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 [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."

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Yama Albadune
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MessageSujet: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Sam 14 Déc - 23:47




Deep in the ocean, dead and cast away
Where innocence is burned in flames
A million mile from home, I'm walking ahead
Frozen to the bones, I am...

Elle était partie au petit matin, comme une créature qui fuit son maître. En silence, elle avait profité d'un atterrissage du vaisseau noir pour s'enfuir, courir vers la ville, fuir cette prison volante qui était devenu son seul foyer.

Un foyer décomposé, pourri jusqu'à la moelle certes... mais son seul foyer quand même.

La lumière du matin, crue et jaune, la fit cligner des yeux alors qu'elle errait dans les rues, les bras passés autour de sa poitrine pour se réchauffer vainement. Cela faisait depuis quelques mois qu'elle avait rejoint le Blackbird Braille sous les ordres du Capitaine Mistraldespair, quelques mois qui avaient réduit sa joie de vivre à néant, la transformant en ombre.

Oui, Ran Harumiya n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. Vêtue d'un pull dans lequel elle flottait et d'un pantalon rapiécé, elle avait passé sur ses frêles épaules une veste aux allures de kimono, un des rares vêtements qu'elle avait gardé de sa maison en Russie. Ses cheveux noirs, défaits, retombaient devant ses yeux. Certes, ses habits n'étaient pas tachés et son apparence en elle-même n'avait rien de vraiment négligé... mais tout dans son allure générale indiquait qu'elle vivait hors de la société et de ses bonnes moeurs.

Et ça, c'était lorsqu'on ne croisait pas son regard.

Les yeux noirs de Ran, rendus immenses par son visage creusé, semblaient vous aspirer à travers leur néant. On pouvait y lire une détresse immense, abyssale. La détresse de ceux qui ont cessé de croire que la situation pouvait s'améliorer. Frottant vainement ses avant-bras en quête de chaleur, elle continuait d'errer dans les rues, incapable de savoir ce qu'elle était venue y chercher. Elle n'avait aucune raison d'avoir quitté le Braille, elle était simplement partie sur un coup de tête, mue par un bref sentiment de rébellion.

Momentanément, elle n'avait plus voulu qu'il ne la touche. Et pour cela, il n'y avait qu'une solution : partir. Elle avait pourtant laissé ses affaires sur le bateau, incapable d'imaginer où elle pourrait se rendre si elle quittait définitivement le Braille.

C'était stupide : maintenant qu'elle errait à travers les rues de la ville, Ran comprenait que peu importait où serait sa prochaine maison, tant qu'elle était loin de Mistral, loin de lui et de...

On la bouscula. Fort. Elle tomba au sol, s'écorchant les genoux au passage.

- Hé petite, on t'a jamais dit de faire gaffe où tu mets les pieds ?

On la souleva brutalement par le poignet. A travers ses mèches noires, Ran contempla le visage de l'homme qui l'invectivait en espagnol. Etait-ce un marchand, un noble ou un simple citoyen ? La jeune pirate ne le savait pas. D'une voix faible, suppliante, presque un murmure, elle bafouilla une série d'excuses en espagnol, osant à peine soutenir le regard furieux de son interlocuteur. Ce dernier la lâcha, poussant un grognement avant de s'en aller. Retroussant les manches de son pull trop long pour elle, Ran se massa le poignet. Durant un bref instant, elle avait cru que cet homme allait lui faire du mal. Sans qu'elle ne puisse répliquer.

Si Mistral avait été là, il n'aurait même pas oser la toucher.

Plaquant brutalement ses deux mains contre son visage, Ran planta ses ongles dans son visage, se haïssant pour cette pensée aussi juste que terrifiante, preuve qu'elle s'était habituée à sa condition de moins-que-rien.

... preuve qu'elle l'acceptait ?

Poussant comme un cri d'animal sauvage, Ran se mit soudain à courir, incapable de savoir quoi faire d'autre pour faire taire ses pensées odieuses, confuses, blessantes comme des milliers de petits oiseaux aux ailes tranchantes qui frôleraient l'intérieur de son crâne sans cesse, cherchant à s'échapper et contaminer son coeur.

C'est dans cet état qu'elle arriva au port, guidée sans même s'en rendre compte par l'odeur de l'océan. Faible, les jambes tremblantes, elle se laissa tomber au sol et s'adossa à un mur. Là, éclairée par le soleil aveuglant, elle put contempler les navires espagnols qui, arrivant et repartant, s'élevaient majestueusement dans les airs ou filaient à travers l'océan. Cette vision qui autrefois l'avait tant fait rêver n'était plus pour elle que synonyme de malheur : elle vivait dans l'un d'entre-eux, asservie, assujettie, privée de toute liberté.

Passant à nouveau ses bras autour d'elle, elle poussa un profond soupir. Combien de temps se passerait-il avant que Mistral ne parte à sa recherche ? Trop peu de temps. Son coeur battait à la chamade, ses yeux s'humidifièrent : il ne lui pardonnerait pas cet affront. Au moment de rentrer, elle allait payer pour sa désobéissance...

Non, ne pas y penser. Juste profiter de la solitude, de ces brefs instants où son corps lui appartenait encore un peu. Relevant soudainement la tête vers le ciel, Ran offrit un sourire malade au reste du monde, laissant le soleil illuminer son visage malingre de ses rayons violents.

Elle était encore vivante, c'était tout ce qui comptait. Même si elle ne s'appartenait plus vraiment, elle vivrait encore quelques instants...




Dernière édition par Yama Albadune le Jeu 6 Fév - 19:28, édité 1 fois
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Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Dim 15 Déc - 22:27






Seize ans, jeune prince et fiancé, le jeune maître, Felipe de Doñana avait fort à faire pour échapper à la surveillance de ses Cerbères, les plus redoutables d'entre eux étant bien entendu sa nourrice et sa mère. Autrement dit, ma mère et la sienne. Deux ans… deux ans que le charme avait été rompu et, de vous à moi, il n'avait pas l'air d'avoir bien changé, à part pour ce qui était de sa corpulence et de sa voix qui avait mué, mais sinon, il cherchait toujours un moyen de disparaître après s'être honorablement illustré auprès de son précepteur.

Tout le monde est d'accord pour dire qu'il est capricieux, et sa mère, fatiguée, l'a éloigné de Madrid où il avait définitivement trop bien pris ses marques.
Pourtant… il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour s'habituer à cette ville portuaire d'Andalousie, et ses vieilles habitudes sont revenues.

La véritable question, maintenant : est-ce vraiment un caprice ? Je ne suis que son frère de lait, mais, de vous à moi, je crois que la question mérite d'être posée.

~~~
Le regard sombre que lui renvoyait son reflet ne lui plaisait pas. D'accord il était vert, rien d'anormal à cela, c'était sa couleur naturelle, mais moins vert qu'hier, et c'était nettement plus embêtant. S'approchant de la glace au point d'en loucher, il scruta intensément ses iris. Sûr, elles avaient plus de pigments jaunes qu'hier. Il grommela, se retourna et donna un coup de pied rageur dans un coussin rendu coupable malgré lui de cette misérable prise de conscience du jeune homme : ses yeux reprenaient la couleur de quand il avait été crapaud.
Doucement, mais sûrement.
Il se mit à faire les cents pas, s'arrêta et regarda son horloge ; bien il était encore tôt, il avait le temps. Il refit les cent pas.
Son lit, complètement défait, soit des suites d'une nuit agitée soit de celles d'un furieux coup de pied au réveil, trônait avec ses parures à baldaquin dans une magnifique chambre royale, une suite pour le seul héritier du trône espagnol. On notait : un divan à dorures, une impressionnante bibliothèque qui faisait seulement office de "bibliothèque d'appoint de maison secondaire", précisons-le, une table vomissant des brouillons compréhensible du locataire des lieux seulement, un bureau ayant les même problèmes gastriques que son confrère et un secrétaire qui n'avait rien à leur envier. Finalement, il n'y avait bien que son armoire, un pan de mur entier, qui tenait la route, il faut dire qu'il ne s'y intéressait pas le moins du monde. Dans la pièce d'à-coté, il lui était formellement interdit de trimballer "ses affaires personnelles", comprenez : papier, crayons et autres ustensiles pouvant potentiellement lui donner des idées de griffonner. Il s'agissait d'un salon privé poru recevoir des "visiteurs", soit des nobles, comportant une cheminée en marbre, un divan, une table basse en verre et surtout… un piano.
À l'opposé de cette pièce, attenante à la chambre, une salle de bain privée.

Bref, il était loti comme un prince.
Normal, me direz-vous.

Pourtant il ne pensait qu'à une chose : sortir.

Deux ans qu'il était ici. Deux ans fiancé. Et dans deux ans… marié et roi. Destin tracé, années, mois, journées calculés.
Ainsi, il en serait.

Il fit un demi-tour brusque et fit les cent pas dans l'autre sens, histoire de rompre la routine.
Bon, il avait le plan de la ville en tête et…

On toqua à la porte. Le prince eut un arrêt subit, regarda à quoi il ressemblait, nota qu'il portait un pantalon mais rien en haut. Il leva la tête.

"Qui est-ce ?
- Julian, ton altesse !
- Ah bon, alors ça va, entre."

Julian, fidèle complice et totalement inconnu dans les papiers de la grande Espagne, transparent dans le château, il était l'ombre de Felipe et le fils de Dania, en clair, le frère de lait du prince. Le nouvel arrivant regarda ce dernier de bas en haut.

"Si j'étais une fille, Felipe, je comprendrais que tu veuilles me faire du gringue et m'accueillir dans cette tenue mais…
- Rho, je t'en prie, je ne suis pas d'humeur à tes plaisanterie, passe-moi la valise."

Celui-ci s'exécuta, le prince vérifia son contenu et la referma, satisfait avant de la ranger dans un coffre.

"Alors, où vas-tu aujourd'hui?
- Au port.
- Et… comment ?"

Les yeux verts de l'interpelé se posèrent sur lui.

"Ah non ! J'ai assez donné ! Trouve autre chose"

Le sourire de Felipe s'agrandit, lui donnant une allure absolument atroce et irrésistible tout à la fois.

"Tu sais bien que je tiens à ce que l'on ne te remarque pas, mon petit Julian, je pensais à autre chose que celle de t'assommer et de te prendre les vêtements. Après tout, j'ai dépassé l'âge de ces enfantillages."

