un meuble – quelle maladroite ! – tous les regards se tournèrent vers eux. Il y eut même un cri d’effroi. Peter se figea sur place. Le malaise était clair, seule Alice y demeurait insensible. Une des filles s’avança vers eux, une rousse dont Peter se souvenait étonnamment du nom : Rosie. Elle s’approcha d’un air qu’elle voulait engageant et tendre, avant de s’adresser à Alice :

- Allons allons mesdemoiselles, soyons civilisées. Mad... emoiselle, seriez-vous perdue ? Oh Peter, te revoilà déjà ? Aurais-tu oublié quelque chose ? Serait-ce... une amie à toi ?

Peter secoua presque imperceptiblement la tête, sans dire un mot, la bouche serrée et les yeux vaguement écarquillés, comme s’il tentait de faire comprendre quelque chose d’important sans user de parole. Si elles savaient !

Mais alors, Alice se mit à faire le tour de lui-même, l’observant comme on observe un drôle d’animal ou une statuette originale. Peter remarqua les regards perplexes que se lancèrent mutuellement les femmes, qui ne devaient rien y comprendre. Lui-même était plutôt désorienté. C’était la première fois qu’il avait affaire à Alice toute seule. En dehors de quelques croisements dans les couloirs de l’Asile, il l’avait toujours vu aux côtés du Duca. Elle était une des rares enfants aussi jeunes que lui au sein de l’établissement, et certains avaient même prétendu qu’elle était la fille de l’inventeur. Peter avait même entendu quelqu’un dire qu’elle n’était pas du tout humaine, mais entièrement robotique. Ce qui expliquait son comportement tout à fait bizarre. Peter savait que cela était faux, mais ce n’était que plus révélateur de l’effet étrange qu’Alice avait sur les gens. Et voilà qu’il se retrouvait face à elle, dans le monde extérieur, dans la vraie vie. Alice était tellement liée à l’Asile dans son esprit qu’il avait presque du mal à concevoir qu’elle put en sortir, y être séparée.
Lorsqu’Alice posa ses mains – dont, rappelons-le, l’une était en métal – sur lui, Peter eut un sursaut contenu qui le fit cligner des yeux plusieurs fois. Son corps se raidit instantanément. Pourquoi avait-il mal dans le dos, à l’emplacement de ses ailes ?

  -  Peter... Peter l'enfant qui vole... Je me souviens maintenant...

Peter sentit son visage s’affaisser légèrement, tandis qu’un souffle glacé passait dans sa nuque. Oh, nous le savons bien, Peter appréciait qu’on se souvînt de lui – et de ses exploits – mais la mémoire éveillée d’Alice n’était certainement pas un bon présage… A vrai dire, jamais Peter Davies n’avait autant redouté qu’on se remémorât sa personne. L’inconscience d’Alice suintait de ses mots, tandis qu’elle disait le plus simplement du monde :

  -  Pourquoi tu es parti sans rien dire ? Tu n'étais pas heureux ? Mais si tu es ici... Tu vas revenir, n'est-ce pas ? Tu retournes à la maison !

Peter ne comprenait pas qu’elle ne comprît pas. C’était comme demander à un prisonnier pourquoi il s’était évadé de sa prison. Il ne supportait plus le regard brillant d’Alice, dont la réalité était si loin, si loin de lui et de tout, il ne supportait pas ces questions dénuées de sens qui assaillaient son esprit de souvenirs trop enfouis, et il ne supportait pas le contact raide de ses mains sur ses épaules.

Pendant un moment qui lui sembla long, Peter se contenta de scruter le visage d’Alice. Il ne savait pas quoi répondre. Il avait envie de s’enfuir. Il avait un peu envie de pleurer. Et d’ailleurs, ce n’était pas seulement à cause du chagrin que lui évoquait la jeune AndroÏde, ou parce qu’il se sentait pris au piège. Non, il y avait réellement quelque chose chez Alice qui le rendait triste.

Il se dégagea de son étreinte et, après un petit temps encore, il dit d’une voix froide et éteinte :

  -  Non, Alice. Je ne vais pas rentrer. L’Asile n’est pas une maison.

Reprenant son souffle – il était intérieurement très nerveux de s’adresser ainsi à la jeune fille – il ajouta :

  -  Tu ne comprends pas. Ils ont faits de nous des… Alice, tu ne vois pas ce que nous sommes devenus ? A cause de… A cause de lui ? Tu ne vois pas comme tout le monde nous rejette ? V… Vasile. Ne t’a pas sauvé. Ce n’est pas… un père ou un sauveur. Il a fait du mal, beaucoup de mal à tous les Androïdes ! Et à toi aussi ! Regarde-toi !

Sa voix d’ordinaire claire et ferme était devenue aigüe et essoufflée. Des larmes avaient perlé au coin de ses yeux, tandis qu’il s’écartait petit à petit d’Alice. Jamais encore un désespoir si vibrant n’avait secoué son cœur. Pauvre Alice ! Et pauvre lui-même !

Les filles, saisies par ce spectacle, s’approchèrent des deux jeunes gens. Peter tremblait de tout son corps à présent.

  -  Peter, dit Rosie en se penchant sur lui, tu serais donc…

Mais à cet instant, une porte annexe, à l’autre bout de celle qu’ils avaient empruntée, s’ouvrit à la volée, laissant entrer un homme dont la crinière grisâtre évoquait celle d’un vieux lion. Malgré cela, sa démarche sûre et digne n’avait rien de vieux, et Peter comprit vite qu’il s’agissait du maitre des lieux.

  -  Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-il en fronçant les sourcils, son regard sévère rivé sur Peter.

Les jeunes femmes se redressèrent brutalement, l’air gêné et un peu craintif. Rosie s’avança vers lui.

 -  Ce sont deux enfants que nous avons trouvé, Klaus. Ils… ils désiraient se désaltérer avant de poursuivre leur route. Je crois qu’ils s’apprêtaient d’ailleurs à nous quitt…

Mais Klaus l’interrompit d’un signe de la main et s’approcha d’Alice, qu’il ne quittait pas des yeux. Il la lorgnait d’une drôle de façon, un sourire mince étirant ses lèvres.

  -  Enfin, cette jeune fille n’a rien d’une enfant. Comment vous nommez-vous, ma chère ? Désirez-vous quelque chose à boire ?

Le ton de l’homme était suave, un peu sifflant. Ou bien était-ce simplement parce qu’il inspirait dans l’esprit de Peter l’image d’un serpent.


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Jeu 27 Juin - 0:22
Alice ne comprenait pas les mots de Peter. Elle sentait juste qu'il n'aimait pas l'Asile. Il est vrai que ce n'était pas la plus belle des maisons, la plus chaleureuse mais n'était-elle pas mieux que la rue, que ces rues froides où ils auraient été exposés à la haine ? Dans l'Asile ils pouvaient demeurer ce qu'ils étaient, ils pouvaient montrer leurs faiblesses, ce qui faisait d'eux des marginaux. Alice voyait Peter pleurer et cela lui faisait mal. Elle voulait le prendre dans ses bras, calmer ses pleurs mais un homme arriva.

— Enfin, cette jeune fille n’a rien d’une enfant. Comment vous nommez-vous, ma chère ? Désirez-vous quelque chose à boire ?


Polie et bien éduquée, Alice prit les plis de sa robe entre ses doigts pour faire une révérence à l'homme. Il semblait être bien riche, sentait le parfum coûteux et portait de beaux vêtements. De quoi fasciner la petite fille qui demeurait dans l'âme d'Alice.

— Alice Liddell, monsieur. Je serais ravie de... boire quelque chose. Peter, veux-tu aussi quelque chose ? J'ai de quoi payer.

Alice avait laissé tomber l'idée de jouer un autre rôle, de porter une autre identité. Peter aurait de toute façon détruit son mensonge en quelques mots, et elle n'avait aucune raison de cacher son vrai nom. Sa mission était terminée, elle pouvait redevenir Alice. Constatant qu'elle n'avait pas retirée son chapeau depuis son entrée dans le Charivari, Alice l'ôta, glissant ses doigts sur le ruban qui l'ornait. Il lui avait coûté quelques pièces et il était hors de question qu'elle s'en sépare.

L'homme hocha la tête devant les paroles d'Alice, passant une main dans l'épaisse crinière qui lui servait de cheveux.

— Oh laissez, je vous offre les consommations. Rosie, sers donc ! Pas d'alcool pour le petit, évidemment !

De l'alcool ? Alice en avait entendu parler, mais jamais goûter. La curiosité l'emporta sur la prudence, elle laissa l'homme la mener sur un épais sofa pour se mettre à l'aise. Alice eut l'impression de s'y enfoncer ce qui lui arracha un bref cri qui sembla amuser l'homme. Il n'avait pas l'air bien méchant aux yeux d'Alice; il ressemblait aux bons tontons que rencontraient les héroïnes de roman lors de leurs aventures.