~~~

Eh bien, son plan avait plutôt bien marché. Aujourd'hui, il avait testé ses capacités en tant que leader. Oui, leader. Cela faisait un petit moment -deux ans pour être exact- qu'il potassait la mise en place d'un groupe à son service. Sa mère était elle-même passée maître dans l'art de gérer ce genre d'organisation et lui avait même subrepticement soufflé les règles de base à suivre à ses moments perdus. Il ne faisait que lui faire honneur, voilà tout. Aujourd'hui, il avait juste eut à récupérer le déguisement qu'on avait gentiment laissé à son intention et s'éclipser au moment opportun.

Autre chose : roi dans deux ans, absent des affaires politiques pendant sept ans, il était d'accord pour rattraper son retard mais pas pour s'enfermer dans une théorie acerbe et stérile, il préférait prendre conscience du fonctionnement de son pays, et de son état par lui-même.
Sa sécurité ?

Il venait de passer sept ans à l'état de crapaud entouré de prédateurs particulièrement vindicatifs et peu regardant sur l'esthétisme de leur proie, dont il faisait partie. Alors, oui, il se sentait quelque peu intouchable, peut-être à tort, mais si son intelligence l'avait sorti de là, elle pourrait faire des merveilles avec un corps d'homme en pleine croissance. Il en était convaincu, et il n'en avait pas fallu plus pour qu'il se jète à bras ouvert dans cette nouvelle ville.

"L'Espagne est un pays prospère."
"Votre mère, la reine Isabelle Estrella Primera, a su évincer les dernières traces de résistance contre votre règne, le pays a pu se relancer dans ses industries et son économie, c'est en l'an…"

Des faits, des dates. Felipe regarda autour de lui. Jeune adolescent muni d'une gavroche grise qui cachait une partie de ses traits, il possédait encore de grands yeux verts qui trahissaient son jeune âge bien que sa carrure commençait à prendre une forme appréciable. Son pantalon de bure grisâtre était serré à la taille par une ceinture sombre par-dessus un débardeur bleu marine que recouvrait une veste marron au coude gauche rapiécé par un morceau de tissu rouge.

Oui, il commençait à être bon en déguisement.
De la sorte, personne ne faisait attention à lui, et il vaquait à ses "obligations", mains dans les poches, la démarche un peu délinquante et fluide.
Il acheta quelques tallos*.
(*churros, en andalousie)

"L'Espagne est un pays prospère".

Et il faudra qu'il le reste sous son couronnement, n'est-ce pas ? il ferait tout pour y parvenir. Mais, même en étant "prospère", la perfection n'existait pas. Le regard vert s'attarda sur plusieurs cas où les habitants les plus pauvres vivaient très simplement, trop. Rien à voir avec sa petite suite personnelle dont l'espace seul servait à abriter deux familles, pour certains.
Il eut un léger goût amer dans la bouche.
Oui, c'est pour cela qu'il venait ici.
Pas pour les voir, pas pour se moquer… mais pour se rappeler et ne pas se perdre dans sa cage dorée.

Mais il n'avait rien vu, à sa connaissance, d'aussi vide d'espoir et plein de reconnaissance à la fois que le visage de cette fille. Une reconnaissance noire, vide... simple, peut-être ? Il n'aurait su dire à qui ou à quoi s'adressait sa prière muette lorsqu'elle leva les yeux au ciel, mais sa simple vision l'arrêta net. Pouvait-il décemment la qualifier de misérable ? Il ne savait rien d'elle. Maigre, aux habits trop grands pour elle, seule et comme en attente de quelque chose qui ne se produirait jamais, elle était une énigme insoluble.
Qu'il devait résoudre. Il était là pour ça, non ?

"À qui est dédié ce sourire ?"

Il reproduisit sans peine l'accent andalou et, s'étant rapproché, debout et à ses côtés, son regard interrogateur attendait patiemment une réponse. Sa voix avait dévoilé des intonations d'une grande douceur, la jeune fille devant lui ressemblait tellement à un animal craintif qui attendait le moindre petit signe hostile pour s'échapper qu'il préférait prendre ses précautions.
Il regarda son papier encore plein de quatre tallos et s'assit à un mètre d'elle en le lui tendant négligemment :

"Tu en veux ? Tu as l'air affamée."

Attendant qu'elle en prenne un, il se servit lui-même et grignota tranquillement le sien, pendant quelques minutes, avant de la regarder à nouveau.

"Au fait, je m'appelle Javier, ravi de te rencontrer !"

Si on se demandait sur quoi reposaient les critères selon lesquels cette rencontre était ravissante : le simple fait qu'il était dehors en train de manger des tallos avec une parfaite inconnue en regardant la mer était suffisant.




Dernière édition par Rey de Marisma le Mar 31 Déc - 14:51, édité 1 fois
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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Lun 16 Déc - 14:46




-À qui est dédié ce sourire ?

Tout d'abord, elle crut que ces mots ne lui étaient pas adressés. Les yeux écarquillés par la surprise, elle se retourna en balbutiant tout en se rappelant qu'elle était adossée à un mur et qu'il n'y avait en conséquent personne d'autre à qui la question avait pu être destinée. Levant les yeux, elle secoua ses mèches noires pour mieux voir l'inconnu. Ce dernier avait tout l'air d'un jeune homme du peuple... ou alors un enfant des rues qui avait eu de la chance, comme elle l'avait été jusqu'à peu.

"Ôte-toi de mon soleil" fut la première chose qu'elle fut tentée de lui répondre. Puis elle se ravisa : dans sa situation, mordre la main qu'on lui tendait n'était pas le choix le plus sage. Le problème, c'était qu'elle ne savait strictement pas quoi répliquer ; elle ne souriait pour personne, elle souriait parce qu'il le fallait bien, parce que pleurer, c'était se rendre encore plus morte qu'elle ne l'était déjà.

Elle finit par hausser les épaules.

- Je ne sais pas. Disons... au reste du monde.

La réponse fut donc hasardeuse et dénuée de sens. Peu lui importait, d'ici quelques heures on la ramènerait à bord et elle oublierait cette rencontre.

Le garçon s'assit à un mètre d'elle et lui tendit le papier qu'il tenait. Au départ, Ran fut tentée de refuser mais une sensation de faim aussi brutale qu'inattendue la poussa à se saisir d'un des tallos brusquement, comme si elle craignait qu'on lui retire la nourriture des yeux au dernier moment. Elle le mangea sans chercher à cacher son contentement ; depuis que son corps ne lui appartenait plus vraiment, elle en oubliait la faim et le froid, la douleur les supplantant comme sensation dominante, impérieuse et constante. Alors qu'elle mangeait en silence, elle dévisagea son interlocuteur : il était sans doute un peu plus âgé qu'elle et ses yeux étaient d'une couleur... étrange. Si elle devait vraiment lui donner un nom elle aurait penché pour "vert trouble".

- Au fait, je m'appelle Javier, ravi de te rencontrer !

Javier... elle répétât le nom dans sa tête à plusieurs reprises, en espérant vainement qu'elle ne l'oublierait pas. Elle ne savait pas si elle se réjouissait de cette rencontre, la plupart de ses pensées, à l'image de ses sensations, étaient nimbées par l'apathie. Au bout d'un instant, hésitante, elle finit par se présenter à son tour.

- Moi... je...

"Je ne suis rien."

-... je suis Ran.

Elle inspira, frissonna. Que dire d'autre ? Ils avaient fait le tour de la question. Son regard morne s'attarda une fois encore sur le visage de Javier. À coup sûr, il allait partir et c'était normal : elle était inintéressante. Ramenant ses genoux contre sa poitrine, elle laissa son regard se troubler, ses pensées revenant irrémédiablement vers le vaisseau où elle allait devoir rentrer.

Elle ne voulait pas rentrer. Elle ne voulait pas qu'il la touche encore.

A nouveau ses mains se plaquèrent contre son visage, filant sous ses cheveux pour se planter dans son crâne. De telles pensées étaient dangereuses, lui donnant l'illusion qu'il existait une autre solution alors qu'elle savait pertinemment que ce n'était pas le cas. Comment ferait-elle sans lui ? Elle n'en avait strictement aucune idée.

Elle détacha ses mains et releva la tête : à sa grande surprise, son interlocuteur n'était toujours pas parti. Qu'était-elle sensée faire ? S'excuser ? S'expliquer ? Ne rien dire ? Elle finit par opter pour la solution la moins socialement acceptable de toutes :

- Désolée, je... ne suis pas quelqu'un de très intéressant. Tu as sans doute mieux à faire que de trainer avec quelqu'un comme moi... ?

Sa voix était hésitante, à peine un filet. Ses yeux inquisiteurs semblaient en quête d'une réponse bien que tout pour elle semble écrit et joué d'avance.




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Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mer 25 Déc - 23:24






- Moi... je... je suis Ran.

Ran. C'était un nom peu commun, sans doute étranger. Javier, puisqu'il s'était renommé ainsi, trouvait qu'il lui allait bien avec ses grands yeux noirs et sa crinière d'ébène. Certes, c'était stupide de penser une telle chose d'une personne que l'on ne connaissait pas… et portant un nom originaire d'une langue que l'on ne connaissait pas. Mais… "Ran", c'était mieux que "la fille" quoi que l'on en dise, non ? Le regard porté en avant, là où étaient amarrés une flopée de vaisseaux attendant d'être déchargés, le jeune homme était songeur. Était-elle réellement une étrangère ? Était-elle venue ici en rêvant d'un pays riche et prospère comme son précepteur ne cessait de lui rabattre les oreilles ? Avait-elle été déçue ?
Il ne dit rien.
Sa compagne de fortune pour manger des tallos semblait plonger dans ses pensées, mal-à-l'aise alors que lui-même laissait simplement filer les douces secondes de liberté qui s'offraient à lui.

- Désolée, je... ne suis pas quelqu'un de très intéressant. Tu as sans doute mieux à faire que de trainer avec quelqu'un comme moi... ?

Il ne répondit pas tout de suite.
Ce genre de discours dévoilait des timbres de voix et des notes de désespoir véritable auxquels il n'était pas habitué, lui, dauphin d'Espagne. Dépuis son retour dans le "monde", il avait entendu bien des pleurs… des pleurs de caprices… pour la plupart.
Même lorsqu'il descendait dans les cuisines… là où, enfant, il pouvait encore espérer entendre les confidences des jeunes servantes, aujourd'hui, on lui faisait bonne figure, on cachait ses peines. Tout devait être beau et parfait dans le palais et les plaintes devaient se porter sur des petits riens auxquels sa condition de prince pouvait facilement remédier. "Vous rendez-vous compte, mon Prince, la Comtesse de *** ose prétendre que le jeune Duc de *** échange avec elle des épîtres au contenu peu avouable !" "Oh, que ces chaussures sont belles ! Mais la Marquise de *** les a vu avant moi, je ne peux les acheter, on me calomnierait en disant que je l'ai copié !"

Diantre, que c'était fatiguant et vain.
C'est pourquoi… entendre cette simple phrase, ce très simple et menu "Je ne suis pas quelqu'un d'intéressant" le frappa au plus haut point. Il la regarda, attendant qu'elle lève les yeux vers lui pour capeyer ses yeux et lui montrer toute la surprise dont elle venait de la frapper.
Sans y parvenir, elle fuyait méthodiquement son regard.

Il se gratta la joue, sentant sous ses doigts sa première barbe d'adolescent, invisible encore à l'oeil nu et réfléchit à ce qu'elle venait de lui dire.

"Moi…. c'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui sourit au reste du monde. Tu accorderas que ce n'est pas très commun et remarquable."

il avait dit cela d'un air songeur et un peu absent, et c'est également l'air absent qu'il lui tendit une nouvelle fois le papier de tallos et qu'il le froissa, une fois ce dernier vide.

Après un moment de silence, il se leva soudain.

"Bon, c'est pas tout ça mais…"

Il tendit la main vers elle.

"À broyer du noir ici, tu ne verras jamais rien. Tu connais la ville ? Je vais te faire visiter !"

Javier était de ceux qui avaient toute une panoplie de sourires différents… à cet instant-précis, ce fut l'ombre d'un sourire voletant sur ses lèvres, cédait davantage ses yeux qui, rieurs, exerçaient un véritable pouvoir d'attraction. Moins qu'un ordre, c'était une invitation si douce que l'on ne pouvait pas y résister…
Normalement.

Il eut un petit rire et se gratta de nouveau la joue, ses yeux se détournant légèrement.

"Enfin… si tu veux bien."




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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mar 31 Déc - 15:35





Il n'était toujours pas parti. A ce stade-là, c'était presque un miracle.

Toujours adossée au mur, repliée sur elle-même comme un embryon, elle observait Javier à la dérobée, sans savoir quoi dire. Elle ne voulait pas qu'il parte, mais le simple fait qu'il reste échappait à sa compréhension. Elle n'avait rien pour elle, rien d'exceptionnel, rien de marquant. Elle était transparente, vide comme un courant d'air.

Un spectre constamment transpercée par ceux qui ne la voyait pas.

Ou celui qui ne la voyait que trop.

- Moi…. c'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui sourit au reste du monde. Tu accorderas que ce n'est pas très commun et remarquable.

La voix la tira de ses pensées. Elle sursauta, récupéra d'un geste rapide le dernier tallos qu'il lui tendait et le mangea rapidement. Quelque chose au fond d'elle lui murmurait de se méfier. Après tout, dans ce bas monde, elle avait appris que la gentillesse n'était pas gratuite. En même temps, qu'avait-elle vraiment à perdre ? Si elle mourrait, ce serait sa perte à lui.

Ses yeux noirs rendus immenses par son visage malingre s'attardèrent un instant sur le visage de Javier. Oui, elle pouvait sourire et sourire encore... se donner l'illusion d'être normale. De le faire de son plein gré.

Défier ce monde qui l'entraînait plus bas que terre tant qu'elle le pouvait encore.

Il se leva, tendit la main vers elle.

- À broyer du noir ici, tu ne verras jamais rien. Tu connais la ville ? Je vais te faire visiter !

Ses yeux s'écarquillèrent, chargeant son regard d'une franche surprise. Etait-il sérieux ? Voulait-il vraiment l'emmener ainsi à travers les rues... s'encombrer de sa présente grisâtre et si peu distrayante ? Elle resta immobile, pencha la tête de côté et plissant les yeux comme si, durant tout ce temps, le jeune homme avait été une apparition, un produit de son esprit malmené par la peur.

- Enfin… si tu veux bien.

Il restait là, elle avait mal aux yeux.

Entouré ainsi par la lumière du soleil, c'était comme si lui-même l'éblouissait.

- ... tu me demandes ça pour de vrai ?

Ses mots avaient dépassé sa pensée, elle se surprit à rougir devant la stupidité de sa réaction. Allons bon, il n'avait pas dit ça pour rien... si Javier avait vraiment voulu partir, il l'aurait fait à partir du moment où elle l'avait conseillé de le faire.

Décidément, elle ne le comprenait pas.

Ran resta immobile encore quelques secondes puis saisit la main qu'on lui tendait. Comme toujours, le contact d'un autre la fit frissonner, la poussant à s'accrocher plus fort pour ne pas le lâcher. Se servant du mur comme appui de son autre main, elle se leva et trouva le courage de replonger une fois encore son regard obscur dans celui de Javier. Même debout, elle devait encore lever la tête pour le regarder dans les yeux.

Elle n'était pas de ces filles qui grandissaient vite. Et tant mieux, lui disait sans cesse qu'il la préférait ainsi.

Les mots se précipitèrent hors de sa gorge, vite, vite pour chasser l'autre présence.

- C'est d'accord, je te suivrai.

Comme si cette phrase avait agi en déclic, elle eût envie de partir, comme quand elle était enfant et que rester en place lui donnait l'impression de mourir. Cette sensation qu'elle avait cru perdue à jamais lui fit mal jusque dans les os.

Elle ne parvenait plus à détacher son regard de celui de Javier.

Sa main resta dans la sienne.




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Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mar 7 Jan - 23:27






- ... tu me demandes ça pour de vrai ?

Il lui sourit.

"Oui."

Il resserra sa main sur la sienne, l'aidant à se lever. Une petite étreinte. Elle avait de grands yeux, assurément. Deux éclats noirs et brillants. Il répondit à son regard, retrouvant son âme d'enfant. Après son accord et un premier pas, ils étaient partis.
Pour une petite escapade.
Où plus aucun d'eux ne subissait de règles, plus de monde, juste une ville et leurs deux âmes.

Ils restèrent un temps sur les quais pour le plaisir de la brise marine mais empruntèrent bien vite les ruelles pour... se perdre et gommer les paysages connus.
Ce n'était pas sa ville, il l'avait apprivoisée, et encore ! Il lui fit voir la galerie oubliée dans le vieux quartier, habitée par des pauvres et où persistaient de grandes arches des temps des invasions arabes. Il y pleuvait sous les toits colorés de mosaïques. Il y pleuvait du linge bariolé, de grands habits, semblables à des draps, peut-être pas neufs, sans doute très vieux, à l'histoire se lisant aux tâches, brûlures et raccommodages, et que l'on enroulait en robe, que l'on repiquait et que l'on ajustait pour toute la famille, quelle que soit la taille du prochain héréditaire. Il y avait, là-haut à la fenêtre, una madre qui chantait avec son linge mouillé, d'une voix atteignant les étoiles mais qui voulait bien descendre à leurs oreilles de mortels.

Javier donnait des explications, les quelques noms qu'il connaissait...

Pedro, Juan, Lucia, Alba, Rico, Luz, Andrea, Mario, Carmen, Diego, Manuel, et bien d'autres encore. Il ne savait pas au juste ce qu'il cherchait. Lui, il aimait voir des gens, il aimait les voir vivre, se dire qu'il n'était pas indispensable.
Se dire qu'il allait vivre pour eux.
Il tenta de l'expliquer à Ran. il ne sut pas vraiment s'il réussit à se faire comprendre.

Les gamins jouaient dans la rue... à quoi au juste, avec ces bâtons ?

Sur un empilement de caisses dans une ruelle, ils virent le "théâtre" des enfants de rue, d'à peu près leur âge. Que des grands classiques y étaient joués : "on sauve une telle", "on tue un tel", "on est roi", "on est prince", et "t'es princesse". Ironie du sort, l'héritier était là, pour de vrai, le pantalon troué et la casquette sur le chef.

Il voulut bien lui laisser profiter du spectacle. Mais, à l'écoute de chacun de ses désirs, ils partaient dés que la lueur de ses yeux semblait s'assombrir. Il avait une idée.
Alors, passant par une ruelle dont on pouvait toucher les murs d'une épaule et de l'autre bras tendu, ils s'engouffrèrent dans un couloir de couleurs mouvantes, laissées au sol le linge qui zébrait le bandeau bleu du ciel. Il y avait toujours du linge, toujours. Le même linge, qu'on lavait chaque jour. Les même tenues, en plusieurs fois, qu'on faisait tourné. Parce que l'on avait pas davantage d'argent. Pas assez pour plus, en tout cas.

Et ils arrivèrent à la Plaza.
Il s'agissait en fait de l'ancien jardin d'une vieille bâtisse. Du jardin, il restait des colonnes disposées en cercle et encombrées de lierre fleuri, toutes n'étaient pas entières. Le sol était dallé en étoile et leurs coins verdis de mousse. Mais surtout, au centre trônait une majestueuse fontaine, la fierté de la Plaza. Très baroque, elle mettait en scène Sept Ondines nues et sublimes, bien évidemment, aux cascades de cheveux lascives sur leur corps galbé. Le visage de chacune représentait une expression différente et, chose étrange, selon le jour et l'humeur, on n'était plutôt porté vers l'une ou l'autre. Tournées dans la même direction, leurs regards de pierre étaient ou vague ou transperçant.
Mais toutes tenaient une jarre, et semblaient, dans leur posture, vous défier de venir y boire l'eau.
L'une d'elle, par terre et au centre, délicieuse et les bras tendus, la tenait au-dessus de sa tête, s'aspergeant d'eau. La paisible, debout derrière elle, tenait tranquillement la sienne sous son bras. De chaque côté, deux jumelles dans leur coiffure et leur posture, se tournaient le dos et faisaient voir de la joie pour l'une, de la tristesse pour l'autre. La rêveuse, à genoux et l'esprit hagard, la tenait en biais sur ses cuisses. La méfiante se tenait aussi à genoux, de l'autre côté, mais elle cachait derrière elle son bien.
Enfin il y avait... l'autre.
Une sorte de puissant pied de vigne poussait derrière elles toutes et se courbait au-dessus d'elles, là, couchée, et l'ensemble de son torse tombant en arrière, faisant plier la vigne qui l'emprisonnait. Ses bras tombaient de chaque côté. Ce n'était pas une jarre mais des coupelles d'où s'échappait un mince filet d'eau qui se tenaient au bout de chacun de ses index. Ainsi se tenait la Septième expression.
Indéfinissable.