Rosie servit les verres sur un plateau qu'elle déposa sur la table basse. Alice saisit doucement son verre, reniflant le contenu avant d'en goûter une gorgée. On aurait dit un chat inspectant sa nourriture. La boisson lui piqua la langue, les bulles lui chatouillèrent les narines.

— C'est votre premier champagne ?

Champagne... Curieux nom. Alice hocha la tête, but à nouveau. La chaleur se répandait dans son corps, agréable mais déroutante. Elle eut un rire, un rire qui montait haut dans les aigus.

— Pe... Peter, c'est tout drôle... J'ai l'impression que je peux voler comme toi. Le champagne, c'est magique !
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Dim 30 Juin - 19:44


Peter comprit vite que quelque chose n’allait pas. Il y eut d’abord le regard trop brillant, et le sourire, trop brillant aussi, du lion gris. Ses yeux comme des billes qui restaient collés à Alice. Et puis il y eut celui, mi-craintif, mi-peiné, de Rosie lorsqu’elle entendit le commandement de son patron.

Lorsque le lion gris, répondant ainsi sous le nom de Klaus, avait invité Alice – ne nous illusionnons pas, c’était Alice qui était invitée avant tout – à boire quelque chose, Peter s’était calmé d’un seul coup, car son instinct affûté lui avait très vite fait deviner que cette idée n’était pas la bonne. Mais avant qu’il eût eu le temps de refuser aimablement l’invitation, Alice s’était empressée de l’accepter avec tenue et politesse, au grand déplaisir du garçon. Par-dessus le marché, elle semblait tout à fait séduite.

Et c’est à ce moment-là que l’homme, si haut que Peter devait lever le menton pour voir son visage, avait proposé de leur offrir la boisson, précisant bien qu’à l’inverse de Peter, Alice aurait droit à un peu d’alcool. Oh, il avait pris soin de tourner sa phrase dans l’autre sens, mais Peter avait bien compris. Il était étonnant que le garçon fût si attentif à la sournoiserie dont risquait d’être victime Alice Liddell, tandis que lui-même se faisait régulièrement embobiner.

Un autre fait curieux fut que Peter se montra fort étonné de voir que le maitre des lieux le qualifiait lui de « petit », lui et lui seul, sans inclure Alice dans cette catégorie. Il trouvait cela si étrange d’ailleurs, qu’il se mit à froncer les sourcils. Jusqu’à ce qu’il se rappelât qu’en effet, Alice n’était plus une « petite » ! Alice avait passée l’âge de l’enfance selon les lois de ce monde, et il n’y avait que lui pour voir qu’elle n’était qu’une très jeune fille. A vrai dire, peut-être le lion gris le voyait-il, mais à l’inverse de Peter, les lois du monde lui permettaient justement de profiter de cette logique en toute impunité. Ainsi, Peter était coincé, et ne pouvait rien faire. Alice était une adulte. Si elle voulait boire un verre de champagne, elle le pouvait. Et elle le fit.

Tandis que l’homme l’invitait à s’asseoir sur le canapé, comme si elle eut été une invitée de marque, Peter demeurait debout et raide, fixant Rosie de ses yeux sombres. Cette dernière, en se retournant le plateau dans les mains, croisa son regard et prit une expression désolée. Elle apporta, malgré elle, le plateau parsemé de flûtes pétillantes, breuvage qu’Alice n’avait, à coup sûr, jamais goûté.

Une question est sur toutes les lèvres, je le devine ! Pourquoi Pan s’inquiétait-il tellement du destin d’Alice, alors même qu’elle venait de prouver qu’elle était son ennemie ? Si Alice était une enfant, elle n’en était pas moins dangereuse et inconsciente, et son manque de conscience justement, pouvait lui faire atteindre des extrêmes que Peter devenait redoutables. Jusqu’où était-elle prête à aller pour réunir ceux qu’elle voyait comme une famille ? A quel point Duca en avait-il fait sa chose, son pygmalion ? Peter ne pouvait admettre aucune certitude à ce propos, car Alice était aussi bizarre qu’elle était imprévisible.

Alors, non, Peter ne savait pas pourquoi. Alice et lui étaient liés, enfants éternels, blessés et transformés,d rôles d'oiseaux inadaptés qui rêvaient, riaient, créaient pour moins souffrir. Peter ne savait pas pourquoi, mais il ne laisserait pas Alice comme ça.

Une chose fut prévisible, néanmoins. L’effet de la boisson sur l'esprit de l'Androïde. Peter, à présent assis à ses côtés, scrutait l’expression de la jeune fille. Tandis que l’homme posait une question dont il avait depuis longtemps deviné la réponse, Alice engloutissait son champagne à telle vitesse que Peter aurait pu voir les bulles pétiller dans ses pupilles. Lorsqu’Alice fut pris d’un soudain éclat de rire, il sursauta sur le sofa.

  -  Pe... Peter, c'est tout drôle... J'ai l'impression que je peux voler comme toi. Le champagne, c'est magique !

Peter leva un sourcil à la mention du mot « voler » et il pensa immédiatement à la poussière de fée. Cette substance magique, à la composition inconnue des humains, qui donnait ces sensations extraordinaires à qui en était saupoudré. Il observa le champagne qui restait dans le verre d’Alice, tâchant de voir s’il s’agissait des mêmes composants… Mais Alice finissait déjà son verre.

Le terrible Klaus réagit aussitôt.

  -  Rosie ? La demoiselle vient de finir son verre !

Cette fois-ci, Peter se leva et déclara, fixant avec sévérité le visage du lion gris :

  -  Je pense que nous avons assez bu. Nous allons reprendre notre route. Merci de votre… accueil.

L’homme eut un drôle d’air, comme s’il s’étonnait de savoir qu’une si petite personne pût exprimer son opinion. Puis il se tourna vers Alice avec un sourire.

  -  Vous êtes… frères et sœurs ? Mais dites-moi, que venez-vous faire dans les environs ? Est-ce que vous êtes des sortes de voyageurs ? Vous savez que si vous en avez besoin, mon établissement est tout disposé à vous loger pour la nuit.

Peter voulut répondre mais en voyant que c’était lui qui s’apprêtait à parler, le lion gris ajouta en se levant, s’approchant légèrement de la jeune fille encore étourdie :

  -  Cette maison est-elle à votre goût, mademoiselle ? Quelqu’un d’aussi… original que vous me ferait un honneur en acceptant d’y être reçue jusqu’à demain. Ou plus.

Mais Peter ne lui laissa pas le loisir d’entourlouper sa compagne d’infortune. Il venait d’avoir la confirmation que l’homme avait remarqué les agréments métalliques d’Alice. Et le fait qu’il n’en soit pas rebuté était, paradoxalement, un très mauvais présage. Aussi Peter se mit devant Alice, ignorant les invitations mielleuses du gérant, et tira doucement la manche de la jeune Androïde :

  -  Alice, allez on s’en va, d’accord ? Tu viens ? C’est nul, ici.


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Lun 1 Juil - 19:57
Les bulles lui chatouillaient le nez, la poussant à éternuer plusieurs fois ce qui redoublait ses rires. Les palabres des hommes ne l'intéressaient pas; boire lui donnait faim et c'est avec une certaine avidité que la jeune femme se jeta sur les gâteaux que Rosie venait de poser sur la table.

— Ch'est bon ! Ch'est vous qui les afez fait ?

Alice oubliait toute manière, agissant comme la petite fille qu'elle était demeurée malgré les années. Une petite fille pouvant s'extasier sur un ruban, déclamer un poème boiteux sur la beauté d'une prairie, transformer un simple potage en délice digne des plus grandes tables du pays. Alice ne connaissait pas la demi-mesure, après tout personne ne lui avait appris à agir autrement.

— Cette maison est-elle à votre goût, mademoiselle ? Quelqu’un d’aussi… original que vous me ferait un honneur en acceptant d’y être reçue jusqu’à demain. Ou plus.

Alice essuya la crème qui lui maculait la bouche, et profita de suçoter ses doigts pour réfléchir aux propos de l'homme. Rester ici lui permettrait de mieux connaitre les lieux mais, et si jamais Vasile la demandait ? Elle ne pouvait décemment pas rester pour la nuit; de toute façon elle ne savait pas dormir sous un toit autre que celui de l'asile. La réaction de Peter la poussa à se lever. Il était temps de prendre congé.

— Je vous remercie m'sieur mais... mon père m'attends. (C'était loin d'être un mensonge) Il risque de s'inquiéter si je m'attarde trop. Et je dois ramener mon petit frère.