Javier resta silencieux.
Il chercha une nouvelle fois à percer son secret... à cette ondine.
Sans succès.
Comme il n'avait toujours pas percé le secret de Ran. Pas encore, en tout cas. Et qu'importe qu'il y arrive. Il voulait juste lui montrer la ville.
Cette fontaine n'était que la première étape.
Il regarda sa jeune compagne. Il ne lui avait pas lâché la main. Celle-ci s'y était cramponnée comme on se cramponne à une ancre.
Il n'avait pas retiré sa main.

"Tu sais... il parait qu'un voeu se réalise si on boit à la "bonne eau". Je ne sais pas trop ce que cette expression veut dire..."

Il haussa les épaules.

"Au fond, on ne saura jamais quel voeu est exaucé. Mais ça ne gâche rien d'y croire."

Surtout quand on semblait avoir touché le fond.

"Et puis, si on boit à la "mauvaise eau"... eh bien, c'est juste de l'eau. Et après des tallos, c'est pas mal non plus, non ?"

Ses yeux ayant fait un rapide retour sur la sculpture pour choisir sa propre ondine, même si le choix ne se posait pas, pour lui, il reporta son attention sur Ran, sourire joli aux lèvres.

"Tu veux essayer ?"


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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Dim 12 Jan - 19:46





Ils filaient à travers les rues multicolores, ne s'arrêtant que le temps d'une pause ou deux. Sans la lâcher, Javier lui parlait de ce qu'il savait, lui présentant la ville et ses habitants. Ran l'écoutait en silence mais avec grande attention, ses yeux papillonnant d'un endroit à l'autre comme si elle voulait tout retenir, emporter les moindres détails de cette visite dans sa mémoire. A un moment donné, ils s'arrêtèrent dans une ruelle où jouaient plusieurs enfants qui n'avaient l'air d'être à personne. L'étrange duo resta ainsi, à observer les scènes qui se déroulaient devant eux au gré de l'humeur des gamins. Ce théâtre éveilla en Ran un étrange sentiment de langueur, le souvenir d'une époque où, pauvre mais libre, elle vivait sans personne et pour personne, avec pour seul devoir d'écrire et pour seule compagnie d'autres enfants qu'elle quittait une fois lassée. Deux ans avaient passé ainsi, jusqu'au jour où elle décida que cela ne suffisait plus.

Elle était tombée dans un piège. Elle l'avait bien cherché.

Ran frissonna violemment. Elle voulait partir, quitter ces enfants au plus vite. Elle n'eut même pas besoin de le dire qu'ils détalaient déjà. Etait-elle si transparente que cela ? Toujours est-il que son compagnon de fugue avait perçu son trouble, ils étaient repartis. Elle le suivait sans dire un mot, comme une ombre silencieuse qui se fanait au soleil, incapable de prendre conscience de ce qui lui arrivait.

Ils arrivèrent sur une place désaffectée, où subsistaient les restes de ce qui avait semblé être le jardin d'une luxueuse demeure. Au centre de la place, une magnifique fontaine encore en activité semblait défier le silence des lieux. Ran s'y avança, contemplant les sept femmes de pierre qui abordaient chacune une attitude et une expression différente. Hypnotisée dans la contemplation des ondines, elle lâcha la main de Javier et fit le tour de la fontaine, les scrutant de ses grands yeux avec une attention perçante, inhabituelle.

Ran avait toujours été fascinée par les femmes. Déjà lorsqu'elle n'était qu'une enfant, c'était une femme qui prenait soin d'elle, lui brossait les cheveux en chantonnant et l'aimait comme sa fille. Puis elle avait grandi et s'était éloignée d'elle, se plaçant en marge de la société de par sa condition d'enfant des rues. Mais même là, Ran n'avait rien perdu de son affection pour les autres femmes en qui elle voyait un refuge ou une source de fascination. Lorsqu'elle grimpait aux arbres pour atteindre les fenêtres des salles de bal, c'était pour voir les dames et leurs robes et lorsqu'elle empruntait les grandes artères, c'était pour voir les filles de son âge apprêtées comme des reines qui marchaient sans la voir, comme si elles n'étaient pas du même monde.

Elle ne l'était pas. A dire vrai, la jeune fille n'appartenait plus à aucun autre monde que celui qu'avait construit Mistral pour elle, un monde obscur, mensonger et infecté. Pourtant lorsqu'elle plongea son regard dans celui des statues, elle crut y voir un éclat étrange, une forme de reconnaissance mutuelle pour les femmes que l'on fige, les femmes dont on se sert. Elle écouta les explications de Javier sans les quitter des yeux, comme pour ne pas briser ce sentiment qui s'apparentait à la plus illogique des déraisons mais auquel son esprit malade pouvait se raccrocher.

- Tu veux essayer ?

Une question simple, qui provoqua pourtant une vague de trouble dans l'esprit de Ran. Cette dernière fit un pas en arrière et passa ses bras autour d'elle. Elle l'avait entendu, écouté mais... son esprit se rebutait à l'idée de faire un choix.

Ne donne rien. Tant que tu le peux, garde-toi pour toi et toi seule.

Et puis... elle ne croyait plus aux voeux. Plus depuis que son dernier souhait l'avait mené jusque dans les bras d'un monstre. Elle baissa la tête, ses frêles épaules furent secouées alors qu'elle laissait échapper un rire qui ressemblait à un ricanement. Non, elle ne voulait pas essayer. Elle ne voulait pas donner au monde l'occasion de l'entraîner encore une fois plus bas que terre. Et c'est ainsi qu'elle répondit d'une voix que la souffrance rendait vibrante :

- J'ai appris... à me méfier des voeux.

Elle voulut lui conseiller de faire de même, mais les mots ne sortirent pas. Sans plus rien dire, elle s'approcha, recueillit l'eau à même le bassin et la but rapidement, étanchant une soif dont elle ne prit conscience qu'à l'instant.

Elle voulut s'excuser mais ne le fit pas. Se mirant dans l'eau claire, elle aurait pu devenir statue à son tour, puisque tout ce qu'elle ressentait était le froid et l'impression d'être figée, appartenant à un autre même quand elle se sauvait.




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Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Lun 20 Jan - 22:00






Il resta là, à la regarder.
Encore une fois, il s'était prendre.
Il avait cru pouvoir la comprendre, et il venait de se rendre compte, une nouvelle fois, de ce gouffre qui l'avait saisi dés qu'il l'avait vu.
Elle vivait dans un monde… -sans voeux ?- donc sans espérance. Il trouvait cela terriblement triste, terriblement fatidique. Et il y avait bien plus dans sa phrase qu'elle ne voulait bien le croire. Elle voulait rester secrète, il ne la forcerait pas. Mais son être tout entier était un trou béant.
Et lui… cherchait l'étincelle d'humanité qui subsistait.
Car elle subsistait !
Il le fallait !
Pour que ce sourire devienne un vrai sourire.

Elle serait très belle avec un vrai sourire.

Il voulait la changer. Mais il ne pouvait pas, il n'en avait pas le droit. Il essaierait quand même ! Encore une fois, de quel droit ? De quelle autorité pouvait-il revendiquer le fait qu'il veuille accomplir un tel exploit ? Il était roi ! Ou tout du moins il serait intrônisé. Il avait survécu à une vie de crapaud tout était possible.
Et il était dehors, avec une parfaite inconnue.
Non, il ne la forcerait pas.
Il préférait espérer la laisser venir.

Si elle le faisait, un jour.

Ce qui n'était pas gagné.
Tant pis, il accepterait la défaite.

Comme il l'acceptait maintenant. Car son rejet était une défaite. L'infant ne lui en voulut pas, après tout… il s'y était cru, non ? À l'enfant des rues…
Un panache rouge attira son attention. Il releva la tête et ses yeux s'agrandirent imperceptiblement. Panache rouge sur casque noir, veste rouge et pantalon noir, botte de cuir et fusil à baillonette. Non ! Non non ! Impossible ! Le couple de garde faisait la ronde, certes un peu plus énergiquement que d'habitude, questionnant les passants. Il ne pouvait les entendre, il ne pouvait s'assurer du motif de leur présence, mais franchement ile ne chercha pas à vérifier. N'importe après tout, il était en fuite, la maison royale entière devait trembler en son absence et il ne serait pas étonnant qu'il voyait devant lui les premiers effets de ce séisme… casqués de rouge.

Ses yeux bondirent plusieurs fois de Ran aux gardes…
Si ces derniers leur adressaient la paroles pour lui demander une information, comme ils le faisaient avec tous ceux qu'ils croisaient, il ne pourrait pas les ignorer sans paraître suspect, et leur répondre lui paraissait insurmontable. Il ne voulait pas prendre le risque, surtout s'il était accompagné ! Qui sait ce qu'ils iraient s'imaginer sur elle s'ils la voyaient avec lui, héritier du trône ? Oh, les idées folles viendraient bien vite aux esprits de ses proches, et il ne donnait pas cher du sort qu'ils réserverait à la jeune adolescente.

C'est pas vrai, voilà qu'il venait de radicalement compliquer la vie, qui semblait déjà bien compliqué, avouons-le, d'une illustre inconnue qui avait juste eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Et de sourire, c'était important.

Il prit une décision. Sans rien laisser paraître de l'état -critique- de la situation, il la rejoignit et lui prit une nouvelle fois la main, en était encore bien plus doux, bien plus précautionneux, chacun de ses gestes se voulant rassurant.

"Viens…"

Il exerça une très légère et rapide pression de ses doigts sur sa main pour lui demander de lui faire confiance. Il jeta un rapide coup d'oeil aux gardes et doucement, tranquillement, comme deux parfaits amoureux, si l'on pouvait dire, ils partirent dans une direction, prise au hasard, semblait-il, mais à l'exact opposé des gardes.
Quand ils furent hors de vue, ils accélèrent sensiblement le pas jusqu'à courir.

Il s'arrêtèrent à une intersection, les yeux furibonds de Felipe allèrent de couloirs en couloirs, tentant de prévoir le chemin le plus sûr.
Il murmura, autant à Ran qu'à lui-même, comme si son corps était hors de son esprit et avait besoin d'entendre son ordre.

"À droite."

Et il partit à droite, serrant la petite main de Ran.
Il se sentait responsable de cette situation. Et il se sentait responsable d'elle.

Ils ralentissaient l'allure dés qu'ils voyaient au loin des gardes, bifurquaient tranquillement, l'air de rien et repartaient.
Felipe, ou plutôt Javier, ne cessait de laisser tomber quelques commentaires.

"Ils sont coriaces…"
"Je ne pensais pas qu'ils me retrouveraient si vite."

Et puis, la regardant.

"Mais, je t'ai promis de te faire visiter… non ? Alors, je vais bien exaucer ce voeux-là, puisque tu n'en veux pas d'autre."

Ce sera un honneur.
Il allait l'emmener sur le toit de la ville.
Et pour cela, rien de mieux que de s'assoir à l'arrière d'un trolley bus, tout-à-fait clandestinement, entre les roues. Javier hissa sa jeune compagne en profitant de l'arrêt inopiné de l'un d'entre eux et la rejoignit d'un bond tandis que le véhicule entier s'ébranlait. C'était surtout des Grandes Gens qui était assis en haut, là où la capote de la voiture les rendaient invisibles aux deux adolescents vauriens qu'ils étaient. Et l'infant n'avait heureusement pas à craindre d'être reconnu de la sorte. cette même capote servait aussi accessoirement d'abri aux deux jeunes gens.

Javier regarda ses pieds sous lesquels défilaient incessamment les pavés de la voie.
Puis, se rappelant de ses bonnes manières et de leur course.

"Hmmmmh, navré de t'avoir embarquée dans tout ça, tu sais."

Il eut un sourire pétri de culpabilité.

"Je crois que tu n'es pas vraiment tombé sur un bon larron pour une… virée tranquille. Mais… si on arrive à destination, tu ne le regrettera pas !"

Surtout que vu comment le jour déclinait, ils y arriveraient à le meilleure heure...


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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mer 22 Jan - 19:25




- Viens…

Il lui prit la main une fois encore, usant d'un ton doux pour l'enjoindre de le suivre... et c'est ce qu'elle fit, incapable de retrouver son chemin depuis la Plaza. Ils se mirent à marcher tranquillement, mais Ran ne fut pas dupe : regardant derrière elle, elle vit les hommes que Javier semblait chercher à fuir... des gardes. Un éclat de surprise passa dans les yeux noirs de la jeune fille pâle. Ainsi elle n'était pas la seule à fuir quelque chose - ou quelqu'un - ici...

Aussi étrange que cela puisse paraître, cette information fit naître une agréable sensation de chaleur en elle.

Une fois hors de vue, ils se mirent à courir. Ran le suivait sans le lâcher, voyant grâce aux quelques remarques de son guide ses soupçons se confirmer. Elle n'avait aucune idée de ce qui se produirait si les gardes les trouvaient, elle comprit juste que c'était la dernière chose que souhaitait Javier en ce moment... elle fit de son mieux pour tenir la distance. Ils s'arrêtaient parfois à une intersection ou l'autre, errant à travers des ruelles étroites et désertes. Ran s'accrochait à lui comme elle le pouvait, ne le lâchant que lorsque qu'ils arrivèrent à la hauteur d'un bus, le laissant la hisser à l'arrière du véhicule comme si elle ne pesait rien avant de s'asseoir à ses côtés. L'engin mécanique s'ébranla avant de poursuivre sa course, faisant défiler le paysage de plus en plus vite autour d'eux. Bientôt les couleurs du crépuscule nimberaient la ville, le temps avait poursuivi son cours étrangement vite.

La jeune fille n'était pas impressionnée par le véhicule : contrairement au vaisseau noir qui lui servait de foyer, le trolley-bus évoluait au sol, limité par les lois de la gravité. Repenser au navire maudit la fit frissonner, elle s'entoura de ses bras comme pour se donner une illusion de chaleur.

- Hmmmmh, navré de t'avoir embarquée dans tout ça, tu sais.

Hein ?

Avec stupeur, elle tourna la tête vers son compagnon de fugue. Pourquoi s'excusait-il ? Il n'avait été ni violent ni méprisant avec elle et même s'il l'avait été, elle n'aurait rien eu à dire. Croyait-il sincèrement qu'elle regrettait avoir fait sa rencontre ?

- Je crois que tu n'es pas vraiment tombé sur un bon larron pour une… virée tranquille. Mais… si on arrive à destination, tu ne le regrettera pas !

Il souriait encore, d'un sourire radieux bien qu'emprunt par la gêne. Ran ne le comprenait pas mais son sourire agit sur elle comme un faible tranquillisant. Desserrant l'étreinte de ses bras, la jeune fille leva la tête, jetant un œil au ciel trop vif. Les mèches de jais, emportées par le vent, dansaient autour de son visage et sa gorge. Elle ne savait pas où il comptait l'emmener, mais ce serait toujours mieux que de retourner à bord.

Oh, ce n'était pas comme si elle avait le moindre espoir qu'il ne soit pas parti à sa recherche. Elle espérait juste qu'il la trouverait le plus tard possible.

- Alors comme ça, toi aussi tu es en fugue ?

Elle mit quelques secondes avant de se rendre compte de ce qu'elle avait livré à travers sa phrase. Plaquant sa main sur sa bouche comme une enfant, elle baissa les yeux. Pourquoi était-ce aussi facile de se livrer ? Elle eut envie de crier, crier qu'elle avait menti, qu'elle ne fuyait rien, que tout allait bien. Un frisson la secoua, elle voulait partir mais ne le pouvait pas. Un élan de panique la saisit l'espace de quelques instants. Elle resta immobile quelques instants le temps de retrouver son calme, de relativiser.

Calme-toi, Ran. Ce n'est pas grave, s'il avait voulu te faire du mal il l'aurait déjà fait et puis tu sais très bien que tu ne le reverras plus.

Inspirer, expirer, cesser de trembler. Quand la toute jeune pirate reprit la parole, ce fut d'un ton doucereux, à peine un filet de voix. Elle avait tourné la tête vers Javier mais n'osait pas croiser son regard.

- Tu sais, cette journée est... la plus tranquille que j'ai vécu depuis des mois...

Cette constatation, pourtant prononcée d'un ton presque tranquille, lui porta un coup au cœur. C'était vrai : la vie qu'elle menait à bord de la Veuve Noire n'avait rien d'un séjour en croisière, loin de là. Elle sentit une boule se former dans sa gorge alors que ses yeux s'humidifiaient. Seulement à ce moment-là (était-ce parce que sa vision était brouillée ?) elle trouva le courage de chercher le regard de son compagnon encore une fois. Lorsqu'elle le trouva, elle put compléter sa phrase ;

-... alors merci !

Une esquisse de sourire, un ton faussement heureux. C'était pitoyable, elle était pitoyable. Qu'il était difficile de ne pas pleurer alors qu'elle n'était que larmes.




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Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Dim 2 Fév - 19:22






Ainsi donc il n'était pas absolument inutile ? Cela lui fit chaud au coeur plus que de mesure, et il faut dire qu'il apprécia une telle fraicheur de sa part. Une fraicheur bien différente du froid désespoir précédent, une fraicheur qui réchauffait un peu le coeur de ce jeune prince, son petit orgueil aussi et le faisait se sentir si...
Complet.
Il eut un petit rire. Un rire grave et complice.

"Eh oui, je fugue, moi aussi."

En voilà une information intéressante qu'elle avait échappé, mais qu'il releva pas. Les quelques passants qui remarquaient les deux adolescents clandestins à l'arrière du trollet semblaient beaucoup s'amuser de la scène, ils ne rencontrèrent pas de problèmes jusqu'à leur destination à laquelle Javier sauta d'un bond au sol et aida sa charmante compagne à le rejoindre en la prenant par les hanches.
Profitant de ce petit un temps de rapprochement, fort bref, il confia doucement :

"Et... si je peux me permettre, c'est un plaisir pour moi aussi, et un moment tout aussi précieux."

Que c'était bon d'être libre.
Il la lâcha et lui proposa une nouvelle fois la main tandis que le trollet redémarrait, l'emmenant près d'un tas de caisses et de tonneaux dans une ruelle semblable à celui du théâtre improvisé qu'ils avaient vu un peu plus tôt et qu'ils gravirent. Arrivés en haut, Javier se hissa d'un bond qui devait relevé soit d'un entrainement intensif soit de capacités physiques naturelles proprement inhumaines. Bien entendu, les deux étaient la bonne réponse, l'entrainement intensif relevant de son ancienne vie de batracien tout autant que l'expérience inhumaine qu'elle lui avait fourni. S'allongeant sur les tuiles. Il tendit les bras vers Ran en-dessous réduisant sensiblement la distance du saut pour qu'elle puisse aisément les saisir.

"Allez, saute, je te rattraperai."

Il savait qu'elle n'avait peut-être pas encore entièrement confiance en lui, il était après tout un parfait inconnu, et il ne lui en voudrait pas, c'est pourquoi il s'autorisa un clin d'oeil et un sourire des plus persuasifs :

"C'est encore une promesse : tu ne le regretteras pas."

Il ne sut ce qui la décida entre son attitude, sa parole ou même un tout autre élément qui lui était étranger mis en tout cas, elle se lança, et d'un mouvement vif, il attrapa ses bras. Bigre qu'elle était légère ! Il avait déjà eu l'occasion de le remarquer plus tôt, mais maintenant où l'effort qu'il devait fournir aurait dû être nettement plus conséquent, il s'en rendait d'autant plus compte !

Quand elle l'eut rejoint, ils atteignirent l'arête du toit gris et un magnifique spectacle s'offrit à eux. Ils venaient, ni plus ni moins, de grimper sur le toit d'un édifice, certes modeste, mais offrant une vue imprenable sur la baie, mieux orienté encore que son petit palais de province qui se trouvait au coeur de la ville. Légèrement excentrés, ils avaient une vue sur ce dernier, sur la cathédrales, la pyramide de couleurs chaudes et embrassées des murs de la cité enflammés par le soleil du soir, une mer rouge éclatante, aux ombres piquetées de noires, reflétait un ciel qui, d'ocre, vira au sanguin. Le dernier salut du soleil avant de sombrer dans les ténèbres de la mer.

Javier s'installa tranquillement pour admirer le coucher de soleil.
Ce paysage, malgré sa beauté, le remplissait de tristesse, et lui donnait un air sérieux malgré lui, bien qu'il l'appréciât vraiment.

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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mar 4 Fév - 22:45




And the sky's burning down once again
The sky is a flame and you're not the same
Not the same...

- Eh oui, je fugue, moi aussi. Et... si je peux me permettre, c'est un plaisir pour moi aussi, et un moment tout aussi précieux.