Pour effacer tout doute, Alice tapota l'épaule de Peter lorsqu'elle prononça le mot "petit frère". La réaction de la jeune femme ne plut guère à l'homme qui voyait là une aubaine partir en fumée. Les deux Androïdes étaient déjà rendus à la porte menant au couloir, que l'homme reprit ses esprits et trottina après Alice.

— Mademoiselle, restez au moins pour ce soir. Je veillerais à prévenir votre père. Donnez-moi son nom et son adresse, que j'aille lui parler.
— Vasile Duca. Mais vous aurez du mal à le voir avant ce soir. Il se trouve en ce moment même en Roumanie.

L'homme cligna des yeux, surpris par une telle nouvelle. Une des amies de Rosie, assez proche pour avoir entendu la conversation, trop curieuse pour ignorer la scène, s'écria sans réfléchir :

— Vasile Duca ? C'est l'homme qui a été arrêté en Espagne. Il serait l'inventeur de ces mons... je veux dire, Androïdes.

Mais le mal été fait. La femme avait prononcé un terme qu'Alice n'aimait pas voir associée à sa personne, ni même à ses semblables. Son regard se fit plus sombre, et cette maison qui lui était apparue accueillante prit un tout autre visage à ses yeux.

— Serais-je un monstre à vos yeux, m'dame ?

La femme avait intérêt à répondre "non". Quoique, un tel mensonge saurait-il tromper Alice ?
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Jeu 4 Juil - 23:08


Malgré la qualification hasardeuse qu’utilisait Alice pour désigner son créateur, Peter dut réprimer un soupir de soulagement. Il avait vraiment craint que sa jeune compagne, grisée par cet environnement inédit autant que par la boisson, ne pût résister aux insistances du vieux lion. Mais elle semblait bien prête à prendre congé, et il fut difficile pour l’enfant oiseau de contenir sa hâte ! Car en effet, qu’il s’empressait de quitter ce lieu de malheur, qui de maison chaleureuse était passée à antre du diable. Ah oui, Peter en était sûr, si le Diable avait un visage, ce serait celui de ce Klaus.

Lorsqu’Alice le qualifia de « petit frère », Peter eut une drôle de sensation. Cela ressemblait à avaler tout rond un bonbon. Il y avait la surprise d’abord, une étrange impression, puis le goût sucré qui venait tardivement, timidement, chatouiller les papilles. Oui. Peter avait bien aimé être ainsi nommé. Il ne savait pas bien pourquoi. Cela avait certainement un rapport avec le lien involontaire qui le reliait à Alice, ou bien à son absence de famille qu’elle venait de combler subtilement, sans même s’en rendre compte, sans même qu’il s’agît d’une vérité vraie. Ainsi il resta interdit, comme s’il flottait dans l’air, hors de son corps. Cela ne dura qu’un instant.

Le lion gris ne lâchait pas le morceau, il était déterminé à obtenir ce qu’il voulait. Et il était de plus en plus clair que ce qu’il voulait, c’était Alice. Il leur courut même après. Peter se montrait de plus en plus agacé par cette attitude. Son soulagement, ayant détendu ses traits l’espace de quelques secondes, fut remplacé par une nette irritation qui se chargea de les durcir à nouveau. Mais un autre évènement vint perturber cette situation déjà plutôt saugrenue…

Il y eut le mot. Il n’eut pas le loisir de se finir, mais tout le monde l’avait déjà deviné. Le mot vint frapper les oreilles en pointe de Peter, en même temps de celle d’Alice. Le mot changea le regard des enfants, serra leur cœur d’un coup sec, un vent froid passa dans leurs veines. Une flamme noire apparut dans les yeux, auparavant pétillants, d’Alice Liddell.

  -  Serais-je un monstre à vos yeux, m'dame ?

La dame en question, qui en vérité n’avait rien d’une dame, changea tout à fait de visage aux yeux de Peter. Elle faisait partie des filles qui l’avaient écouté avec enchantement, tendresse aussi, et à présent, elle révélait… oui, un autre visage. Peter et son imagination hyperactive virent clairement ses traits changer. Elle devenait laide, dégoulinante. Peter était triste, indigné, blessé. Alice, plus vive – peut-être, aussi, plus habituée – que lui, avait réagi immédiatement. Avec une dignité que Peter ne lui connaissait pas. En revanche, ce ton froid, aux menaces sourdes, était tout à fait reconnaissable. Pour une fois, Peter fut très content d’être du côté d’Alice, dont il partageait les sentiments. Et ne pensez pas que je pourrais vous les décrire. Vous ne pourriez pas les comprendre. Seuls des enfants ayant connu l’Asile le pourraient. Et si tel est votre cas, vous n’avez alors nul besoin qu’ils vous soient décrits.

  -  Je… C’était un abus de langage…

La femme lança un regard craintif à son supérieur, comme si elle cherchait du soutien en même temps qu’un peu de clémence de sa part. Il prit alors la parole :

  -  Mlle Liddell, Fanny ne souhaitait en rien vous insulter. Ni vous, ni votre jeune frère. N’est-ce pas, Fanny ?

La femme déglutit et, esquissant un bref sourire crispé, elle déclara d’une voix évoquant le gloussement d’une poule :

  -  Assurément, assurément… Je n’ai jamais voulu vous insulter…

Mais soudain, elle sembla réaliser quelque chose, son regard se voila, et elle ajouta d’un ton plus bas :

  -  Mais Peter… Toi… Toi, tu n’es pas… Enfin, tu n’es quand même pas un… ?

Rappelons que Peter était un enfant, et que bien qu’il fût tout à fait convaincu de n’avoir jamais pleuré de sa vie, il ne pouvait pas empêcher les larmes d’envahir ses yeux d’elfe. Il ne se laissa pas envahir cependant, il pleura comme les enfants les plus fiers savent pleurer. Sans brusquerie, sans secousse, sans même un son. Seules ses lèvres frémirent un peu.

Peter s’avança vers Fanny et, après un petit temps où il se contenta de toiser la jeune femme, il débloqua ses ailes d’un coup de nerfs. Puis, il lui lança d’une voix rauque :

  -  Oui. Je suis un Androïde. Alice aussi. On était prisonniers de l'Asile. Comme des animaux.

A nouveau, les effluves de souvenirs, s’immisçant dans son crâne comme un torrent. Il s’approcha de plus en plus de la femme et se mit à la pousser de ses bras, sans cesser de parler :

  -  On n’a pas choisi ! On ne savait pas ! Vous comprenez, ça ?? Certains sont morts ! MORTS !! Il y en a à qui on a arraché des membres ! Il y en a qui sont devenus fous de douleur ! Vous le savez, ça ?! On était prisonniers ! On était prisonniers !! On est des humains ! On est comme vous !

Ses mots finirent par se perdre, tandis que ses gestes devenaient de plus en plus violents à l’égard de Fanny, qu’il repoussait brutalement à présent. Klaus finit par le prendre par les épaules et l’écarter de la jeune femme sous le choc.

  -  Fanny, retournez dans le salon ! Tout de suite ! … Petit, calme-toi. Calme-toi !

Peter finit par cesser de se débattre. Lorsque Klaus voulut poser ses mains sur ses épaules, Peter se dégagea et retourna près d’Alice, la tête baissée, le souffle court.

  -  Sachez que je ne partage pas cette aversion pour les êtres de votre… espèce. Je suis tout disposé à entrer en contact avec ce Duca, si vous désirez rester parmi nous, malgré cet… incident. Néanmoins, vous êtes libre de partir…

Peter s’approcha de la porte d’un pas vif, et se tourna vers Alice avant de l’ouvrir.

   -  Oui, on part. Alice ?


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Dim 7 Juil - 1:46
Peter faisait peur à Alice. Oui Alice pouvait connaitre la peur. Même si son corps avait été transformé, s'il avait perdu une part d'humanité, son esprit en conservait encore un bon bout. Alice n'était pas dénuée de sentiments, et pouvait subir quelques rares moments de clairvoyance. La colère de Peter l'avait surprise et en même temps rassurée; il n'était pas totalement différent d'elle. Lui aussi n'aimait pas qu'on le qualifie de "monstre". Il avançait lui aussi un sentiment d'appartenance à un groupe; sauf qu'au contraire d'Alice Peter voulait être considéré comme un humain, tandis que la jeune femme réclamait son appartenance aux Androïdes.

Durant toute la scène, Alice ne bougea pas. Elle tentait de comprendre, d'analyser. Peter semblait les défendre, eux les Androïdes, mais parlait de l'asile comme d'un lieu de torture. Les opérations étaient-elles si douloureuse ? Alice ne s'en souvenait pas, tout comme elle ne se rappelait rien d'avant son entrée à l'asile. Qu'il est doux et facile d'oublier.