Elle ne le croyait pas. Elle lui adressa cependant un nouveau sourire de façade, étirant la commissure de ses lèvres sans conviction, pour lui donner l'impression que tout allait bien. Elle était ainsi, mécanique et froide comme la pierre. Et si elle appréciait ce moment, c'était comme le dernier repas d'une condamnée. Il lui faudrait rentrer bientôt retrouver ses vieux démons.

Avec une petite étincelle d'étonnement, elle le vit grimper sur un toit d'un bond. En le voyant disparaître, Ran ne put s'empêcher de ressentir un petit pincement au coeur. Il s'était finalement lassée d'e-

- Allez, saute, je te rattraperai.

On dirait bien que non. Les yeux de Ran, déjà rendus immenses par son visage creusé, s'agrandirent encore sous l'effet de la surprise. Il lui tendait la main, attendant son geste. Elle ne bougea pas, figée par la stupeur et par l'étrange frayeur que lui conférait la situation. Craignait-elle d'être blessée ? Oui et non. Il était vrai qu'en elle, il ne restait plus grand chose qui ne soit pas déjà brisé.

- C'est encore une promesse : tu ne le regretteras pas.

Que pouvait-elle regretter, après tout...

Elle inspira profondément et bondit à son tour.

Une main saisit la sienne, la serrant fort alors qu'on la hissait. S'agrippant aux tuiles dès qu'elle le put, elle fut rapidement sur le toit à son tour. Javier l'avait soulevée comme si elle était une poupée de chiffon. Avait-elle tant maigri depuis qu'elle avait quitté les rues enneigées ? Ils s'arrêtèrent au sommet du toit, laissant le monde s'offrir à eux sous la forme d'un spectacle des plus enchanteurs.

Rouge, tout était rouge. Les façades, le ciel, l'océan... c'était comme si les rayons avaient embrasé la cité toute entière, faisant éclater sa beauté exubérante comme pour mieux saluer la nuit qui s'approchait. Bouche bée devant l'explosion de couleurs, Ran finit par se couvrir partiellement les yeux. La scène était magnifique, irréelle tant elle semblait vive. Le monde était trop beau, trop présent à son goût. Un instant elle voulut sauter, comme si ce moment, plus que tous les autres, lui était insoutenable. Plus que jamais elle se sentait étrangère, indigne d'une telle image et pourtant...

Elle resta.

Tant qu'à défier le monde, autant le faire encore un peu.

En silence, elle vint s'asseoir aux côtés de Javier, contemplant sans un mot chaque détail du paysage. Elle l'oublierait, ce tableau, comme elle oublierait son compagnon. C'est peut-être cette pensée qui la poussa alors à poser la tête contre son épaule, dans un geste confiant et distant, doux et douloureux, oublieux de tout le reste.

Elle était ainsi, phénomène de paradoxes qui se battaient sans cesse dans un corps aussi frêle. Elle était ainsi, tentant de préserver ce qui lui restait tout en sachant qu'il ne lui restait rien, ramenant tout à elle dans un réflexe égoïste alors que son estime était plus bas que terre. Elle resta ainsi quelques instants, comme hors de son propre corps jusqu'à ce que sa voix la ramène sur le toit de tuiles grises ;

- Je ne sais pas comment tu fais... pour trouver la force de ne pas te jeter en bas.

Ran avait parlé d'une petite voix qui semblait se perdre dans l'immense silence du crépuscule. La lumière violente l'aveuglait, lui donnant l'impression de la dissoudre dans les couleurs du paysage. D'un geste machinal, compulsif, elle se mordit les lèvres avec une application violente.

- Tu sais... j'étais comme ces enfants, avant.

Avant qu'elle ne contracte cette maudite dette. Machinalement, elle se tordit les mains. Pourquoi n'avait-elle pas plutôt accepté qu'on les lui tranche ? Elle serait morte mais encore pure. Elle blêmit sous la ville qui s'embrasait. Même loin de lui, elle y repensait. Comme si ses paroles étaient vraies, comme si elle lui appartenait vraiment, où qu'elle soit. D'un seul coup, cette pensée lui fut insoutenable. Relevant la tête, elle la prit dans ses mains, plantant ses ongles dans son crâne comme si cela pouvait l'aider à ne plus y penser. Et elle resta ainsi, tentant combattre l'horrible sentiment d'oppression qu'elle ressentait, même loin de tout danger.




Dernière édition par Yama Albadune le Jeu 6 Fév - 19:30, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mer 5 Fév - 22:05




- Je ne sais pas comment tu fais... pour trouver la force de ne pas te jeter en bas.

Ces mots sonnèrent à son oreille comme des cloches de supplice au sons douloureusement familiers. De quoi parlait-elle ? Quelles pensées traversaient son esprit à cet instant ? Devait-il les comprendre ? les entendre ? Avait-il... failli, dans quelque chose, aujourd'hui ? Il avait frémi lorsqu'elle avait posé sa tête sur son épaule. Il ne s'attendait pas à un tel contact. Il l'avait trouvé... surprenant, agréablement surprenant, rassurant même. Comme s'il avait fini par accomplir quelque chose aujourd'hui. Et puis cette phrase était venue, et avait réveillé d'étranges souvenirs et doucereuses douleurs.
Sûr, ils ne parlaient pas des mêmes douleurs.
Leur milieu de vie respectif était trop différent de l'un et l'autre. Mais elle ne le savait pas, ne le saurait jamais.
Il eut un pincement au coeur. Il mentait, encore, toujours. Oui, comment faisait-il pour ne pas se jeter en bas ? Eh bien, il faisait ce qu'il faisait à cet instant, il fuyait, temporairement. C'était futile, un réconfort factice et des plus illusoires, et la réalité finirait bien par le rattraper. Mais au moins il pourrait se dire, la prochaine fois : "Cette fois-là, la fois où j'ai rencontré une certaine Ran, j'ai pu vivre un moment incroyable en tenant fermement à la vie. je continuerai."
Il continuerait.

Selon le rôle qu'on lui avait assigné. Il ferait ce que l'on attend de lui, les résultats seraient probants, mais il savait déjà que ses actions ne seraient pas communes à tous les rois.
Son parcours était trop chaotique.

Silence, il tentait de comprendre les pensées secrètes de la jeune adolescente.
Elle lui parla de son passé, enfin.
Juste un peu.

- Tu sais... j'étais comme ces enfants, avant.

Parlait-elle des enfants des rues ? Sans doute. Il n'eut pas le temps de lui poser la question, arraché à la contemplation du ciel rouge, il sentit sa compagne se recroqueviller soudain, sentit son maigre corps s'effacer. Surpris, ses yeux s'agrandirent et se posèrent sur elle. Mais jamais il n'aurait cru voir ce qu'il vit.
La tête entre les mains, elle se faisait mal. Mal pour oublier, mal pour combattre, il ne savait pas.
Mais c'était douloureux.
C'était douloureux à regarder, aussi.

Il ne réfléchit pas. D'un geste compulsif, il la prit par les épaules et la tourna vers lui, l'amenant contre son torse, sa tête sur son épaule. Il ne savait pas ce qu'il combattait, il avait simplement agit instinctivement. Il n'aimait pas juste contempler la souffrance.

"Si aujourd'hui est ta journée la plus tranquille... alors, laisse-toi aller complètement."

De sa main libre, il caressa son dos, doucement.
C'était drôle, d'espérer qu'une personne lâche prise en l'enfermant dans ses bras. C'était si paradoxale, et pourtant, il espérait qu'elle comprenne qu'à cet instant précis, son enveloppe corporelle n'était pas la seule prison de ses sentiments. Qu'il était là aussi.
Il répéta en murmurant doucement, d'une voix grave et tranquille, rassurante, autant qu'elle pouvait l'être alors que son esprit s'inquiétait pour elle.
Pourquoi au juste ? Il ne savait pas. Il s'inquiétait toujours pour ceux qu'il appréciait.

"Lâche prise, Ran."


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Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Ven 7 Fév - 22:17





Ran avait mal, tellement mal. Recroquevillée sur elle-même, ses ongles lacérant son cuir chevelu à la manière des griffes d'un petit chat, elle tentait de chasser les souvenirs qui affluaient dans son esprit. Elle avait pensé à Mistral plusieurs fois au cours de la journée mais jamais son souvenir ne s'était imposée à elle avec une telle force, une telle vivacité dans l'oppression. C'en était presque comme s'il était là, avec elle. Que c'était lui qui la touchait et non un autre.

- Si aujourd'hui est ta journée la plus tranquille... alors, laisse-toi aller complètement.

Des bras l'enserrèrent, l'emprisonnant dans une étreinte qu'elle ne désirait pas mais... elle se laissafaire (comme toujours, Ran, comme toujours). Surprise, elle se raidit puis, incapable de résister, fondit en larmes. Elle n'avait contrôle sur rien, que ce soit sa vie ou les larmes qui inondaient ses joues. Machinalement, elle referma ses bras que la souffrance tordait sur lui à son tour, glissant ses mains dans son dos.

- Lâche prise, Ran.

Le corps secoué par les sanglots, la jeune fille obéit, s'épanchant sur l'épaule de Javier sans plus pouvoir s'arrêter. La tristesse avait creusé en elle un abîme de désespoir duquel jaillissait une chaleur suffocante, si infernale qu'elle n'en dormait plus. Elle vivait pourtant avec, sous l'emprise de mots qu'on lui répétait sans cesse comme un mantra.

"Où iras-tu, si tu pars ? Tu ne seras jamais mieux traitée qu'ici."

Avait-il vraiment raison ? N'existait-il pas une autre alternative ? Un murmure s'échappa d'entre ses lèvres.

- Je ne veux pas y retourner, Javier... je ne veux pas.

Elle resta encore un peu contre lui, ses sanglots s'espaçant quelque peu alors que la tristesse se retirait légèrement. Concentrée sur les mouvements réconfortants qu'esquissait la main de l'adolescent dans son dos alors qu'elle-même ne pouvait rien faire d'autre que de planter ses ongles dans le sien, elle finit par y trouver une forme de réconfort qui calmait la brûlure, lui permettant de laisser parler autre chose que sa peur.

- C'est comme si j'étais... complètement perdue. Les couleurs, les rires... je ne les reconnais pas, je ne les reconnais plus. Et je sais que si j'ai eu une maison il y a longtemps, j'en ai perdu le chemin. Et je n'arrive même plus à retrouver celle que j'étais, c'est à peine si je parviens à survivre, jour après jour, heure après heure... seconde après... seconde.

Elle ne pleurait plus, sa voix s'était faite monocorde. Elle aurait aimé ne rien ressentir, être une pierre que l'on balançait dans l'océan. Tout pourvu que de continuer à vivre cette vie insoutenable où elle avait tout perdu, jusqu'à sa propre sanité.

Ran Harumiya. Il lui restait au moins son nom.

Vivement, elle se détacha de lui pour le regarder dans les yeux. Une sorte de panique résignée s'était peinte sur ses traits. Puis d'un ton pressé, comme si sa pensée risquait de lui échapper à tout moment, elle dit :

- Mon nom complet... c'est Ran. Ran Harumiya.

Un silence. Elle se mordit les lèvres et baissa les yeux, pensive. Puis, un ton plus bas, elle rajouta :

-... promets-moi de t'en souvenir. Si tu fais ça... j'arriverai à continuer.

Ne m'oublie pas, criait en silence cette petite âme assoiffée d'espoir et de reconnaissance. C'était tout ce qu'elle demandait, tout ce qu'elle pouvait faire.

Mais cela suffirait pour qu'elle vive encore quelques instants.

Elle sourit, un peu.

Et cela suffisait.


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Invité
Rey de Marisma
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Ven 14 Fév - 15:59






- Je ne veux pas y retourner, Javier... je ne veux pas.

Ses yeux verts était devenus d'une étrange fixité au-dessus de l'épaule de la jeune fille. Perdus au loin, tout son être à son écoute, ou presque, et le reste abîmé dans un profond silence presque religieux. Il la laissa simplement parler. Parler, parler, encore et encore, comme elle ne l'avait jamais fait depuis le début de l'après-midi. Une confidence sans noms et sans véritables faits, des confidences anonymes, n'accédant qu'à la moitié de ce qu'elle voulait bien lui révéler.
Il s'en contenterait.
Ce corps était si frêle.
Au fond de lui, enfant nourri et forgé par l'exercice physique, il était bien loin de l'image qu'il voulait se donner. N'importe, cette carrure savait se rendre rassurante. À l'heure actuelle, c'était tout ce qui l'importait.
Ce corps était si frêle.
C'était ce qu'il se disait. Mais l'esprit de Ran semblait tout aussi détruit par le temps. Que pouvait-il lui dire ? Il était incapable de comprendre comme il était incapable de forcer la porte qu'elle fermait sur ses secrets.
Cette porte, c'était la seule chose solide de son être.
Il connaissait bien ce genre de construction basée sur la honte, solide et impénétrable pour les inconnus qui passaient dans la vie de pauvres âmes comme elle.
Que pouvait-il dire ?
Il se contenta de faire. Continuant d'offrir ses bras et d'être une oreille attentive, plus que des mots, il lui rendit un silence tranquille. Jusqu'à ce qu'elle se détache rassasiée ou lassée de sanglots. Il la relâcha donc, ramenant ses coudes sur ses genoux repliés vers lui.
Mais pas encore rassurée. En proie à une certaine panique qui semblait faire corps avec la jeune sans qu'il n'en comprenne au juste l'origine, la rendant aussi mystérieuse que misérable, elle lui dit son nom.
Un nom, le centre de son univers, sans doute.
Ça il pouvait comprendre.
S'il ne donnait pas son vrai nom, il savait très bien pourquoi, c'était pour se cacher, alors peut-être que donner son nom permettait de cacher le nom lui-même... quelque part, dans le coeur d'un parfait inconnu.

- Mon nom complet... c'est Ran. Ran Harumiya.

Il la contempla. Elle si incertaine, esquivant son regard.

-... promets-moi de t'en souvenir. Si tu fais ça... j'arriverai à continuer.

Il acquiesça lentement.
Il était loin d'avoir élucidé l'étrange mystère que composait la jeune fille, au contraire celui-ci s'épaississait à chaque instant, encore et toujours. Et plus cela avançait, plus il se sentait désarmé, sentant qu'il ne pouvait donner aucun réconfort, ou chercher à comprendre sans paraître agressif.
Oui, agressif.
Un moindre mot, une moindre question, et il se sentirait comme un violeur tentant de percer quelque chose qui lui était interdit.
Alors il ne pouvait que rester et être ce maigre confident.
Il attrapa doucement son menton pour l'obliger à le regarder, q'elle puisse elle-même juger de sa sincérité dans ses prunelles.

"Promis, Ran. Je n'oublierai pas."

Ses yeux, plus que son sourire, furent une douce caresse.
Il lâcha son menton. Quelque part il s'en voulait de ne pas lui dire son véritable nom après ce qu'elle venait de lui partager, alors, faute de ne pouvoir le lui confier, il lui fit part de quelques uns de ses sentiments.

"Je ne crois pas avoir une vie... si difficile. Non ma vie n'est pas difficile. Mais étouffante. Terriblement étouffante, comme un oreiller que l'on me collerait sur la bouche tandis que l'on m'immobilisait de tout son corps."

Il ressentait la pression.
On faisait tout pour le former et faire qu'elle diminue au fil des ans. Mais dans deux ans, il serait roi, quoi qu'il advienne. Sauf s'il mourrait bien évidemment. Le suicide n'était pas une option cependant. Pas après tous les sacrifices qu'avait fait sa mère pour lui. C'était pour elle qu'il endossait cela, pour elle qu'il voulait bien reprendre le flambeau.
Oui, c'était d'abord pour elle et sa fiancée...
Mais maintenant, il avait une nouvelle motivation.

Malgré l'étonnante pression qui accompagnait sa charge, il n'avait jamais, au grand jamais, pu s'empêcher d'aider les autres.
Et c'était bien d'être roi, dans ces conditions, non ?

"Mais... je tiendrai. Pour toi."

Il voulait changer ce pays, le rendre meilleur. Les mots de son précepteur faisaient sens, à présent. Bien sûr que l'on rêvait d'une Espagne idéale, mais l'atteindre était un véritable parcours du combattant, et ce n'était pas en le fuyant qu'il y arriverait, certainement pas. Mais il avait trouvé une nouvelle force, inattendue, dans sa fuite.

Il se retourna vers Ran.

"Ça aussi, c'est une promesse. Alors... Ran, tiens, toi aussi !"

Il lui prit la main.

"Tu ne t'en rends pas compte, mais... tu as redonné du courage, beaucoup de courage à une personne qui voulait seulement être spectateur là où on avait besoin de lui."

Et en faisant cela, elle venait de rendre service à bien des espagnols, mais aussi de desservir tous ses potentiels ennemis à venir.
Aujourd'hui, il avait décidé d'être acteur, un formidable acteur dans le monde de la royauté. Et il tiendrait, il tiendrait coûte que coûte !

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Invité
Yama Albadune
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Mer 19 Fév - 22:18






Il saisit son menton, d'un geste délicat mais inattendu, si inattendu qu'elle eut un élan de panique qui se traduisit parfaitement sur son visage. Se raidissant, elle ne put que le regarder dans les yeux, plongeant son regard vide dans le sien.

- Promis, Ran. Je n'oublierai pas.

A travers l'océan de vert pailleté d'or qui teintait ses prunelles, la jeune fille put comprendre qu'il disait vrai. Il la lâcha, suivant sa promesse d'une confession inattendue. Ses grands yeux écarquillés par la surprise, Ran se montra aussi attentive que possible.

A travers ses mots, Javier lui ouvrait une porte qui menait à son âme.

Comme si elle avait de l'importance.

- Je ne crois pas avoir une vie... si difficile. Non ma vie n'est pas difficile. Mais étouffante. Terriblement étouffante, comme un oreiller que l'on me collerait sur la bouche tandis que l'on m'immobilisait de tout son corps.

Elle hocha la tête, doucement. Elle comprenait ; en termes purement matériels, sa vie à elle n'avait rien de difficile non plus... bien au contraire. Elle voulut esquisser un geste de compassion mais avait oublié comment faire, ainsi elle se contenta de rester là, stupidement bouche bée devant la détresse de son camarade de fugue.

- Mais... je tiendrai. Pour toi.

- Ah... ah bon ?


Comme si elle avait de l'importance.

- Ça aussi, c'est une promesse. Alors... Ran, tiens, toi aussi !

Le regard de Ran se troubla, perdu un instant dans le lointain. Pouvait-elle vraiment tenir ? En avait-elle seulement le choix ? Elle revint brusquement à elle lorsque Javier prit sa main dans la sienne.

- Tu ne t'en rends pas compte, mais... tu as redonné du courage, beaucoup de courage à une personne qui voulait seulement être spectateur là où on avait besoin de lui.

Non, elle ne s'en rendait pas vraiment compte. Ou plutôt, ne comprenait pas. Qu'avait-elle fait de si extraordinaire pour lui redonner du courage, elle qui était aussi pâle qu'un spectre, aussi inconsistante qu'un courant d'air ? Elle se raccrocha à son regard, cherchant à comprendre. Il n'avait pas prononcé ces mots en l'air, son ton solennel démentait l'hypothèse. Mais alors pourquoi...

Etait-elle vraiment importante ?

Elle examina le visage de Javier, cherchant un seul signe de mensonge sans en trouver. Il était sincère, il le pensait vraiment. Elle n'avait rien fait d'autre que pleurer dans ses bras et pourtant cela lui avait redonné espoir. Elle lui avait redonné courage, il avait promis de ne pas l'oublier alors qu'elle-même craignait de ne plus jamais le revoir. Oui, craignait.

Elle avait de l'importance.

Le temps se figea. D'un geste fragmenté, brisé mais étrangement serein, elle déplaça son autre main et la posa sur la sienne. Puis lentement, au milieu de ce tableau des plus colorés, les deux coins de sa bouche se soulevèrent en un sourire de reconnaissance, sincère et lumineux. Les ténèbres ne s'effacèrent pas pour autant de son être, mais c'était comme si cette expression les atténuait. Je suis importante, je suis importante, je suis importante se répétait-elle comme un délicieux mantra. Elle voulait y croire.

- Merci beaucoup.

Elle reprit son souffle et le temps reprit son cours. Déjà plus lointaine, son sourire s'était teinté de cette fatalité sereine que l'on retrouvait parfois sur le visage des condamnés à mort. Avec douceur, elle lâcha les mains de Javier, retrouvant quelque peu sa contenance de spectre gelé.

- Je vais essayer de tenir, mais...

Elle hésita, les mots se battaient pour sortir de sa gorge.

- ... je ne suis pas sûre que je puisse le faire encore longtemps.