La voix de Peter l'arracha de ses réflexions, de sa tentative de plonger dans les souvenirs. La jeune femme hocha la tête, suivant le garçon hors du long couloir. Elle entendit bien Klaus prononcer son nom, et bien d'autres choses encore, mais Alice n'écouta pas. Cette maison de close qui avait pris sous ses yeux les allures du palais ne lui plaisait plus. Personne n'aime fréquenter des gens qui vous insultent.

Alice cligna des yeux lorsqu'ils sortirent dans la rue. Personne ne leur prêta attention, alors qu'un tel duo avait de quoi surprendre. Alice remarqua qu'elle avait perdu un de ses gants. Retourner à l'intérieur pour le rechercher était évidemment proscrit, et elle allait paraitre bien idiote avec un seul gant. De sa main métallique, elle arracha l'accessoire.

— Si quelqu'un m'insulte, je le ferais taire. J'en ai assez de me cacher.

Elle avait le droit de vivre, de respirer, de marcher et ce comme tout le monde. La réaction de la prostituée lui faisait encore bouillir les sangs mais c'est d'une main douce qu'elle caressa le dos de Peter où s'étaient cachés les ailes.

— Dis, ça fait si mal que ça ? Je veux dire... quand tu voles, quand tu les sors, ça brûle ? Ou tu es habitué ?

C'est que ce doit être amusant de voler !

Spoiler:
 
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Mer 10 Juil - 19:37


Spoiler:
 


Et ils se retrouvaient, au beau milieu de la rue, sans but et sans force. Peter avait été miné par cet « incident », comme s’était plu à le nommer le lion gris. Il se cessait de se remémorer le visage de Fanny, dont l’expression s’était transformée à la découverte de sa nature. Simplement parce qu’on lui avait greffé des ailes dans le dos, il passait d’enfant à monstre. Pensaient-ils que son cœur lui-même était artificiel ?

Il regarda, sans panique, Alice découvrir son bras mécanique. Il était trop accablé pour avoir peur. En outre, la colère rendait brave, et tout cela l’avait mis en colère. Son pouls battait au rythme de ses émotions, vite et fort, comme celui d’un oisillon qui aurait du mal à se calmer. La rue lui apparaissait trop bruyante, trop laide, avec ses façades sales et ses gens pressés. Il aurait voulu se réfugier sur son île, mais malgré l’attachement grandissant qu’il éprouvait pour Alice, l’emmener au Pays de Jamais eût été un risque trop grand… Il se contenta donc de fixer les pavés qui s’étalaient à leurs pieds, serrant les dents comme souvent.

Lorsqu’il sentit, une fois encore, le contact de la main d’Alice dans son dos, un véritable frisson cette fois le parcourut. Il était si peu habitué aux contacts ! Et si peu habitué, surtout, à se laisser ainsi approcher. Le toucher d’Alice fut d’ailleurs encore plus efficace puisqu’il effleurait l’endroit le plus sensible de son anatomie. C’était exactement comme les moustaches d’un chat.

   -   Dis, ça fait si mal que ça ? Je veux dire... quand tu voles, quand tu les sors, ça brûle ? Ou tu es habitué ?

Peter attendit un moment. Puis il s’assit sur le trottoir en soupirant. Il était soulagé, dans un sens, qu’Alice eût pris en considération sa douleur. Cela voulait dire qu’elle ne rejetait pas automatiquement toute allusion aux travers de l’Asile. Cela voulait même dire que, petit à petit, elle en prenait conscience… Il dit alors, d’une voix plus grave que d’habitude :

   -  Quand j’étais dans l’Asile… Un jour, j’ai dit que je ne voulais plus les ailes. J’étais là depuis… je ne sais pas, je ne pouvais pas compter. Depuis un certain temps. J’ai dit que c’était trop dur. On m’a dit : « Tu n’as plus le choix maintenant. Ce n’est pas toi qui décide. » J’ai dit que c’était mon corps et puis, et puis que c’était ma vie, moi ! On m’a répondu : « Non, c’est celui de Vasile Duca. »

Il marqua un temps car la boule qui s’était formé dans sa gorge essayait d’avaler sa voix.

   -  Un autre jour, c’était… bien plus tard, un autre jour j’avais déjà les ailes, mais elles ne fonctionnaient pas encore. Les ailes sont connectées directement à mes nerfs, tu sais. Elles sont dans le prolongement de mes nerfs, dans mon dos. Cela veut dire que pour les intégrer, Duca a dû sectionner des ligaments et ensuite les relier à ses prothèses. Il a déchiqueté mon dos. Il a déchiré ma peau et joué avec mes nerfs comme… des fils électriques. Mais cela, encore… Quand on m’a ramené dans la cellule, qui était très noire et très froide, j’ai dit que je ne pouvais plus bouger. C’était à cause de la douleur. Et on m’a juste dit : « Ce n’est pas grave. Du moment que tu peux voler. »

Il fit une autre pause, plus longue. C’était la première fois qu’il évoquait ces souvenirs, les plus sombres de sa vie. Car, c’était une triste chose finalement, que les seuls véritables souvenirs de Peter ne fussent que des choses terribles. Sa mère, sa malédiction, son séjour à l’Asile. Et tous ces efforts d’oubli et de fantaisie qui n’y changeaient rien. On peut bien s’étourdir jusqu’à en prendre la tête, les souvenirs demeurent.


Peter se leva et ajouta finalement :

  -  Alors oui, je suis habitué. Mais cela me brûle quand même. A chaque fois. Et je sais que ce sera toujours comme ça.

Il y eut un petit silence, mais comme Peter se lassait de cette tristesse peu accommodante, il finit par lancer d’un ton gai :

  -  En même temps, c’est sûr qu’aucun autre garçon ne peut se vanter de voler ! Tu voudrais voir ? Il suffit qu’on aille dans un endroit discret. On peut attendre la nuit, c’est ce que je préfère. Tu connais par ici ?

Son regard se posa malgré lui sur les attributs métalliques de la jeune fille. Alice n’était pas laide, oh non. Elle était spéciale, tout à fait spéciale. Et ce n’était pas tant dû à son aspect d’Androïde. C’était… Alice, juste Alice.

  -  Tu n’as jamais mal, toi ? Tu te rappelles d’avant ? Quand tu étais une petite fille comme les autres ? Est-ce que c’était très dur ? Je… Je ne comprends pas. Comment tu peux voir l’inventeur comme ton papa. Je ne m’y connais pas en père, mais je crois qu’ils ne font pas cela à leurs enfants.

Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Sam 13 Juil - 22:33
Alice écouta les confidences de Peter sans mot dire, tentant de comprendre. Elle, elle ne se souvenait pas de la douleur. C'était comme si son cerveau avait souhaité tout effacer pour qu'elle ne souffre pas et puisse vivre normalement. Du coup Alice commençait à se poser des questions. Tous les Androïdes avaient-ils souffert comme Peter ? Elle-même avait-elle subie la même chose ? Pour les ailes de Peter, on avait du toucher à ses nerfs, à l'intérieur de son corps. Alice possédait un bras et une jambe mécaniques. Vasile lui avait-il coupé des membres de chair pour les remplacer par un équivalent métallique ?

C'était bien trop de questions. Alice se massa les temps, voulant oublier la crainte qui commençait à poindre.

- En même temps, c’est sûr qu’aucun autre garçon ne peut se vanter de voler ! Tu voudrais voir ? Il suffit qu’on aille dans un endroit discret. On peut attendre la nuit, c’est ce que je préfère. Tu connais par ici ?

L'invitation de Peter fut la bienvenue. Alice hocha la tête et désigna à Peter un bois pas loin du village. Ils y trouveraient sûrement une clairière où Peter pourrait étendre ses ailes et ce, sans craindre la colère d'un villageois. Côte à côte, les Androïdes quittèrent la ville sans rencontre le moindre habitant, ou alors celui-ci partait rapidement se cacher. Par crainte, probablement.

Alice attendit qu'ils soient près des bois pour répondre aux questions que lui avait lancé Peter. Elle préférait que ce qu'elle allait dire demeure entre eux.

— Je n'ai jamais senti la douleur. Peut-être... Peut-être que j'en suis incapable, enfin que mon corps ne peut plus sentir ça, du moins là où j'ai plus de chair. ça parait tellement normal que j'y ai jamais réfléchi...

Tout en disant cela, Alice faisait bouger les griffes que lui servaient de doigts.

— Je me souviens de rien avant l'Asile, avant Vasile. Juste que... c'était triste, bien triste. Tu sais, certains qui vivaient à l'asile à l’époque ont vu mon arrivée. Ils disaient des choses, mais je n'ai jamais su si c'était vrai... Il parait que c'est mon autre père, enfin... mon père de sang qui m'a amené à l'asile...

Alice ne saurait jamais si cet homme avait agi pour son bien, ou simplement pour se débarrasser d'elle. Elle préférait ne pas savoir, ne pas y réfléchir. La jeune femme accéléra le pas, pressée d'arriver dans les bois, de voir Peter voler et de ne plus avoir besoin de réfléchir.

La clairière était assez vaste pour que Peter étende ses ailes, et bien plus encore. Un amas de rochers formait comme un tremplin, une piste de lancement. Alice leva les yeux vers la trouée formée par les arbres découvrant un ciel éclatant.

— Tu pourrais voler ici ? Oh Peter, j'ai hâte de te voir faire ça !
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Mer 17 Juil - 10:56


Peter ne pouvait détacher son regard du visage d’Alice, visage d’enfance épargné par Duca. La folie de son regard d’estompait peu à peu, à mesure que Peter partageait ces instants avec la jeune Androïde, comme si la part d’humanité qu’elle conservait se révélait à chaque minute, chaque phrase. Malgré cela, Alice n’était certainement pas normale, et la première chose qu’elle dit tandis qu’ils s’approchaient des bois confirma cette impression. Peter, qui lui ne la connaissait que trop bien, fut ainsi troublé de découvrir qu’Alice, elle, n’avait pas ressenti de douleur. Et n’en ressentait toujours pas. A moins qu’elle eût oublié.

Mais ce fut le moment où Alice parla de son père, son vrai père, qui perturba le plus Peter. Ainsi, tous deux se retrouvaient à nouveau liés par le hasard. Il fut tenté de répondre que lui aussi, il avait été abandonné par sa mère, et qu’il devait aux grandes personnes, spécialement aux pères et mères, tout son malheur. Mais son orgueil lui lia la langue.

Ainsi, un autre nouveau visage se dévoilait chez Alice Liddell, celui de la petite fille abandonnée. La rancœur, toutefois, ne semblait pas habiter le cœur de la jeune fille, comme si le drame qu’elle avait vécu n’était qu’un épisode comme un autre de sa vie. Mais, et Peter le savait, c’était surtout l’oubli qui étouffait sa colère. Si l’on ne se souvient plus de la cause de sa colère, il y a peu de chance qu’elle perdure… Cependant, le pas hâtif d’Alice ne laissait pas de doute quant au malaise qu’elle éprouvait en remuant ces bribes de souvenirs.

Peter connaissait cette méthode, l’inconscience. Elle permettait de ne pas souffrir. Il n’avait pas envie d’être celui qui infiltrait la conscience dans l’esprit d’Alice. Ce n’était jamais ce qu’il faisait. Il faisait d’ailleurs plutôt l’inverse. La requête d’Alice, formulée sur ton beaucoup plus enjouée, fut donc accueillie avec ravissement :

  -  Tu pourrais voler ici ? Oh Peter, j'ai hâte de te voir faire ça !

Pan retrouva immédiatement son maintien de jeune coq, levant le menton et bombant le torse, un mince sourire aux lèvres. Quel dommage qu’il n’eût pas sur lui son habit de feuille, qui selon lui, lui donnait belle allure. Mais pas d'importance, ses ailes étaient là, elles. Il ôta tout de même ses souliers, car il aimait sentir sur ses pieds cette poussée spécifique qui le propulsait dans les airs.

Gravissant de quelques enjambées légères le rocher duquel il entendait décoller, Peter se plaça au sommet et, s’assurant qu’Alice observait attentivement le spectacle, il déploya enfin ses petites ailes, tâchant de contenir le petit rictus de douleur qui tordait sa bouche. Leur constitution était certes solide mais n’y paraissait pas, en vue de la finesse des membranes qui rappelait les ailes d’insectes, même si les siennes étaient moins translucides. L’armature était plus consistante, elle évoquait davantage celle des oiseaux ou des chauves-souris. Elles demeuraient menues et délicates, car il était impératif qu'elles fussent assez légères. Alice avait devant les yeux l’un des plus beaux ouvrages de Vasile Duca, mais elle avait vu les œuvres de son père spirituel tant et tant qu’elle ne s’en faisait certainement plus la réflexion…

Et Peter s’envola. La brûlure tiraillant ses nerfs s’estompa à mesure que le vent soufflait sur lui. Il fila à la verticale, jusqu’à toucher les nuages, et lorsqu’il regarda en direction du sol, Alice n’était plus qu’un petit point sombre. Il redescendit en piqué, puis fit des boucles, il roula sur lui-même, il fit mine de tomber et rasa le sol avec souplesse, il fit même semblant de dormir, couché sur le vent. Peter retrouvait ses éléments, l’air et la fanfaronnade. Il se donnait en spectacle, épatait la petite fille qui sommeillait encore chez Alice, il faisait, en somme, ce qu’il savait faire de mieux.

Voler fatigue, néanmoins, et il finit par se poser avec délicatesse juste devant Alice. Les jambes droites, les poings sur les hanches, la respiration un peu vive, il fixa le visage réjoui de la jeune femme avant de dire :

   -  Alors, cela t’a plu ? Si tu le désires, je peux te faire voler. Ce n’est pas si difficile avec le vent.  

Une idée lui vint soudain en tête. Les expériences de Duca, en tous cas les plus réussies, avaient toujours pour objectif de compléter l’anatomie humaine en l’améliorant. En la rendant plus puissante, plus résistante, plus évoluée. Ainsi, ses ailes avaient fait de lui un être mi-humain mi-oiseau, capable de côtoyer le ciel.

   -  Je sais que c’est tout de même grâce à lui que je peux faire cela, dit-il d'un timbre plus grave.

Il entendait peut-être montrer à Alice que son opinion sur l’inventeur n’était pas totalement noircie. Il devait à Duca son pouvoir, et une des principales choses qui faisait de lui un garçon extraordinaire. Depuis leur rencontre, Peter n’avait cessé de révéler à Alice les sombres travers de celui qu’elle semblait adorer par-dessus tout et tous. Presque sans s’en rendre compte, il tentait à présent d’alléger son point de vue afin de rejoindre, un tout petit peu, celui d’Alice. Je serais tenté de vous expliquer pourquoi, mais à vrai dire, je crois que lui-même n’en savait trop rien. Il se contenta donc de poser la question qu’il attendait :

   -  Mais toi, Alice. A quoi te servent tes membres en métal ? Est-ce qu’ils peuvent faire des choses incroyables ? Des choses spéciales ? Je voudrais bien voir.



Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Dim 21 Juil - 20:23
Alice ne cilla pas une seule fois lors du vol de Peter. Penchant la tête en arrière au point de sentir la douleur naître dans sa nuque, la jeune femme observait avec fascination ce curieux garçon. Il se mouvait dans l'air comme un poisson dans l'eau avec aisance, et plaisir. Si Alice n'avait pas entendu le garçon lui affirmer que ces ailes lui faisaient mal, elle n'y aurait pas songé. Il semblait s'en habituer comme s'ils faisaient parti de lui depuis sa naissance.

En bonne spectatrice, Alice applaudit lorsque Peter atterrit devant elle. Par contre sa vivacité disparut quand le garçon lui proposa de le suivre dans la voie des airs. La jeune femme avait bien trop peur pour ça. Elle n'était déjà jamais montée dans un bateau volant, alors voler dans le ciel... Elle préféra refuser.

— Merci Peter mais non. Une prochaine fois peut-être ?


Et oui, Alice pouvait connaître la peur. Elle était humaine après tout. De toute façon Peter ne semblait plus s'en soucier, changeant de sujet. La question surprit la jeune femme qui ne savait pas sur le coup quoi répondre. Le temps d'y réfléchir, elle s'assit sur le rocher et lissa les pans de sa robe.

— Vasile ne m'en a jamais trop rien dit. Je suis une... erreur pour lui. Tu sais, je suis pas vraiment humaine, j'ai du sang de fée. Il paraît que ça viendrait de ma mère...

Parler du passé permet de le faire ressurgir. Alice s'était parfois demandée à quoi ressemblaient ses parents, surtout sa mère. En Roumanie personne n'aime la magie, et Alice n'avait jamais vraiment supporté en avoir une part, même infime, en elle. Surtout ce pouvoir, celui d'offrir des dons. Elle ne l'avait jamais utilisée ou par erreur, et de ce qu'elle se souvenait ça n'avait jamais amené du bon.

— Et magie et Vasile ne vont pas ensemble. Ou c'est parce que... je suis un peu folle, qu'il me manque quelque chose... Vasile a dit que j'étais incomplète, que ça marcherait pas... Il m'a laissé avec ces membres.