Elle essayerait. Pour lui. Se relevant précautionneusement, elle admira une dernière fois le crépuscule qui enflammait l'océan puis murmura :

- Le vent se lève, il faut tenter de vivre.

Elle se souvenait de ces mots qu'Avela lui chantait. Oui, de vivre elle essayerait, même si elle avait mal chaque jour que Dieu faisait. Une bourrasque marine fila vers eux, entraînant ses cheveux noirs dans une danse chaotique. Elle jeta un regard à Javier, qui s'était levé à son tour puis - d'un accord tacite - ils s'aidèrent des gouttières pour redescendre du coin de ciel qui, l'espace d'un instant, les avait vu plus libres et brisés que jamais.


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Mistral Despair
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MessageSujet: Re: [Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."    Lun 24 Fév - 23:18












Les femmes, une fois adultes, ont de nombreux maux. Elle donne vie dans une infinie douleur, menstruent un peu de leur vie chaque nouvelle lune et sont des êtres d'une plus certaine faiblesse de nature. Aucune justice divine là-dedans (Dieu n'est d'ailleurs qu'une invention de l'humain pour se conforter dans la crainte de ses responsabilités), mais une juste compensation. Les hommes eux sont bien plus maudits dans la déficience qu'ils éprouvent devant une femme trop belle à leur yeux adulateurs ou cette jalousie de tripes qui peut les assassiner en une poignée d'instants. Cette âcre jalousie, elle piquait maintenant l'estomac de Mistral aussi sûrement que la peur avait dominé toute cette pénible journée.
Il aurait très certainement fallu être aveugle pour ne pas apercevoir la rage qui incendiait d'étincelles les iris céruléens du français tant il était furibond. Et dans ses yeux il y avait ceux de sa Petite Fleur, écarquillés de le trouver ici et était-ce une forme d'affolement qu'il y trouvait ? De coutume il aurait été blessé au cœur de cette appréhension à son égard ; mais dans les choses actuelles, elle n'avait pas tort de se méfier. Levant les deux mains devant lui, il retira lentement le gant qui recouvrait la droite, toujours sans piper mot.


L'idiote, quelle idiote, belle idiote, pourquoi avait-il fallu qu'elle fasse un acte si stupide ? À présent il allait être obligé de la punir, parce qu'un homme loyal à lui-même n'autorisait pas sa promise à batifoler avec quiconque. Encore moins avec un gamin aux mœurs dégoûtantes qui lui aurait souillées sa pureté.


Avançant d'un pas ferme vers la jeune adolescente, le Capitaine Despair, désespéré, lui asséna une magistrale gifle du revers de sa main. Un coup qui revêtit assez de colère dans sa puissance pour manquer de la faire choir et entailler sa lèvre inférieure qui se mit à saigner. Petit ruisselet écarlate qui dégringolait doucement sur son menton pâle de peau laiteuse.

La langue de Mistral finit enfin par se délier de son mutisme courroucé << Comment suis-je censé te faire confiance, Ran ? Lorsque tu t'enfuis comme ça de moi ? >> il avait toujours les dents serrées, et son ire intérieure faisait trembler l'infectieuse folie de regard << Et pour quoi ? Pour aller en retrouver un autre ? >>. Le ton de sa voix avait augmenté d'un cran sur cette dernière phrase ; qu'elle ose ainsi le défier le mettait proprement hors de lui, mais ce qui le rendait furieux comme jamais était d'imaginer qu'elle ait pu être touchée par d'autres mains que les siennes. Oh oui, ça il en avait presque la nausée... Il lui dit alors d'un français aristocratique << Je suis très déçu de toi >>. Au fil de ces derniers mots prononcés, le pirate avait doucement fait glisser le gant de cuir à sa place initiale sur ses longs doigts.

Soudainement, et parce qu'il avait presque oublié qu'il était encore là ; le voyou qui l'avait presque fait se retrouver cocu s'interposa entre lui et sa Petite Fleur. Et il l'apostropha l'air combatif de celui qui avait encore les risibles illusions de la vie sur le visage << Si vous l'aimiez vraiment vous la laisseriez partir maintenant ! >>


Un sourire moqueur étira les lèvres du Capitaine à l'injonction du gamin. Le ridicule de son parlé passait presque outre le fait qu'il avait eu la crétine insolence de lui dire comment il devait agir. Le saisissant aux cheveux il lui tira la tête en arrière et fixa ses inhabituels yeux dorés. Puis rapprochant son visage du sien, ronronna << Ne parle pas de ce que tu ne sais pas jeune impertinent. Elle a toujours été libre. >> Il jeta un coup d'oeil fixe et silencieusement suspicieux à sa Petite Fleur << Ou bien aurait-elle osé prétendre être ma prisonnière ? >> Revenant à l'adolescent qu'il tenait de sa poigne, il souffla encore << N'en crois rien. >> Sur ce et d'un vif mouvement de bras il l'envoya valser contre quelques caisse en bois se trouvant près d'eux puis plongea la main dans une poche dont il sorti trois sous qu'il lui lança dessus avec davantage de pitié que de rage comme il aurait semé la charité à quelque clochard pouilleux. << Va donc te payer une putain mais laissez, toi et tes hormones, ma Petite Fleur en paix. >>

♘♘♘



Le vent s'était levé et faisait délicatement grincer les planches du navire volant. C'était un son qu'à force on trouvait musical. Il berçait les pirates dans leur sommeil et masquait de son chant leurs sonores ronflements. Mistral aimait fortement le temps capricieux et les orages, mais à l'instant c'était son esprit qui tonnait avec fracas et ses yeux qui lançaient de bleus éclairs. Le chemin de leur retour des docks espagnols avait été fait dans silence épais et total et sa colère avait eu tout son temps et davantage pour imprégner son humeur de ses rouges et brûlants doigts encore plus profondément.

Mistral de Raincourt, car c'est ce qu'il était plus que Despair à l'instant, referma délicatement la porte de sa cabine de Capitaine -il n'aurait pas l'incivilité de la claquer et ainsi risquer d'en abîmer la serrure- puis tourna doucement la clé qui la scellerait dans un agaçant bruit métallique qui résonna tel le glas funèbre qui aurait signifié le trépas de ce masque d'homme presque sain dont il s'était revêtu de force lorsqu'ils avaient été trop entourés pour faire autrement.


<< Assied-toi. Sur le lit. >> Son ton avait été sec et recelait, sous-jacent, un infecte sentiment à chemin entre la sombre démence et cette sensation d'être perdu et définitivement troublé. Il avait mal au cœur du rejet de sa Petite Fleur, c'était comme les griffes d'un démon qui chercherait un chemin au-dehors de sa poitrine. Avec des gestes un peu saccadés il se mit à fouiller dans le tiroir d'une de ses commodes, évitant de se regarder dans le miroir qui la surplombait. Il n'avait pas regardé si la jeune fille lui avait obéi ou non car elle le ferait, elle n'aurait pas la folie de le contrarier encore plus, elle n'aurait pas cette folie.


Il revint finalement avec une petit compresse, un bol d'eau et de la pommade dans un petit bocal qu'il avait acheté bien cher à une marchande indienne mais qui fonctionnait. Le pirate s'agenouilla doucement devant sa protégée en faisant bien attention à ne rien renverser de son matériel. Et avant tout chose il saisit le visage de l'adolescente de sa paume et passa délicatement son pouce sur sa lèvre enflée et son menton drapé de sang. Elle tressaillit, sans qu'il puisse dire avec certitude si c'était dû à la douleur ou à son contact à lui << Je veux juste que tu m'aimes, Ran. Je fais tout pour que tu m'aimes et toi tu fuis avec d'autres >> Il secoua la tête avec dépit, ses boucles noires venant caresser ses joues blanches, et trempa la compresse dans un peu d'eau. << Que vais-je donc bien pouvoir faire de toi... >> En relevant la main il fit goutter un peu de liquide sur lui et le sol mais ne s'en formalisa pas, se contentant de venir essuyer avec tendresse et une application très précise le sang sur la bouche de sa Petite Fleur. Une étincelle de culpabilité le traversa devant cette perfection momentanément gâchée. << Je n'aurais pas du toucher à ton visage, je suis désolé. >> Une fois la tâche de nettoyage terminée, il appliqua un peu de crème sur l'entaille à la lèvre puis s'en alla ranger son matériel.

D'un autre endroit de rangement, il piocha une bouteille entamée de bon vin et en servi quelques lampées dans un verre minuscule qu'il agrémenta de graines de pavots qui feraient dormir sa belle pendant plusieurs heures. L'idée de la droguer lui déplaisait, mais elle avait besoin de dormir et lui avait besoin d'elle. Ce serait un juste compromis. << Déshabilles-toi. Tu dormiras ici cette nuit. >> Toujours aucune ouverture à une quelconque opposition dans ses ordres, il deviendrait fou à l'avoir loin de lui cette nuit.

Se débarrassant de ses vêtements, Mistral les entreposa ensuite sur une malle. Il ne faisait que se mettre à son aise, il n'aimerait pas sa Petite Fleur ce soir. La tromperie de celle-ci le rongeait encore trop de l'intérieur pour qu'il en ait envie. Saisissant du bout des doigts la chétive coupe de cristal emplie de liquide rouge, il la présenta à la jeune fille et dit d'une voix impérieuse << Bois. >> Il la vit hésiter et accentua. << Ne me fais pas te forcer à l'avaler, Ran >>

Lorsqu'elle eut bu jusqu'à la dernière goutte du breuvage miracle, le français se radoucit et il embrassa son front avec un petit soupir un peu tremblotant de son émotion. Il caressa de la main ses cheveux aussi nocturnes que les siens << Cela me blesse lorsque tu agis ainsi. Pourquoi es-tu si cruelle avec moi ? >>

Finalement résigné par son mutisme et la somnolence qui commençait à envahir les traits de l'adolescente sous l'effet de la drogue, le Capitaine de la Vedova Noire appuya son dos contre le tête de son lit avant d'attirer sa douce promise à son torse en rabattant les draps sur eux. Il la serra fort jusqu'à ce que le souffle de celle-ci se fasse lent et régulier, signe qu'elle avait été attrapée par Morphée. Alors il cligna des yeux, manquant de faire perler une larme qu'il aurait eu trop honte de rendre réelle et chuchota en français dans la chevelure de ténèbres. << Je t'aime Petite Fleur, ne me laisse pas seul. Jamais. >>


Il ne la laisserait pas l'abandonner, il avait trop besoin d'elle dans ses bras.



Fin






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[Année -07] "Ces secondes où je n'appartiens à personne..."

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