Alice tourna et retourna sa main posée sur sa cuisse, observant l'alliage des métaux, le travail d'orfèvre de Vasile. Même s'il la considérait comme une erreur de parcours, il veillait à ce que rien ne s'abîme, à l'ajuster. Alice s'en contentait.

Un bruissement dans les buissons suffit à faire bondir la jeune femme. Main tendue, elle attendait de voir ce qui sortirait pour attaquer. Mais le lapin au poil duveteux qui s'avança vers eux calma Alice. Elle aimait beaucoup les animaux. Si doux, si gentils. Pliant les genoux pour être à hauteur, elle claqua sa langue pour attirer l'animal. Sentant bien que son bras pouvait terrifier le lapin, elle l'avait repliée dans son dos.

— Lapin, lapiiiin. Vieeeeens.

Folle ou simplement gâteuse ? En tout cas Alice avait perdu son ton sérieux. Pour le moment.
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Jeu 25 Juil - 12:18


Tandis que l’attention d’Alice se retrouvait soudainement happée par l’apparition du petit lapin, Peter ressassait les paroles de la jeune fille, le regard vide. Il n’avait pas été trop troublé par le brusque changement d’Alice, car lui-même était du genre à passer du grave au léger, du chagrin à la gaieté.

Il y avait quelque chose dans les propos de la jeune Androïde qui perturbait beaucoup Peter. C’était encore plus perturbant de ne pas réellement comprendre quoi. Peter était aussi doué en sentiments que Hook l’était en fantaisie, et ce handicap lui causait bien des frustrations lorsqu’il s’agissait de savoir ce que les autres, ou lui, pouvaient ressentir. En général, il finissait d’ailleurs par chasser ces pensées qui tournaient en rond et ne voyaient pas d’issu, et il reprenait ces activités joyeuses. Car la joie était bien le seul sentiment qu’il maitrisait à la perfection.

Ainsi, Peter ne comprit pas que ce quelque chose qui le perturbait dans les mots d’Alice, était la tristesse. Car enfin, qu’il était triste d’aimer à ce point un homme qui ne vous voyait ni plus ni moins comme une erreur, et qui à défaut de vous protéger, vous laissait avec un demi corps de métal. Et Alice qui n’éprouvait pas une once de rancœur… Ils avaient peut-être raison, finalement. Ils avaient peut-être raison quand ils disaient qu’elle était folle.

Peter avait certainement moins souffert qu’Alice, car après tout, son séjour à l’Asile ne s’était pas prolongé trop longtemps – en tous cas, pas selon sa perception. Mais Alice… Sa vie était l’Asile. Son prénom lui-même semblait être une version contournée du mot « asile ». Elle n’avait connue aucune autre existence. Peter avait connu sa mère, si peu certes, mais il avait connu le regard des mères, et Alice elle ne semblait même pas s’en souvenir. Il avait connu les Jardins, avec les oiseaux et les fées, les Jardins qui l’enfermèrent dans l’enfance comme un bijou dans un coffret. Puis l’Asile… Il avait toujours pensé qu’on ne pouvait sortir du lieu qu’en s’y échappant, comme il l’avait fait, et comme le vieux Salomon, qui l’avait aidé dans sa fuite, l’aurait voulu également. Mais Alice ne connaissait d’autre réalité que celle qu’avait forgée pour elle Vasile Duca, et elle ne pouvait comprendre qu’il eût pu en exister une autre. Une plus belle, plus claire, plus saine.

Peter ressentait ces réflexions plus qu’il ne les comprenait. Son cœur était de nouveau alourdi par la présence d’Alice, par la vérité qu’elle incarnait. Au fond, Peter était certainement bien plus vieux qu’elle, et il se demanda même s’il ne se trouvait pas à l’Asile avant elle. Il voyait maintenant qu’Alice avait encore plus enduré que lui, et qu’elle n’en avait même pas conscience. Oh oui, Peter en était certain. A lui, on avait blessé l’âme au plus profond. Mais Alice, on l’avait privé d’âme.


Le lapin vint finalement renifler les bottines d’Alice avec intérêt, mais Peter n’était pas aussi séduit par ce spectacle. Des animaux, il en avait des tas sur son île, et les lapins constituaient d’avantage un menu repas qu’un animal de compagnie.

   -  Il est jeune. Cela veut dire qu’il ne doit pas être seul. Il y a peut-être une famille dans un terrier quelque part. Mais à mon avis, il ne va pas tenir longtemps. Il est trop imprudent. Pour peu qu’il y ait un renard ou une belette dans les environs,  il va se faire manger.

Il avait dit cela d’un air un peu absent, le regard toujours dans le vide, et sans se soucier de l’effet brutal que pourraient avoir ces paroles sur Alice. En même temps, même s’il ne l’avait pas tellement côtoyée, elle devait bien savoir comment la nature fonctionnait, non ?

Peter repensa alors à la révélation d’Alice sur son statut de fée. Il n’aurait jamais pensé qu’elle pût en être une, même partiellement. Il avait un tel souvenir de cette espèce qu’il ne pouvait s’empêcher de prendre une expression durcie, comme si Alice révélait sa véritable nature. Pourtant, il était clair que la jeune fille n’usait guère de son pouvoir, et que son statut de fée n’avait rien d’évident. C’était bizarre de penser qu’Alice était de la même race que la femme qui l’avait volé à sa mère. Etait-elle, sous ses airs doux et loufoques, aussi mesquine que celle-ci ? Peter se mit à scruter le visage d’Alice en plissant les yeux, comme s’il tâchait de percevoir en ses traits un quelconque éclaircissement.

   -  Tu as déjà donné des dons, alors. Ou des malédictions. Je suppose.

Le ton était un peu froid, refroidi par la méfiance.  Alice était maintenant liée à deux des plus grands cauchemars de Peter. L’Asile et les Fées.

Comme l’attention de la jeune Androïde était toujours aussi accaparée par le lapin, Peter dit tout de même :

   -  Si tu veux, nous pouvons essayer de retrouver son terrier. Peut-être qu’il est perdu. On peut aussi le laisser là et regarder comment les prédateurs le chasseront. C’est intéressant.

C’était vrai, Peter aimait parfois regarder comment les bêtes sauvages s’adonnaient à la chasse. Mais une partie de lui éprouvait l’envie de brusquer Alice, de lui faire peur ou mal, ne serait-ce qu’un peu. Depuis le début de leur rencontre, c’était la première fois qu’il ressentait cela. Comme une sorte de vengeance déguisée. Pourtant, il savait au fond, qu’Alice ne lui avait rien fait.  


Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Sam 27 Juil - 23:38
Alice s'était assise à même l'herbe, faisant fi des taches qui pourraient maculer ses jupes. Elle pensait que cette position la rendrait moins imposante au l'animal, le pousserait à s'approcher. Ce qui eut lieu, le lapin venant renifler ses bottines. Alice n'osait pas le toucher de peur de l'effrayer. La jeune femme n'avait pas l'habitude de voir des animaux autrement que morts. La plupart demeuraient dans des bocaux dans les appartements de Vasile qui semblaient aimer mener certaines expériences sur des animaux avant de s'attaquer aux humains. Ou était-ce le fruit de Madga ? Peu importait. Ces deux-là fonctionnaient dans une telle symbiose qu'on aurait dit qu'ils formaient une seule et unique personne.

Les rares animaux qu'Alice avait pu voir encore en vie, ça avait été de façon rapide lors de ses voyages. Un écureuil grimpant dans un arbre, un serpent se cachant dans un trou. Ou ceux aperçus avec Luliana lorsqu'elles se promenaient dans les alentours de l'asile, osant parfois faire un pas dans les bois avant de repartir, craignant d'être poursuivies par une sorcière.

La voix dure de Peter la surprit. On aurait dit elle lorsqu'elle changeait d'humeur, était-il fou comme elle ? La jeune femme écouta les paroles du garçon, tâcha de les comprendre. Ce lapin était comme elle, loin de sa famille. Mais elle, elle avait ses prothèses d'Androïde pour l'aider. Alors que lui n'avait aucune griffe. Le lapin n'était pas prédateur, il était voué à être une proie.

— Si tu veux, nous pouvons essayer de retrouver son terrier. Peut-être qu’il est perdu. On peut aussi le laisser là et regarder comment les prédateurs le chasseront. C’est intéressant.
— C'est cruel !

Alice s'était brutalement retournée, les yeux assombris par la colère. Comment Peter pouvait-il parler de la mort aussi aisément ? Elle-même ne le faisait pas si légèrement. D'ailleurs durant ses escapades elle n'avait encore jamais tué. Frappé oui, parce qu'on lui parlait mal. La mort ne se donnait pas facilement, il fallait une raison. Une bien meilleure raison que la simple curiosité.

— Je sais que dans la vie c'est la loi du plus fort. Est-ce une raison pour laisser un innocent devant le danger ? Tu laisserais un enfant se faire frapper, juste pour voir jusqu'où ira son bourreau ?

Aussi curieux soit-il, Alice avait soif de justice. Une justice bien particulière, celle que les Androïdes ne soient plus vus comme des monstres, qu'ils puissent vivre ensemble. Elle ne haïssait donc pas les humains. Juste ceux qui la décriaient, elle et ses semblables.

Alice s'était levée, elle s'avança, sa main de chair levée. La gifle claqua faisant sursauter le lapin et s'envoler quelques oiseaux. La joue de Peter se mettait déjà à rougir.

— Ne parle plus jamais comme ça devant moi. La mort est quelque chose de dangereux, et de sérieux. On ne peut pas souhaiter la mort de quelqu'un ! Surtout pour des raisons futiles.

Elle ne l'avait jamais vu la mort. Même les cobayes qui succombaient aux expériences de Vasile, ils disparaissaient bien avant qu'elle ait pu les voir sombrer de l'autre côté. La mort demeurait donc un mystère. Seule la Alice d'avant l'asile connaissait la mort, car elle l'avait vu. La mort de sa propre mère. Peut-être en restait-il un souvenir, même confus, dans l'esprit d'Alice.

Alice voulut retourner s'occuper du lapin mais celui-ci avait disparu, sûrement terrifié par ce qui se déroulait. Cette scène apporta un peu de tristesse à la jeune femme; elle espérait qu'aucun prédateur ne tuerait l'animal.
Alice Liddell
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Peter Davies
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Peter Davies
Ven 2 Aoû - 21:32


La claque résonna dans l’air et sembla faire trembler les arbres qui les entouraient. Peter fut si choqué qu’il sentit à peine la douleur. Sans même frotter l’endroit agressé, par orgueil ou confusion, il se contenta de fixer le visage furieux d’Alice tandis qu’’une sensation brûlante envahissait sa joue. Ne pensez pas que c’était la première fois que Peter Davies se recevait une gifle. Seulement, à chaque fois il l’oubliait, et chaque autre gifle semblait être la première. En outre, il ne se serait jamais attendu à ce qu’une semblable – il entendait par là une enfant, car Peter ne parvenait pas à considérer Alice autrement – se permît un tel geste.

   -  Ne parle plus jamais comme ça devant moi. La mort est quelque chose de dangereux, et de sérieux. On ne peut pas souhaiter la mort de quelqu'un ! Surtout pour des raisons futiles.

Peter demeura aussi interdit devant cette déclaration. La baffe n’était pas encore digérée. Elle l’avait mis sur pause, sur off. Puis, il pensa à toutes les fois où il avait souhaité que quelqu’un mourût. Aux fois où les grandes personnes devenaient l’objet d’une haine sans borne, et qu’il se mettait alors à respirer très vite, car il est dit qu’à chaque fois qu’un enfant pousse une expiration, une grande personne meurt quelque part. Il pensa aux garçons perdus qu’il avait tués, persuadé que c’était là un geste brave et juste, car grandir est un péché fatal sur son île. Il pensa à ceux qui avaient succombé à la faim et à la maladie, et qu’il avait enterré lui-même avec un soin unique et délicat. Il se demanda enfin si un enfant qui ne grandissait pas était finalement mort.

Oui, le rapport de Peter à la mort était complexe et pluriel. La mort voulait dire maintes et maintes choses. Peter ne craignait pas la mort. Aucune chose et aucun être n’était indispensable dans ce monde, et l’immuabilité de son existence l’empêchait de penser le contraire. Les bandes d’enfants se succédaient, les filles se remplaçaient, les foyers se ressemblaient. Et si Peter avait été face à la mort, à l’angoisse aurait succédé l’allégresse. Car pour Peter, la mort ne serait rien d’autre qu’une terriblement belle aventure.



Peter, humilié et courroucé, tourna les talons et, après avoir marché quelques temps, s’envola dans les airs. Ce ne fut qu’alors qu’il posa sa paume contre sa joue rougie. Des larmes avaient perlé dans ses yeux, mais il ne les laisserait pas couler. Il aurait pu dégainer son poignard et tuer Alice. Oh, comme il l’aurait voulu ! La punir pour son affront. Il ne l’avait pas fait. Il aurait pu crier ou lui rendre sa claque. Il ne l’avait pas fait. Il était resté droit et figé, autorisant des perles humides envahir ses prunelles. Il n’avait eu aucun mot, aucun mouvement.

Eh bien soit ! Qu’il en soit ainsi ! Alice resterait seule, elle qui ne savait presque rien du monde qu’elle parcourait en ce moment, elle qui pensait que Vasile était symbole de bien et que les androïdes en fuite étaient des ingrats. Elle qui s’indignait contre la mort quelle qu’elle fût, sans songer à tous les malheureux que son père avait tué…

Cette dernière pensée fut la pire de toutes, car Peter trouvait bien insolente la manière dont Alice l’avait réprimandé, alors qu’elle-même défendait une cause meurtrière. Ce fut ce qui l’incita à faire machine arrière, car il ne laisserait pas une telle offense avoir raison de lui, et entendait bien avoir le dernier mot. Peut-être qu’une minuscule partie de lui, aussi, n’avait pas envie d’abandonner Alice, mais cette partie aurait été si peu consciente et admissible que nous ne nous permettrons pas de la développer.

Peter survola comme une flèche les arbres peu touffus qui bordaient la rue, cherchant des ses yeux sombres la silhouette distinctive d’Alice. Lorsqu’enfin il l’aperçut, elle semblait essayer de retrouver la trace du lapin, qui avait fui juste avant lui.

Peter se posa avec délicatesse, puis lança d’une voix forte, incitant Alice à se retourner vers lui :

   -  Je ne te comprends pas, toi. La loi de la Nature t’indigne, un lapin qui se fait dévorer, tu trouves cela atroce et injuste ! Mais un homme réduit à rien, détruit et tué par Duca, tu le défends ! En vérité Alice, tu ne sais pas ce qu’est la mort ! Si tu savais ce qu’était la vraie mort, tu n’essayerais pas de nous retrouver pour nous ramener là-bas. Tu as l’air de ne pas supporter qu’on injurie les Androïdes, mais pour toi la vie d’un lapin est plus importante qu’eux !

Il respirait si laborieusement qu’un point douloureux était apparu entre ses côtes, et qu’un bourdonnement bizarre vrombissait dans ses oreilles. Pourtant, Peter savait que la jeune femme n’était pas de ces hypocrites qui prétendent défendre une cause pour mieux en insulter une autre. Il voyait plus en elle une contradiction, et il entendait bien la révéler. Mais brusquement, une probabilité toute différente s’imposa à l’esprit échauffé de Peter. Et si Alice ignorait tout des fins mortelles que subissaient les pensionnaires de l’Asile ? Et si depuis toujours, on lui avait fait croire que la mort n’était pas admise entre ses murs ? Elle semblait avoir une vision si utopique de l’endroit, il était certain qu’Alice ne connaissait pas – pas vraiment – cette réalité. Peter ne supportait pas que l’on mentît aux enfants. Parfois, il était heureux d’avoir le rôle du « rétablisseur de vérité », mais en l’occurrence, la vérité en question était si terrible qu’il aurait préféré déléguer sa tâche à un autre.

Malheureusement ou heureusement, un évènement imprévu interrompit cette scène qui avait tout d’assez dramatique. Une femme aux cheveux mal coiffés, aux vêtements froufrouteux et au maquillage outrancier apparut entre les arbres. Rosie. Cette apparition stoppa net la conversation – si on pouvait la nommer ainsi – tendue des deux jeunes gens, qui se retournèrent immédiatement vers elle.

   -  Gott sei Dank ! Mes enfants, vous êtes là… Vite, venez. Des fanatiques religieux sont en ville. Ils traquent les… Les gens comme vous. Ça grouille de partout. Ils ne vont pas tarder à débarquer ici. Vous devez vous mettre en sécurité.

   -  On n’a pas besoin d’aide. Je peux m’enfuir vite avec mes ailes.

   - Oui mais, ta sœur ?

Peter regarda Alice. Elle semblait confuse, un peu décontenancée. Il pourrait s’en aller, là tout de suite. Etendre des ailes et gagner le ciel, échappant à toute atteinte. Quitter la terre et ses dangers. Alice n’était même pas sa sœur.

Alors, cela ne lui ressemblait pas, mais Peter dit tout de même :

   -  Où peut-on se cacher ?

Rosie parut soulagée.

   -  Dans le Charivari. Il y a une sorte de grenier aménagé. Klaus ne saura pas que vous êtes revenus. Je… Je ne lui fais pas confiance. Elle fixa Alice d’un air gêné. Vous resterez là tant qu’ils sont dans les parages. Nous veillerons au grain. Allez, ne perdons pas de temps !

Le ton brusque et empressé de Rosie ne présageait rien de bon. Peter n’avait encore jamais été « recherché » en dehors de Hook et de son double, Crochet. Quelques fillettes grandies avaient également tenté de le retrouver, mais sans beaucoup de succès. C’était la première fois qu’il entendait parler de « traque » et de « se mettre en sécurité ». C’était surtout la première fois qu’il était en danger à cause de sa nature d’Androïde. Il ne savait même pas comment réagir, lui qui avait pourtant affronté des pirates et prouver sa valeur à des peaux-rouges.

Aussi il se contenta de regarder Alice d’un air grave, avant de suivre Rosie, rebroussant chemin parmi les bois. Il n’avait pas le choix. Il devait faire confiance à une adulte. Alice non plus n’avait pas tellement le choix. Mais Peter ne savait pas si, après tout cela, elle accepterait de demeurer en sa compagnie.

Peter Davies
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Alice Liddell
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Alice Liddell
Dim 4 Aoû - 12:30

Elle avait entendu Peter s'envoler, et devant ce fait elle n'avait fait qu'hausser les épaules. Grand bien lui fasse ! S'il voulait partir, qu'il parte. Elle n'était ni sa mère, ni sa sœur, qu'il vive comme il l'entende. Alice, elle, était bien trop occupée à chercher ce lapin qui s'était enfui. Mais il devait être parti bien loin, elle n'en voyait ni le museau, ni les oreilles et ce même en se mettant à genoux pour fouiller dans les bosquets.

La voix de Peter la fit sursauter. Le temps qu'elle comprenne les propos lancés à son encontre, le garçon avait déjà fini, se pliant à deux pour retrouver sa respiration. Alice se précipita pour l'aider, mais stoppa quand elle voulut le toucher. Elle sentait que, tel un animal blessé, le garçon se jetterait sur elle si elle osait le moindre geste. Elle demeura donc à ses côtés, essayant de comprendre ce qu'il venait de lui dire.

— Mais... mais Vasile ne tue pas... Il... Il aide les gens à devenir plus forts.

Elle en était persuadée pour toujours, avec pour seule preuve les expériences sur son propre corps. Mais était-ce la vérité ? Les mots de Peter, depuis le début de leur retrouvailles, la faisaient réfléchir. Peut-être même trop. Alice ne savait plus, se posait des questions. Des gens mourraient-ils à cause de Vasile ? Ces occupants de l'asile qu'elle n'avait plus jamais vu avaient-ils disparus non pas parce qu'ils partaient, mais parce qu'ils n'étaient plus vivants ?

Alice avait le regard fixé sur l'herbe à ses pieds, cherchant à comprendre. Les mots ouvraient des portes dans son esprit, délivraient des images qui se modifiaient, vues sous un autre éclairage. La scène qu'elle était sûre de connaitre sous le moindre détail se modifiait, changeait de visage.

"Vivant ou mort ? C'est une question de point de vue", aurait dit Magdalena Korzha.

Les mots sybillins de cette femme commencèrent à prendre sens dans l'esprit d'Alice. Ce fut le moment que choisit Rosie pour les rejoindre, empêchant Alice de fouiller plus avant dans sa mémoire. L'Androïde laissa la femme et Peter échanger entre eux, déjà bien résolue à mener une nouvelle quête. Elle devait parler à Vasile et ce, au plus vite.

— Partez sans moi.

Alice avait parlé d'une voix haute et claire, marchant après le duo pour leur faire comprendre sa décision. Son regard demeura fixé sur Peter, Rosie n'étant pas concernée.

— Je dois voir Vasile. Lui parler. Savoir si ce que tu dis est vrai. Je crois... je crois bien que des souvenirs me reviennent. Vasile a sûrement la clé. Et si lui veut rien me dire, Madame Korzha saura sûrement m'aider. Ou même sa fille.

De ce qu'elle savait, à l'heure actuelle, ils devaient être encore en Espagne. Cela faisait de longues journées de route, mais qu'elle pourrait réduire en se glissant dans des charrettes ou en empruntant un cheval qui ne serait pas terrifié par elle. Elle trouverait bien un moyen.

— Mais à ta place Peter, je volerais. Il y a moins de dangers dans le ciel.

Vu comment les choses avaient tournés au Charivari, Alice n'était pas prête à y remettre les pieds. Avec douceur, elle posa un baiser sur le front de Peter. Moyen pour elle de le remercier et de lui souhaiter un bon voyage.

— La prochaine fois qu'on se voit, souhaite quelque chose et j'essayerais de t'accorder un don en réponse à ce souhait.

Alice n'eut ni un regard, ni un mot pour Rosie. Elle était à ses yeux aussi importante qu'un arbre. L'Androïde partit aussi sec, remontant les routes menant dans les bois, bien décidée à retrouver son créateur. Pas sûr que celui-ci apprécie les questions dont allait l'abreuver Alice.

Spoiler:
 
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Peter Davies
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Peter Davies
Dim 4 Aoû - 14:19


Peter l’avait senti. Alice ne le suivrait pas. Elle ne suivrait personne.

Peter avait senti, aussi, comme la jeune fille était troublée, bouleversée même. « Vasile ne tue pas. Il aide les gens à devenir plus forts ». Elle ne savait rien. Peter avait commencé d’effriter les contours du monde d’Alice. Bientôt ses fondations mêmes seraient ébranlées, au risque de s’écrouler. La vérité ne se fait jamais sans douleur. Peter le savait. Il savait ce qui attendait Alice. Il n’était pas capable de la protéger. Il n’en avait ni les moyens ni le droit. Pour la première fois certainement, Alice voulait vraiment savoir. Il ne l’en empêcherait pas.

   -   Partez sans moi.

Peter s’arrêta et ferma les yeux. Alice parla de souvenir et de clé, puis d’autres choses moins évocatrices à l’esprit de Peter. Il l’admirait, à cet instant, car lui préférait souvent que les souvenirs demeurassent bouclés, enfermés à double tour. Ouvrir la porte des souvenirs était une des choses qu’il redoutait le plus au monde. Et Alice s’apprêtait, elle, à le faire. Etait-ce de la bravoure ou de l’inconscience ? Un peu des deux, sûrement un peu des deux…

Peter eut alors l’impression d’être très vieux, comme un vieil homme au cœur sage et ému qui observerait avec tendresse la digne innocence d’une enfant. Cela lui faisait un peu mal, mais il ne fit pas taire ce sentiment.

Peter ne proposa pas son aide à Alice. Il ne lui dit rien. Il plongea son regard sombre dans ses yeux, un très fin sourire vaguement triste aux coins des lèvres.

   -  La prochaine fois qu'on se voit, souhaite quelque chose et j'essayerais de t'accorder un don en réponse à ce souhait.

Il cligna lentement des yeux pour lui faire comprendre qu’il avait compris. Peter n’était pas capable de parler. Lorsqu’Alice partit finalement, il la regarda s’éloigner, toujours aussi immobile et silencieux.

   -  Elle est folle. Elle va se mettre en danger.

Peter garda le silence un moment, observant toujours la silhouette étrange de la jeune fille au loin.

   -  Cela a toujours un prix.

   -  Quoi donc ?

Il se tourna seulement vers Rosie, toujours légèrement souriant.

   -  La liberté.

Sur ces mots, il déploya ses ailes.

   -  Mais Peter ! Tu… Tu ne comptes tout de même pas… Ne l’écoute pas ! Elle n’est pas consciente de…

   -  Oh si, Rosie. Je ne t’aurais pas donné tort auparavant. Mais je peux te dire qu’à cet instant, Alice est bien consciente. Et elle a raison. Je ne suis pas de ceux qui se cachent dans les greniers, Rosie. Je suis de ceux qui volent et se laissent porter par le vent. Je suis de ceux qui ne ploient pas sous la bêtise des grandes personnes.

Il s’élança dans les airs tandis que Rosie, au comble du désespoir, hurlait son nom.

Lorsqu’il fut assez haut, il distingua la silhouette d’Alice qui quittait les bois. Il vit même le petit lapin qu’ils avaient perdu, à quelques mètres d’elle. Il n’était pas mort. Il vit le Charivari, la ville, il vit le monde qui s’étalait devant lui. Et il monta encore plus haut.


FIN



Peter Davies
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